‹ Christophe ColombChapitre 3 sur 67 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Le pilote de Colomb, en cherchant à pénétrer successivement dans toutes les anses et dans toutes les embouchures de fleuves de l'île, échoua pendant le sommeil de l'amiral. Le vaisseau, menacé d'être submergé par les. lames mugissantes, fut abandonné par le pilote et par une partie des matelots qui, sous pré- 10 texte de porter une ancre à terre, s'enfuirent à force de rames pour gagner l'autre navire, croyant Colomb livré à une mort inévitable. L'énergie de l'amiral suava encore, non le navire, mais ses compagnons. Il lutta contre les brisants jusqu'au démembrement de la dernière planche, et, plaçant ses hommes 15 sur un radeau, il aborda en naufragé sur cette même côte où il venait d'aborder en conquérant. Il y fut rejoint bientôt par le seul navire qui lui restât. Son naufrage et son infortune ne refroidirent pas l'hospitalité du cacique dont il avait été l'hôte quelques jours auparavant. Ce cacique, nommé Guacanagari, 20 premier ami et bientôt première victime de ces étrangers, versa des larmes de compassion sur le désastre de Colomb. H offrit sa demeure, ses provisions, ses secours de toute nature aux Espagnols. Les débris du naufrage, les richesses des Européens, arrachés aux flots et étalés sur la grève, y furent préser- 25 vés, comme des choses saintes, de toute violation et même de toute importune curiosité. Ces hommes, qui ne connaissaient pas la propriété pour eux-mêmes, semblaient la reconnaître et la respecter dans les hôtes malheureux. Colomb s'attendi'it, dans ses lettres au roi et à la reine, sur la générosité sans efi'orts de ce 30 peuple.

" H n'y a point dans l'univers, écrit-il, une meilleure nation et un meilleur pays. Ils aiment leurs voisins comme eux-mêmes ; ils ont toujours un langage doux et gracieux, et le sourire de la tendresse sur les lèvres. Us sont nus, il est vrai, mais vêtus de 35 leur décence et de leur candeur."

Colomb, après avoir établi avec le jeune cacique des relations

de la plus tendre et de la plus confiante hospitalité, reçut de lui en présent quelques ornements d'or. A la vue de l'or la physionomie des Européens exprima tout à coup tant de passion, d'avidité et de férocité dans le désir, que le cacique et ses sujets s'étonnèrent et s'alarmèrent par instinct, comme si leurs nou- 5 veaux amis avaient changé subitement de nature et de dispositions envers eux. Cela n'était que trop vrai ; les compagnons de Colomb ne cherchaient que les richesses fantastiques de l'Orient, pendant que lui-même cherchait une partie mystérieuse de l'univers. La vue de l'or les avait rappelés à leur convoitise ; 10 leur visage était devenu âpre et violent comme leur pensée. Lo cacique, apprenant que ce métal était la divinité des Européens, leur expliqua, en leur montrant les montagnes, qu'il y avait derrière ces sommets une région d'où lui venait en abondance cet or. Colomb ne douta plus d'avoir enfin remonté jusqu'à la source do 15 ces richesses de Saloraon, et, préparant tout pour son retour rapide en Europe afin d'y annoncer son triomphe, il construisit un fort dans le village du cacique pour y laisser une partie de ses compagnons en sûreté pendant son absence. Il choisit parmi ses officiers et ses matelots quarante hommes d'élite et les mit 20 sous le commandement de Pedro de Arana. Us étaient chargés de recueillir des notions sur la région de l'or et d'entretenir les Indiens dans le respect et dans l'amitié des Espagnols. Il partit pour revenir en Europe, comblé des dons du cacique et rapportant tous les ornements et toutes les couronnes d'or pur qu'il avait 25 pu se procurer, pendant sa relâche, par des dons ou par des échanges avec les naturels.

En côtoyant les contours de l'île, il rencontra son infidèle compagnon Alonzo Pinzon. Sous prétexte d'avoir perdu de vue l'amiral, Pinzon avait fait route à part. Caché dans une anse 30 profonde de l'île, il était descendu à terre, et, au lieu d'imiter la douceur et la politique de Colomb, il avait ensanglanté ses premiers pas. L'amiral, en trouvant son lieutenant, feignit do se contenter de ses excuses et d'attribuer sa désertion à la nuit. Il ordonna à Pinzon de le suivre avec son navire en Europe. Ils 35 reprirent ensemble la mer, impatients d'annoncer à l'Espagne la nouvelle de leur merveilleuse navigation. Mais l'Océan, qui les avait portés complaisaniment par les vents alizés, de vague on vague, à la côte d'Améri(^ue, semblait, avec ses vents et ses Ilots

contraires, vou'oir les repousser obstinément de la terre qu'ils brûlaient de revoir. Colomb, grâce a ses connaissances en navigation et à ses notes d'estime dont il gardait le secret à ses pilotes, savait seul la route et évaluait seul les vraies distances. Ses compagnons se croyaient encore à des milliers de lieues de 5 l'Europe qu'il pressentait déjà le voisinage des Açores. Il les aperçut bientôt. Des coups de vent terribles, des nuages amoncelés, des éclairs et des foudres tels qu'il n'en avait jamais vu s'allumer dans le ciel et s'éteindre dans la mer, des vagues montagneuses et écumautes faisant tourbillonner ses navires insensi- 10 blés à la voile et au gouvernail, ouvrirent et refermèrent pendant six jours et six nuits son tombeau et celui de ses compagnons aux portes de leur patrie. Les signaux que se faisaient les deux vaisseaux dans les ténèbres disparurent. Ils crurent à la perte l'un de l'autre en flottant chacun au gré de l'éternelle tempête 15 entre les Açores et la côte d'Espagne. Colomb, qui ne doutait pas que la Pinta ne fût ensevelie avec Pinzon dans les abîmes, et dont les voiles déchirées et le gouvernail livré aux lames ne ' dirigeaient plus l'esquif, s'attendait à chaque instant à sombrer sous une de ces montagnes d'eau qu'il gravissait et redescendait 20 avec leur écume. Il avait fait le sacrifice de sa vie, mais il ne pouvait sans désespoir faire le sacrifice de sa gloire. Sentir le mystère de la découverte qu'il rapportait au vieux monde enseveli pour des siècles avec lui si près du port, était une dérision si cruelle de la Providence qu'il ne pouvait y plier même sa 25 pitié. Son âme se révoltait contre ce jeu du sort. Mourir en touchant du pied seulement le rivage de l'Europe et après avoir déposé son secret et son trésor dans la mémoire de son pays, c'était une destinée qu'il acceptait avec joie ; mais laisser un second univers mourir, pour ainsi dire, avec lui, et emporter au 30 tombeau le mot enfin trouvé de cette énigme du globe que les hommes, ses frères, chercheraient peut-être en vain pendant autant de siècles qu'il leur avait été dérobé, c'était un million de morts en une ! Il ne demandait à Dieu, dans ses vœux à tous les sanctuaires d'Espagne, que de porter du moins à la côte, avec 35 ses débris, les preuves de sa découverte et de son retour. Cependant les tempêtes succédaient aux tempêtes, le vaisseau était rempli d'eau ; les regards hostiles, les murmures irrités ou le silence morne de ses compagnons lui reprochaient l'obstination

qui les avait ou séduits ou forcés à cette fatale traversée. lia regardaient cette colère prolongée des éléments comme une vengeance de rOcean, jaloux qu'un homme trop audacieux lui eût de'robé son mystère. Ils parlaient de le jeter à la mer pour obtenir, par une ëclante expiation, l'apaisement des flots. 5

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Colomb, insouciant de leur colère, mais uniquement préoccupé du sort de sa découverte, écrivit sur parchemin plusieurs courtes relations de sa découverte, enferma les unes dans un rouleau de cire, les autres dans des caisses de cèdre, et jeta ces témoignages à la mer pour que le hasard les fît flotter un jour, après lui, 10 jusqu'au rivage. On dit qu'une de ces bouées abandonnées aux vents et aux flots fut balottée pendant trois siècles et demi sur la surface, dans le lit ou sur les grèves de la mer, et que le matelot d'un navire européen, en embarquant du lest pour son vaisseau il y a quelque temps, sur les galets de la côte d'Afrique en face 15 de Gibraltar, ramassa une noix de coco pétrifiée et l'apporta à son capitaine comme une vaine curiosité de la nature. Le capitaine, en ouvrant la noix pour s'assurer si l'amande aurait résisté au temps, trouva, renfermé dans l'écorce creuse, un parchemin sur lequel étaient écrits en lettres gothiques, déchifl'rées avec 20 peine par un érudit de Gibraltar, ces mots :

"Nous ne pouvons résister un jour de plus à la tempête; nous sommes entre l'Espagne et les îles découvertes d'Orient. Si la caravelle sombre, puisse quelqu'un recueillir ce témoignage ! ChkIstophe Colomb ! " 25

L'Océan avait gardé trois cent cinquante-huit ans ce message et ne le rendait à l'Europe qu'après que l'Amérique colonisée, florissante et libre, rivalisait avec le vieux continent. Jeu du sort pour appendre aux hommes ce qui aurait pu reeter caché tant de siècles, si la Providence n'avait pas défendu aux vagues 30 de submerger dans Colomb son grand messager î

xLvm

Le lendemain on cria : Terre ! C'était l'île portugaise de Sainte-Marie, à l'extrémité des Açores. Colomb et ses compagnons en furent repoussés par la jalouse persécution des Portui'ais. Livrés de nouveau à toutes les extrémités de la faim et 35

de la tempête pendant de longs jours, ils n'entrèrent que le 4 mars dans l'embouchure du Tage, où ils jetèrent enfin l'ancre sur une côte européenne, mais rivale des Espagnols. Colomb, présenté au roi de Portugal, lui fit le récit de ses découvertes, sans lui dévoiler la route, de peur que ce prince n'y devançât les 5 flottes d'Isabelle. Les Portugais de la cour de Jean II, roi de Portugal, conseillèrent à ce prince de faire assassiner le grand navigateur, afin d'ensevelir avec lui son secret et les droits de la couronne d'Espagne sur les terres nouvelles. Jean II s'indigna de cette lâcheté. Colomb, honoré par lui, envoya par terre un 10 courrier à ses souverains, pour leur annoncer son succès et son prochain retour par mer à Palos. Il y débarqua le 15 mars, au lever du jour, au milieu d'une population ivre de joie et d'orgueil, qui s'avançait jusque dans les flots pour le porter en triomphe à terre. H tomba dans les bras de son ami et de son 15 protecteur, le pauvre prieur du couvent de la Rabida, Juan Pérès, qui seul avait cru en lui et qu'une moitié du globe récompensait de sa foi. Colomb se rendit, pieds nus et processionnellement, à l'église du monastère, pour y rendre grâces de son salut, de sa gloire, de la conquête de l'Espagne. Un peuple entier le suivait 20 en le bénissant à la porte de cet humble couvent où il avait demandé, seul, à pied, avec son enfant, quelques années auparavant, l'hospitalité des mendiants. Jamais homme parmi les hommes n'a rapporté à sa patrie et à la postérité une telle conquête depuis l'origine du globe, excepté ceux qui apportèrent à 25 la terre la révélation d'une idée ; et cette conquête de Colomb n'avait coûté jusque-là ni un crime, ni une vie, ni une goutte de sang, ni une larme à l'humanité. Les plus beaux de ses jours furent ceux qu'il passa à se reposer dans ses espérances et dans sa gloire au monastère de la Rabida, auprès de son hôte et ami 30 le prieur du couvent, et dans les embrassements de ses fils.

Et comme si le ciel eût voulu mettre le comble à sa félicité et le venger de l'envie qui le poursuivait, Alonzo Pinzon, commandant de son second navire, entra le jour suivant avec la Pinta dans le port de Palos, où il espérait devancer son chef et 35 lui dérober les prémices du triomphe. Mais, trompé dans son coupable dessein et craignant la punition de sa désertion révélée

par l'amiral, Pinzon mourut de douleur et d'envie en touchant le rivage et en voyant le vaisseau de Colomb à l'ancre dans le port. Colomb était trop généreux pour se réjouir, encore moins pour se venger, et la jalouse Némésis des grands hommes semblait expirer d'elle-même à ses pieds.

Isabelle et Ferdinand, informés du retour de Colomb et de leur conquête par le message que leur amiral avait envoyé de Lisbonne, l'attendaient à Barcelone avec des ovations et des magnificences dignes de la grandeur de ses services. La noblesse des Espagnes y accourut de toutes les provinces pour lui 10 faire cortège. Il y entra en triomphateur et en roi des royaumes à venir. Les Indiens ramenés par l'escadre, comme une preuve vivante de l'existence d'autres races humaines sur ces terres découvertes, marchaient en tête du cortège, le corps peint de diverses couleurs et orné de colliers d'or et de perles ; les ani- 15 maux et les oiseaux, les plantes inconnues, les pierres précieuses recueillies sur ces rivages, étaient étalés dans des bassins d'or et portés sur la tête par des esclaves noirs ou maures. La foule avide se pressait, les rumeurs fabuleuses couraient sur les pas des officiers et des compagnons de gloire de l'amiral. Colomb, 20 monté sur un cheval du roi richement caparaçonné, paraissait ensuite ; une nombreuse cavalcade de courtisans et de gentilshommes l'escortait. Tous les regards se concentraient sur cet homme inspiré de Dieu qui avait soulevé le premier le rideau de l'Océan. On cherchait dans ses traits le signe visible de sa mis- 25 sioD, on croyait l'y voir. La beauté de ses traits, la majesté pensive de sa physionomie, la vigueur da l'éternelle jeunesse jointe à la gravité des années déjà mûres, la pensée sous l'action, la force sous les cheveux blancs, le sentiment intime de sa valeur joint à la piété envers Dieu qui l'avait choisi entre tous, la 30 reconnaissance envers ses souverains (jui lui rendaient en honneurs ce qu'il leur rapportait en conquêtes, faisaient on oe moment de Colomb disent les spectateurs de son entrée à Barcelone, une de ces figures de prophète et do héros biblique sous les pas de qui le peuple jetait les palmes du prodige et do l'adora- 35 tien. "Nul ne se mesurait à lui, disent-ils ; tous sentaient en lui le phis grand ou le pins favorisé des hommes." Isabelle et

Ferdinand le reçurent sur leur trône, gardé du soleil par un dais d'or. Ils se levèrent devant lui comme devant un envoyé du ciel. Ils le firent asseoir ensuite au niveau de leur trône, et ils écoutèrent le récit solennel et circonstancié de ses voyages. A la fin du récit, que l'éloquence et la poésie qui découlaient 5 habituellement des lëvres de l'amiral avaient coloré de son inépuisable imagination et allumé de son saint enthousiasme, le roi et la reine, émus jusqu'aux larmes, tombèrent à genoux et entonnèrent, comme une pieuse exclamation, le Te Deum, hymne de la plus grande victoire que le Tout-Puissant eût jamais 10 accordée à des souverains.

Des courriers partirent à l'instant pour porter à toutes les cours de l'Europe la grande nouvelle et le nom triomphal de Colomb. L'obscurité qui avait jusque-là entouré sa vie se changea en un bruit et en un éclat de son nom qui remplirent la 15 terre. Colomb ne laissa ni en fier son âme par ces honneurs décernés à son nom, ni humilier sa modestie par les jalousies qui commençaient à s'élever autour do sa gloire. Un jour qu'il avait été invité à la table de Ferdinand et d'Isabelle, un des convives, envieux de ces honneurs décernés au fils d'un cardeur de 20 laine, lui demanda astucieusement s'il pensait que nul autre que lui n'aurait découvert cet autre hémisphère dans le cas oii il ne serait pas né. Colomb ne répondit point à la question, dans la crainte de dire trop ou trop peu de lui-même. Mais, prenant un œuf entre ses doigts, il s'adressa à tous les convives et les invita 25 à le faire tenir sur un bout. Nul n'y put parvenir. Colomb alors écrasa l'œuf par une des extrémités, et, le posant sur son ovale brisé, montra à ses rivaux qu'il n'y avait aucun mérite dans une idée simple, mais que nul cependant ne pouvait la soupçonner avant qu'un premier inventeur en eût donné l'exemple aux 30 autres, renvoyant ainsi à l'inspirateur suprême le mérite de son entreprise, mais revendiquant en même temps pour lui seul l'honneur de la primauté. Cet apologue devint, depuis, la réponse de tout homme élu de la Providence pour montrer une route à ses semblables et pour y monter le premier, non pas plus 35 grand, mais plus favorisé de l'inspiration que ses frères.

Les honneurs, les titres, les dotations futures des terres dont il irait achever la découverte et la conquête devinrent, dans les traités formels avec la cour, l'apanage de Colomb. Il obtint la

vice-royauté, l'administration et le quart des richesses ou produits de toute nature des mers, des lies et des continents où il irait planter la croix de l'Église et le drapeau des Espagnes. L'archidiacre de Séville, Fonseca, fut sous le titre de patriarche des Indes, chargé des préparatifs et des armements de la nou- 6 velle expédition que Colomb allait conduire à de plus vastes conquêtes. Mais, de ce jour, Fonseca devint le rival occulte du grand navigateur ; et, comme, s'il eût été jaloux de ravaler le génie qu'il était chargé de seconder, en paraissant prodiguer à Colomb les moyens, il lui suscitait les obstacles. Ses lenteurs 10 et ses prétextes réduisirent à dix-sept navires l'escadre destinée à reporter l'amiral de l'autre côte de l'Atlantique.

Cependant, le génie aventureux des Espagnols de cette époque, l'esprit de prosélytisme religieux et l'esprit de chevalerie précipitèrent sur ces vaisseaux un grand nombre de religieux, de 15 gentilshommes et d'aventuriers, pressés, les uns, de porter la foi, les autres, de rapporter la renommée et la fortune, en s'élançant les premiers dans ces contrées qui élargissaient l'imagination humaine. Des ouvriers de tous les métiers, des cultivateurs de toutes les zones, des animaux domestiques de toutes les races, 20 des graines, des plantes, des ceps de vigne, des arbres à fruits, des roseaux à sucre, des échantillons de tous les arts et de tous les commerces européens furent embarqués sur les navires de transport pour essayer le ciel, féconder le sol, tenter les hommes de ces nouveaux climats, pour leur arracher l'or, les perles, les 25 parfums, les épices de l'Inde, par des échanges contre les choses de peu de prix en Europe. C'était la croisade de la religion, de la guerre, de l'industrie, de la gloire et de la cupidité : pour les uns le ciel, pour les autres la terre, pour tous l'inconnu et le merveilleux. 30

Le plus illustre de ces compagnons qui s'embarquërent avec Colomb, était Alonzo de Ojeda, autrefois page d'Isabelle, le plus beau, le plus intrépide et le plus aventureux des chevaliers de cette cour. Son cœur et ses sens débordaient tellement de courage, qu'il en portait le fanatisme jusqu'à la démence. C'était 35 lui qui, un jour qu'Isabelle était montée au sommet de la tour démesurée de Séville appelée la Giralda pour en admirer l'étonnante élévation, et pour contempler d'en haut les rues et les maisons de la ville semblables à une fourmilière à ses pieds, s'é-

lança sur une poutre étroite qui débordait dea créneaux, et, pirouettant sur un seul pied à l'extrémité de cette solive, exécuta des prodiges d'adresse et d'audace sur l'abîme pour plaire à sa souveraine, sans que le vertisçe de la mort présente troublât ses yeux ou intimidât son cœur. 5

Le 25 septembre 1493, la flotte sortit de la baie de Cadix. Des cris de joie de tous les rivages étaient l'augure de ce second départ, qui ne semblait destiné qu'à un long triomphe. Les deux fils de Colomb accompagnèrent leur père jusqu'au vaisseau amiral; il les bénit et les laissa en Espagne, pour que la meilleure moitié 10 de sa vie restât du moins à l'abri des périls qu'il allait affronter. Trois grands vaisseaux et quatorze caravelles composaient l'armée navale. L'Océan se laissa franchir aussi facilement que la première fois. La flotte découvrit, le 2 novembre, la Guadeloupe, croisa au milieu des îles Caraïbes, baptisa cet archipel de noms 15 empruntés à des souvenirs pieux; et, touchant bientôt après a la pointe d'Hispaniola, aujourd'hui Haïti, Colomb fit voile vers le golfe où il avait construit le fort et laissé ses quarante compagnons. Il revenait à la fois plein d'anxiété et plein d'espérance. La nuit couvrait le rivage quand il jeta l'ancre dans la rade. Il 20 n'attendit pas le jour pour s'assurer du sort de sa colonie. Une salve de ses canons retentit sur les flots pour avertir les Espagnols de son retour. Mais le canon du fort resta muet, l'écho seul de ces solitudes répétale salut de l'Europe au nouveau monde. Le lendemain, au lever du jour, il aperçut le rivage désert, le fort 25 détruit, les canons à demi enfoncés sous ses ruines, les ossements des Espagnols blanchissant sur le sable, le village même des caciques abandonné. Le petit nombre de naturels qui se montraient de loin, au bord des forêts, semblaient hésiter à s'approcher, comme s'ils eussent été retenus par le sentiment 30 d'un remords ou par la crainte d'une vengeance. Le cacique, plus confiant dans son innocence et dans la justice de Colomb, qu'il avait appris à aimer, s'avança enfin, pleura sur les crimes des Espagnols qui avaient abusé de l'hospitalité de ses sujets pour opprimer les naturels, qui avaient enlevé leurs filles et leurs 35 femmes, réduit leurs hôtes en servitude et suscité enfin la vengeance de sa tribu. Après avoir immolé un grand nombre

d'Indiens et brûlé leurs cases, ils avaient été immolds eux-mêmes. Le fort incendie, recouvrant leurs ossements, dtait le premier monument du contact entre ces deux familles humaines, dont l'une apportait à l'autre la servitude et la dévastation, Colomb pleura sur les crimes de ses compagnons et sur les mal- 6 heurs du cacique. Il résolut d'aller chercher une autre plage de débarquement et d'établissement sur les côtes de l'île.

Parmi les jeunes Indiennes captives des îles voisines, prisonnières à bord, la plus belle d'entre elles, Catalina, avait charmé les yeux d'un cacique qui avait visité le vaisseau de Colomb. Un 10 complot d'évasion avait été tramé entre ce cacique et l'objet de son amour dans ce langage des signes que les Européens ne comprenaient pas. La nuit où Colomb déploya ses voiles, Catalina et ses compagnes, trompant la vigilance de leurs tyrans, se précipitèrent dans la mer ; poursuivies en vain par les canots des 15 Européens, elles nagèrent vers le rivage où le jeune cacique avait allumé un feu pour les guider. Les deux amants, réunis par ce prodige d'audace et de force, se réfugièrent dans les forêts à l'abri de la colère des Européens.

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