‹ Christophe ColombChapitre 2 sur 67 · XXX VL · texte numérisé non relu

XXX VL

Le crépuscule, en se répandant dans l'air, fit peu à peu sortir les formes d'une île du sein des flots. Ses deux extrémités se perdaient dans la brume du matin. Sa côte basse s'élevait en amphithéâtre jusqu'à des sommets de collines, dont la sombre 30 verdure contrastait avec la limpidité bleue du ciel ; à quelques pas de l'écume des vagues mourantes sur un sable jaune, des forêts d'arbres majestueux et innommés s'étendaient en gradins sur les étages successifs de l'île. Des anses vertes et des clairières lumineuses dans ces fonds laissaient percer à demi par les 35

yeux ces mystères de la solitude. On y entrevoyait des habitations disséminées, semblables à des ruches d'hommes par leur forme arrondie et par leurs toits de feuillages desséchés. Des fumées s'élevaient çà et là au-dessus des cimes des bois. Des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants, étonnés plus qu'et- 5 frayés, se montraient demi-nus entre les troncs d'arbres les plus rapprochés du rivage, s'avançaient timidement, se retiraient tour à tour, témoignant, par leurs gestes et par leurs attitudes naïves, autant de crainte que de curiosité, et d'admiration à l'aspect de ces navires et de ces étrangers apportés la nuit par les 10 ûots.

XXX vn.

Colomb, après avoir contemplé en silence ce premier rivage avancé de la terre si souvent construite dans ses calculs et si magnifiquement colorée dans son imagination, la trouva supérieure encore à ses pensées. Il brûlait d'impatienoe d'imprimer le 15 premier le pied d'un Européen sur ce sable et d'y arborer, dans le signe de la croix et dans le drapeau de l'Espagne, l'étendard de la conquête de Dieu et de la conquête de ses souverains par son génie. Mais il contint en lui-même et dans ses équipages cette hâte d'aborder le rivage, voulant donner à cette prise de 20 possession d'un monde nouveau la solennité du plus grand acte accompli peut-être jamais par un navigateur, et appeler, à défaut des hommes, Dieu et les anges, la mer, la terre et le ciel en témoignage de sa conquête sur l'inconnu. Il se revêtit de toutes les marques de ses dignités d'amiral de l'Océan et de vice- 25 roi des royaumes futurs ; il déploya son manteau de pourpre, et, prenant dans sa main droite le drapeau brodé d'une croix où les chiffres de Ferdinand et d'Isabelle entrelacés comme leurs royaumes étaient surmontés de leur couronne, il descendit dans sa chaloupe et s'avança, suivi des chaloupes d'Alonzo Pinzon et 30 d'Yanès Pinzon, ses deux lieutenants, vers le rivage. En touchant la terre, il tomba à genoux pour consacrer, par un acte d'humilité et d'adoration, le don et la grandeur de Dieu dans cette partie nouvelle de ses œuvres. Il baisa le sable, et, le visage collé sur l'herbe, il pleura. Larmes il ditulilo sens et à 35 double augure qui mouillaient, pour la première fois, l'argile de cet hémisphère visité par des hommes de la vieille Europe !

larmes de joie pour Colomb, qui débordaient d'un cœur superbe, reconnaissant et pieux ! larmes de deuil pour cette terre vierge, qui semblaient lui présager les calamités, les dévastations, le feu, le fer, le sang et la mort que ces étrangers lui apportaient avec leur orgueil, leurs sciences et leur domination ! C'était l'homme 5 qui versait ces larmes, c'était la terre qui devait pleurer.

" Dieu éternel et tout-puissant, s'écria Colomb en relevant son front de la poussière dans une prière latine qui nous a été conservée par ses compagnons. Dieu, qui. par l'énergie de ta parole créatrice, as enfanté le firmament, la mer et la terre ! que 10 ton nom soit béni et glorifié partout ! que ta majesté et ta souveraineté universelle soient exaltées de siècle en siècle, toi qui as permis que, par le plus humble de tes esclaves, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette moitié jusqu'ici cachée de ton empire ! " 15

Puis il baptisa cette île, du nom du Christ, l'île de San-Salvador.

Ses lieutenants, ses pilotes, ses matelots, ivres de joie et pénétrés d'un respect surhumain pour celui qui avait vu pour eux au delà de l'horizon visible et qu'ils outrageaient la veille de leur 20 défiance, vaincus par l'évidence et foudroyés par cette supériorité qui prosterne l'homme, tombèrent aux pieds de l'amiral, baisèrent ses mains et ses habits, et reconnurent un moment la souveraineté et presque la divinité du génie : victimes hier de son obstination, aujourd'hui compagnons de sa constance, et 25 resplendissants de la gloire qu'ils venaient de blasphémer ! Ainsi est faite l'humanité, persécutant les initiateurs, héritant de leurs victoires.

Pendant la cérémonie de la prise de possession, les habitants de l'île, d'abord retenus à distance par la terreur, puis attirés 30 par cette curiosité instinctive, premier lien de l'homme à l'homme, s'étaient rapprochés. Ils s'interrogeaient entre eux sur les spectacles merveilleux de cette nuit et de cette aurore. Ces vaisseaux manœuvrant leurs voiles, leurs antennes, leurs vergues comme des membres immenses se déployant et se repliant 35

à l'impulsion d'une pensée intérieure, leur avaient paru des êtres animés et surnaturels descendus, pendant les ténèbres, du tirniament de cristal qui entourait leur horizon, des habitants du ciel flottant sur des ailes et a'abattant à leur gré sur les rivages dont ils étaient les dieux. Saisis de respect à la vue des chaloupes 5 qui abordaient leur île, et des hommes revêtus do tissus éclatants et d'armes où se réverbérait la lumière, ils avaient fini par s'en approcher, comme fascinés par leur toute-puissance. Ils les adoraient et les imploraient avec la naïveté d'enfants qui ne soupçonnent pas le mal sous l'attrait. Les Espagnols, les exam- 10 inant à leur tour, s'étonnaient de ne retrouver dans ces insulaires aucun des caractères physiques de conformation et de couleur des races africaines, asiatiques, européennes, qu'ils avaient l'habitude de fréquenter. Leur teint cuivré, leur chevelure souple et répandue en ondes sur leurs épaules, leurs yeux som- 15 bres comme leur mer, leurs traits délicats et féminins, leur physionomie confiunte et ouverte, leur nudité enfin, et les dessins coloriés dont ils teignaient leurs membres, révélaient en eux une race entièrement distincte des familles humaines répandues sur l'hémisphère ancien, conservant encore les simplicités et les 20 douceurs de l'enfance, oubliée pendant des siècles dans ce fond ignoré du monde, ayant, à force d'ignorance, conservé la simplicité, la candeur et la douceur des premiers jours.

Colomb, persuadé que cette île était un appendice avancé sur l'océan des Indes, vers lesquelles il croyait toujours naviguer, 25 leur donna le nom imaginaire d'Indiens qu'ils ont conservé jusqu'à leur extinction par une erreur de langage survivant à l'erreur du navigateur. ^

Bientôt ces Indiens, s'apprivoisant avec leurs hôtes, leur montrèrent leurs sources, leurs habitations, leurs villages, leurs 30 canots ; ils leur apportèrent en tribut leurs fruits nourriciers, leur pain do cassave, qui renouvela les vivres des Espagnols, ot quelc^ues ornements d'or pur qu'ils portaient suspendus aux oreilles, aux narines, en bracelets ou en colliers autour du cou et des jambes des femmes. Ils ignoraient le commerce et l'us- 35 âge de la monnaie, ce supplément vénal mais nécessaire à la vertu de l'hospitalité ; ils recevaient en échange avec ivresse les

moindres objets usuels des Européens. La nouveauté faisait à leurs yeux le prix de toute chose. Rare et précieux est le même mot pour tout l'univers. Les Espagnols, qui cherchaient le pays de l'or et des pierreries, s'informèrent par signes des lieux d'où venait ce métal. Les Indiens leur montrèrent le midi ; l'amiral 5 et ses compagnons crurent comprendre qu'il y avait de ce côté une île ou un continent des Indes correspondant par sa richesse et par ses arts aux merveilleux récits de Marco Polo, le Vénitien. Cette terre dont ils se croyaient maintenant rapprochés était, selon eux, l'île fabuleuse de Cipangu ou- du Japon, dont le 10 souverain foulait sous ses pieds des planchers formés de plaques d'or. L'impatience de reprendre leur course vers ce but de leur chimère ou de leur avidité les fit remonter prompteraent sur leurs vaisseaux. Ils s'étaient approvisionnés d'eau fraîche aux ruisseaux de l'Ile, et leurs ponts étaient chargés de fruits, de 15 racines et de cassaves, présents de ces heureux et pauvres Indiens. Ils en amenèrent un avec eux pour qu'il apprît leur langue et leur servît ensuite d'interprète.

En tournant l'île de San-Salvador, ils se trouvèrent comme égarés dans les canaux d'un archipel composé de plus de cent 20 îles d'inégale grandeur, mais toutes à l'aspect le plus luxuriant de jeunesse, de fécondité, de végétation. Ils abordèrent la plus vaste et la plus peuplée. Ils furent entourés de canots creusés dans un seul tronc d'arbre et commercèrent avec les habitants, donnant des boutons et des grelots contre de l'or et des perles. 25 Leur navigation et leurs relâches au milieu de ce labyrinthe d'îles inconnues ne furent pour eux que la répétition de leur atterrage à San-Salvador. La môme curiosté inoffensive les accueillait partout. Ils s'enivraient du climat, des fleurs, des parfums, des couleurs, des plumages d'oiseaux inconnus que 30 chacune de ces oasis étalait à leurs sens ; mais leur esprit tendu vers une seule pensée, la découverte du pays de l'or, vers ce qu'ils supposaient l'extrémité de l'Asie, les rendait moins sensibles à ces trésors naturels et les empêchait de soupçonner l'immense et nouveau continent dont ces îles étaient les avant-postes 35 sur cet océan. Aux signes et aux regards de ces Indiens qui lui indiquaient une région plus splendide encore que leur archipel

Colomb fit voile vers la côte de Cuba, où il aborda en trois joura de douce navigation, sans perdre de vue les iles charmantes de Bahama qui jalonnaient sa route.

Cuba, avec ses côtes étagées et prolongées sans limites, s'adossant à des montagnes qui fendaient le ciel, avec ses havres, ses 5 embouchures de fleuves, ses golfes, ses rades, ses forêts, ses villages, lui rappela en traits plus majestueux l'antique Sicile. H resta indécis si c'était un continent ou une île. Il jeta l'ancre dans le lit ombragé d'une vaste rivière, descendit à terre, parcourut les grèves, les forêts, les jardins d'orangers et de palm- 10 iers, les villages, les huttes des habitants. Un chien muet fut le seul être vivant qu'il trouva dans ces habitations abandonnées à son approche. Il se rembarqua et remonta avec ses vaisseaux le lit de la rivière ombragée de palmiers à larges feuilles, et d'arbres gigantesques couverts à la fois de fruits et de fleurs. La 15 nature semblait avoir pris soin de prodiguer, d'elle-même, à ces peuplades heureuses les éléments de la vie et de la félicité sans travail. Tout rappelait l'Eden des livres sacrés et des poëmes. Les animaux inoftensifs, les oiseaux aux plumes dç lapis et de pourpre, les perroquets, les piverts, les colibris volaient, criaient, 20 chantaient en nuages colorés de branche en branche ; des insectes lumineux éblouissaient l'air lui-même ; le soleil tempéré par l'haleine des montagnes, par l'ombre des arbres, par le courant des eaux, y fécondait tout sans rien calciner ; la lune et les étoiles s'y réverbéraient pendant les ténèbres dans le lit du 25 fleuve avec des splendeurs et des rejaillissements de clarté douce qui enlevait ses terreurs à la nuit. Un enivrement général exaltait l'âme et les sens de Colomb et de ses compagnons. C'était bien là une nouvelle terre plus vierge et plus maternelle à la fois que la vieille terre d'où ils étaient venus. 30

" C'est la plus belle île, écrit Colomb dans ses notes, que jamais l'œil de l'homme ait contemplée. On voudrait y vivre à jamais. On n'y conçoit ni la douleur ni la mort ! "

L'odeur des épicéa qui arrivait de l'intérieur jusqu'à ses vaisseaux, et la rencontre des huîtres qui produisent les perles sur 35 le rivage lui persuadaient de plus on plus (jue Cuba était un prolongement de l'Asie. Il s'imaginait que derrière les montagnes de cette île ou de ce continent, car il étiiit encore incertain si Cuba tenait ou non à la terre forme, il trouverait les empires, la

civilisation, les mines d'or, et les merveilles dont les voyageurs enthousiastes dotaient le Cathay et le Japon. Ne pouvant joindre les naturels qui s'enfuyaient tous de la côte à l'approche des Espagnols, il envoya deux de ses compagnons, dont l'un parlait l'hébreu et l'autre l'arabe, à la recherche de ces fabuleu- 5 ses capitales oii il conjecturait que le souverain du Cathay faisait sa résidence. Ces ambassadeurs étaient chargés de présents pour les indigènes ; ils avaient ordre de ne les échanger que contre de l'or, dont ils croyaient que la source intarissable était dans l'intérieur de cette terra 10

Les envoyés revinrent aux vaisseaux sans avoir découvert d'autre capitale que des huttes de sauvages et une nature prodigue de végétation, de parfums, de fleurs et de fruits. Ils avaient réussi à apprivoiser, à force de présents, quelques-uns des naturels, et ils les ramenaient avec eux à l'amiral. Le tabac, 15 plante légèrement enivrante, dont les habitants faisaient de petits rouleaux enflammés par le bout pour en aspirer la fumée ; la pomme de terre, racine farineuse qui se convertissait en pain tout préparé dans la cendre ; le maïs, le coton filé par les femmes, les oranges, les limons, les fruits innommés de leurs ver- 20 gers, étaient les seuls trésors qu'ils avaient trouvés autour des habitations disséminées par groupes dans les clairières.

Déconcerté dans ses rêves d'or, l'amiral, sur la foi des indigènes mal compris, quitta à regret ce séjour enchanté pour se diriger vers l'est, oii il plaçait toujours sa fabuleuse Asie. Il 25 embarqua quelques hommes et quelques femmes de Cuba plus hardis et plus confiants que les autres, pour lui servir d'interprètes dans les terres voisines qu'il se proposait de visiter, pour les convertir à la Foi, et pour offrir à Isabelle ces âmes rachetées, selon lui, par sa généreuse entreprise. Persuadé que Cuba, 30 dont il n'avait pas aperçu les limites, faisait partie de la terre ferme d'Asie, il vogua quelques jours à peu de distance du véritable continent américain sans le voir. Son illusion obstinée lui voilait une réalité si rapprochée de sa proue. Cependant l'envie, qui devait empoisonner ses jours, était née dans l'âme de ses 35 compagnons le jour même où ses découvertes avaient couronné la pensée de sa vie entière. Amérigo-Vespucci, Florentin obscur, embarqué sur un de ses navires, devait donner son nom à ce monde vers lequel Colomb seul l'avait guidé. Vespucci ne

dut cette fortune de son nom qu'au hasard et à ses voyages subs(5quents avec Colomb vers ces mêmes parages. Lieutenant subalterne et dévoué de l'amiral, il ne chercha jamais à lui dérober cette gloire. Le caprice de la fortune la lui donna sans qu'il eût jamais cherché à tromper l'opinion de l'Europe, et la routine la 5 lui conserva. Le nom du chef déshérité de l'honneur de nommer un monde, le nom du subordonné prévalut. Dérision de la gloire humaine dont Colomb fut victime, mais dont Amerigo ne fut du moins pas coupable ! On peut reprocher une injustice et une ingratitude à la postérité, on ne peut reprocher un larcin 10 volontaire au pilote heureux de Florence.

Mais l'envie, qui naît dans le oœur des hommes le même jour que le succès, brûlait déjà le cœur du principal lieutenant de Colomb, Alonzo Pinzon. Commandant la Piitta, second navire de l'escadre, Pinzon, dont les voiles devançaient plus légèrement 15 les deux autres navires, feignit de s'égarer dans la nuit et disparut aux regards de son chef. Il avait résolu de profiter de la découverte de Colomb pour découvrir lui-même, sans génie et sans efforts, d'autres terres, et, après leur avoir donné son nom, de revenir le premier en Europe usurper la fleur de la gloire et 20 des récompenses dues à sou maître et à son guide en navigation. Colomb s'était trop aperçu depuis quelques jours de l'envie et de l'insubordination de son lieutenant. Mais il devait beaucoup à Ahmzo Pinzon : sans lui, sans ses encouragements et son assistance à Palos, il ne serait jamais parvenu à, éijuiper ses navires et 25 à engager ses matelots. La reconnaissance l'avait empêché do sévir contre les premières insubordinations d'un homme dont il avait tant reçu. Le caractère tolérant, modeste et magnanime de Colomb le détournait do toute rigueur odieuse. Plein de justice et de vertu, il comptait sur les retours de justice et de 30 vertu dos autres. Cette bonté, qu'Alonzo Pinzcm avait prise pour do la faiblesse, l'encourageait à l'ingrntitude. Il s'élança audaciousemont entre Colomb et les nouvelles découvertes qu'il avait résolu de lui arracher.

xLin.

L'amiral gémit, entrevit le crime, affecta de croire à une dévi- 36 ation involontaire de la Finta, et, cinglant avec ses deux navires

au sud- est vers une ombre immense qu'il apercevait sur la mer, il aborda à l'île d'Hispaniola, nommée depuis Saint-Domingue. Sans ce nuage autour des montagnes de Saint-Domingue qui lui fit virer de bord, il allait rencontrer encore le continent. L'ar- 20 chipel américain, en le séduisant et en l'égarant d'île en île, semblait le détourner à plaisir du but auquel il touchait sans l'apercevoir. Ce fantôme de l'Asie, qui l'avait conduit au bord de l'Amérique, s'interposait maintenant entre l'Amérique et lui pour lui dérober par une chimère la grande réalité. 25

Cette terre neuve, riante, féconde, immense, noyée dans une atmosphère de cristal et baignée par une mer dont les lames roulaient des parfums, lui apparut comme l'île merveilleuse, détachée du continent des Indes, qu'il cherchait à travers tant de distance et de périls sous le nom chimérique d'île de Cipangù. 30 Il lui donna le nom d'Hispaniola, pour la marquer du signe éternel de sa patrie d'adoption. Les naturels simples, doux, hospitaliers, candides et respectueux, accoururent en foule sur le rivage, comme au-devant de créatures d'une nature supérieure qu'un prodige céleste leur envoyait des bornes de l'horizon ou du 35 fond du firmament pour être adorées et servies à l'égal des dieux. Une population nombreuse et heureuse couvrait alors les plaines et les vallées d'Hispaniola. Les hommes et les femmes étaient des types de force et de grâce. La paix perpétuelle qui régnait entre leurs peuplades marquait leur physionomie d'une impres- 5 sion de douceur et de bonté. Leurs lois n'étaient que les instincts bienveillants du cœur passés en traditions et en coutumes. On eût dit un peuple enfant dont les vices n'avaient pas encore eu le temps de se développer et que les inspirations d'une innocente nature sufiisaient à gouverner. Ils connaissaient de l'agri- 10 culture, de l'horticulture et des arts tout ce qui est nécessaire à l'administration, â l'habitation, aux premières nécessités de la vie. Leurs champs étaient admirablement cultivés, leurs cases élégantes, groupées en villages au bord de forêts d'arbres à fruits, dans le voisinage des fleuves ou des sources. Leurs vête- 15 ments, sous un ciel tiède qui ne leur faisait éprouver ni les extrémités de l'hiver ni celles de l'été, ne consistaient qu'en ornements destinés à les embellir, en tissus de coton, en nattes

et en ceintures, suffisants pour voiler leur pudeur. Leur gouvernement était simple et naturel comme leurs idées. C'était la famille agrandie par la suite des générations, mais toujours groupée autour d'un chef héréditaire qu'on appelait le cacique. Les caciques étaient les chefs, non les tyrans de leur tribu. Les 5 coutumes, constitutions non écrites, mais inviolables et protectrices comme une loi divine, régnaient sur ces petits rois. Autorité toute paternelle d'un côté, toute filiale de l'autre, contre laquelle la révolte semblait inconnue !

Les naturels de Cuba que Colomb avait embarqués avec lui 10 pour lui servir de guides et d'interprètes sur ces mers et sur ces îles commençaient à comprendre la langue des Européens ; ils entendaient à demi celle des habitants d'Hispaniola, branche détachée de la même race humaine ; ils établirent ainsi des rapports d'intelligence prompts et faciles entre Colomb et le peuple 15 qu'il venait visiter.

Les protendus Indiens conduisirent sans défiance les Espagnols dans leurs maisons, leur présentant le pain de cassave les fruits inconnus, les poissons, les racines savoureuses, les oiseaux apprivoisés, au riche plumage, au chant mélodieux, les fleurs, les 20 palmes, les bananes, les limons, tous les dons de la mer, du ciel de la terre, du climat. Ils les traitèrent en hôtes, en frères presque en dieux.

"La nature, dit Colomb, y est si prodigue que la propriété n'y a pas créé le sentiment de l'avarice ou de la cupidité. Ces hom- 25 mes paraissent vivre dans un âge d'or, heureux et tranquilles au milieu de jardins ouverts et sans bornes, qui ne sont ni entourés de fossés, ni divisés par des palissades, ni défendus par des murs. Ils agissent loyalement l'un envers l'autre, sans lois, sans livres sans juges. Ils regardent comme un méchant homme celui qui 30 prend plaisir à faire mal à un autre. Cette horreur des bons contre les méchants parait être toute leur législation. "

Leur religion n'était aussi que le sentiment d'infériorité de reconnaissance et d'amour envers l'Être invisible qui leur avait prodigué la vie et la félicité. 35

Quel contraste entre l'état de ces heureuses populations au moment où. les Européens les découvrent pour leur apporter le

génie de l'ancien monde, et l'état où ces malheureux Indiens tombèrent en peu d'années après cette visite de leurs prétendus civilisateurs ! Quel mystère de la Providence que cette visite inattendue de Colomb à un nouveau monde, où il croit apporter la vertu et la vie, et où il sème à son insu la tyrannie et la mort ! 5

Page 1