‹ Christophe ColombChapitre 2 sur 34 · LÉON XIII, PAPE · texte numérisé non relu

LÉON XIII, PAPE

Nous sera-t-il permis, après cette grande parole pontificale, qui confirme de la plus haute autorité de ce monde les données fondamentales de ce livre, de faire remonter à leur inspirateur la louange qui lui est due et qu'un publiciste catholique a fort justement développée en ces termes :

« Il y aura bientôt quatre siècles révolus que Christophe Colomb fit la découverte du nouveau monde. A la nouvelle de ce glorieux événement, celui des Souverains Pontifes qui présidait alors aux destinées de l'Église convia le monde chrétien à de solennelles actions de grâces.

« Sa Sainteté Léon XIII ne devait pas rester indifférent à cette auguste tradition. La lettre par laquelle il associe les fidèles aux fêtes commémoratives est une merveilleuse page d'histoire en même temps qu'un document religieux du premier ordre. Il était impossible de tracer avec plus d'ampleur le portrait du Révélateur du globe cl de faire ressortir le caractère tout à fait à part de sa mission.

« Christophe Colomb nous appartient, » dit la lettre pontificale. Ce héros, en effet, émane en quelque sorte de l'Église elle-même, et le sentiment chrétien domine dans toute son entreprise. C'est à l'instigation d'une foi ardente qu'il affronta les hasards et les dangers de « la mer ténébreuse » ; c'est à cette foi qu'il dut l'éclatante vision du monde qu'il voulait conquérir à l'Évangile. Ce n'est pas l'explorateur qu'on voit surtout en lui, c'est l'apôtre. Christophe Colomb, sous un autre aspect, apparaît au xv siècle comme un nouveau Pierre l'Ermite. Et combien préférable comme aussi plus grande fut sa conquèle ! A lui i-emonte, en lui réside toute la puissance de l'Espagne au wi^ siècle. Qu'auraient été sans lui Charles-Quint et Philippe II?

« De tous les historiens de Christophe Colomb, M. le comte Iloselly de Lorgues, le respectable doyen des écrivains français, est le premier qui se soit particulièrement attaché à établir le caractère religieux qu'eut à l'origine la découverte du nouveau monde. l'^lle fut l'œuvre de la Croix et le héros n'apparaît dans sa véritable grandeur qu'au rayonnement de ce signe de rédemption.

« Je n'ai pas besoin de rappeler la part qu'a eue le comte Roselly de Lorgues au grand revirement d'opinion qui s'est produit de notre temps à l'égard du

révélateur du globe. Son nom restera pour toujours associé à la mémoire de celui auquel il a consacré presque exclusivement le labeur de sa vie ; c'est lui qui a lait la lumière dans les ténèbres si longtemps amassées par l'erreur et l'oubli. L'exaltation de Christophe Colomb est pour ainsi dire son œuvre.

« Combien a dû sembler douce à ce vieillard si jeune et toujours si ardent, doyen hautement honoré des écrivains de France, la lecture de la lettre dans laquelle Sa Sainteté Léon XIII, consacre indirectement la donnée de ses ouvrages et leur crée une authenticité encore plus grande que celle qu'ils avaient déjà.

« Au même moment, l'illustre historien deVÉvangéliste des mers, le comte Roselly de Lorgnes, président d'honneur du comité des Français décorés d'ordres espagnols, recevait de l'Éminentissime cardinal Rampolla, secrétaire d'État de Sa Sainteté, un gracieux message lui transmettant la bénédiction particulière du Souverain Pontife.

« Peu d'heures après, S. Exe. le Nonce apostolique, Mgr Ferrata, archevêque de Thessalonique, honorait de sa visite le doyen de nos écrivains catholiques et l'encourageait à poursuivre l'œuvre de toute sa vie : la glorification de Christophe Colomb, de ce Colomb chrétien, sublime, que Ventura nommait si justement, il y a trente-huit ans, l'homme de l'Église : l'Uonw délia Chiesa. »

Dans un au, à pareille date où j'achève d'écrire ces pages, « les mariues du monde entier pavoiseront leurs navires dans les deux hémisphères, et chanteront le lever du jour » anniversaire de celui où le nouveau monde apparut, pour la première fois, aux regards de l'homme prédestiné dont j'ai, une fois de plus, après tant de devanciers, essayé de raconter la merveilleuse vie.

Sous mes yeux, tandis que j'écris cette courte préface, la mer bleue déroule ses vagues harmonieuses, qui me semblent , elles aussi , chanter leur hymne au révélateur des océans, au grand amiral qui, en parcourant les mers inconnues, a assigné à notre Méditerranée son rang gracieux de lac français.

La petite ville qu'elle baigne de ses flols caressants doit son existence à la découverte du nouveau monde. Humble bourgade, elle devint tout à coup, avec le xvie siècle, un port important; et aujourd'hui, grâce à la découverte, elle s'anime d'tme multitude d'ouvriers laborieux, occupés, dans les chantiers maintenant célèbres de mon pays natal , à construire ces vaisseaux majestueux qui remplacent, dans les océans domptés par ce génie, les modestes caravelles de Christophe Colomb.

Le grand homme, méconnu par ses contemporains, et victime si longtemps des conspirations mensongères de l'histoire mise au service de l'esprit d'erreur, vient de remonter au siège d'honneur qui lui appartient, et où l'a replacé l'homme de cœur à qui je dois le meilleur de mon livre, son obligeance généreuse m'ayant permis de lui en faire l'emprunt.

Dans un an, à pareil jour, les nations se disputeront l'honneur de chanter à l'envi un hymne à la gloire du héros chrétien.

Puisse notre humble note aider quelques âmes jeunes et vibrantes à se mêler au concert de l'Église , de l'Europe et du monde !

La Ciotat, ce 12 octobre 1891.

Un soir de juin 1491 , deux hommes se promenaient sur la terrasse du promontoire aride et taillé à pic qui domine, à peu de distance de Palos , l'horizon immense et mélancolique de l'Océan sur la côte occidentale d'Espagne.

L'été s'annonçait par de chaudes journées, et, malgré la brise du larsie, la chaleur du soir restait accablante. Les deux hommes marchaient d'un pas lent, comme sous le poids d'une pensée triste, visible aux traits de leur visage.

L'un d'eux, que le second écoutait avec une déférence marquée, portait le costume sévère de la famille franciscaine. A la beauté de sa physionomie et à la distinction vainement dissimulée de sa démarche, vous eussiez reconnu l'homme du monde dérobé sous la bure pauvre des fils du séraphique conquérant d'Assise. Théologien renommé, religieux fidèle jusqu'à l'héroïsme aux moindres prescriptions de sa règle, le bruit de son nom avait, malgré lui, rempli les Espagnes. On parlait au loin de la droiture de ses conseils expérimentés, et, un jour, la reine l'avait mandé auprès d'elle pour lui confier la direction de son âme. Mais l'air de la cour ne pouvait convenir à cette âme habituée à l'atmosphère du cloître. Il obtint licence d'y rentrer et s'y complaisait, faisant marcher de front l'avancement de sa perfection avec l'ornement de son esprit curieux des secrets de la science. Ses frères en religion en avaient fait leur supérieur, ou mieux, pour employer la délicatesse de la langue franciscaine, leur gardien. De son rang il ne tirait qu'un privilège : celui de monter, le plus souvent qu'il en avait le loisir, sur l'escarpement d'où son œil suivait plus à l'aise le cours mystérieux des astres et

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plongeait dans ces lointains de la mer, au delà desquels une intuition inexplicable lui révélait qu'il y avait des âmes à gagner au Christ qui a sauvé le monde.

L'autre, son compagnon de promenade solitaire, il suffisait de le voir pour sentir l'approche d'un de ces êtres privilégiés que le doigt de Dieu a tirés de la foule, pour les marquer au front du sceau du génie. Les contemporains qui l'ont décrit, alors qu'il achevait sa trente-troisième année, font de lui le plus beau portrait. « Sa taille, disent-ils \ fièrement élancée, prenait de sa robuste complexion une mâle élégance, que rehaussait sa fermeté de maintien, si naturellement assortie à son caractère. Son visage allongé offrait un pur ovale. Bien qu'il eût les pommettes largement accusées, ses joues assez arrondies en adoucissaient les contours, et, par une décroissance insensible, continuaient l'harmonieuse ligne qui formait son menton. La noble ampleur de son front révélait celle de sa pensée. Une auguste méditation semblait peser sur l'arc de ses sourcils et lui imprimer un léger froncement. Dans ses yeux d'un bleu clair rayonnait une sérénité limpide. La courbe de son nez aquilin se terminait par des narines correctes, mais s'ouvrant un peu largement à leur base. Les coins assez marqués de sa bouche en rendaient la finesse particulièrement expressive. Signe de bonté, sa lèvre inférieure débordait un peu l'autre. Il avait le menton gracieusement creusé d'une fossette. Quelques taches de rousseur parsemaient ses joues, qu'animait un teint vif. Sous l'incessante élaboration d'une pensée unique, sa chevelure, d'un blond tirant au châtain, avait commencé à blanchir dès la trentième année. Cette diversité de tons, ces contrastes, avaient allié de bonne heure à sa verte virilité l'éclat d'une maturité précoce. Ses airs de tête, en rapport naturel avec ses attitudes, et ses attitudes, allant si bien à sa stature, formaient entre son corps et son être moral une parfaite unité. Sa démarche, son port, ses gestes, trahissaient une dignité innée dont il ne se doutait pas. »

A celte heure de sa noble vie, las de lutter contre les superbes dédains d'une science ignorante et les intrigues jalouses des

' Fernando Colomb, Oviedo y Vuldez, Antonio do lleirer;), Girolaino Benzoni, etc., dont les données ont été résumées ainsi par le comte Roselly de Lorgues.

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cours, il était venu, auprès du moine son ami, porter le trop plein de sa grande âme meurtrie et retremper son courage abattu, avant de s'en aller, pèlerin de la vraie science et mendiant sublime du génie auprès des puissants de ce monde, tenter de nouvelles sollicitations, jusqu'alors repoussées par l'envie des grands et la fatuité pharisaïque des demi-savants de l'époque.

Au moment où nous les surprenons tous deux, promenant, dans le silence du crépuscule qui approche, leurs pensées attristées, le voyageur venait de frapper son front, comme pour en prendre témoin le génie qui l'illumina soudain :

« Et pourtant, s'écria-t-il, il y a là une foi que rien ne détruira jamais !

— C'est Dieu lui-même qui l'y a mise, répondit gravement le moine; je vous le dis en vérité, vous serez son héraut auprès de ceux qui, là-bas, attendent l'ambassadeur de la croix de Celui qui a dit à ses apôtres : « Allez, et enseignez toutes les nations ! »

Puis, comme inspiré par la vision qu'il contemplait au delà de cet Océan réputé insondable, le religieux franciscain, versé dans la connaissance des Ecritures, déroula devant son ami attentif et ému les pages prophélifjues où l'Esprit, qui a dicté les Livres saints, prophétisait de lui.

C'est bien de cet homme et de ses découvertes futures que Job avait dit à ses amis, dédaigneux comme les jaloux chagrins de Castille et de Léon :

« Avez-vous pénétré au bout de la mer ? Avez-vous marché aux extrémités de l'abîme?... Avez-vous considéré l'entière étendue de la terre ^ ? »

C'est de lui qu'Isaïe s'était écrié en un saint transport :

« Chantez au Seigneur un cantique nouveau, publiez sa louange jusqu'aux extrémités de la terre, vous qui allez sur la mer et traversez son étendue, vous, îles, et vous tous qui les habitez^. Ils établirent la gloire du Seigneur, et ils annoncèrent sa louange dans les îles ^ Je vous amènerai des enfants de l'Orient, et je vous rassemblerai de l'Occident'. Je dirai à l'aquilon : Donne-moi mes enfants, et au souffle austral : Ne les empêche pas de venir.

' Job, xxvin, "16, 18. — - Isaïe, xli, 10. — ' Ihid. — ^ /</., xliii, 5, 0.

Amène mes lils des climats lointains, et mes tilles des extrémités de la terrée Écoutez, îles, et vous, peuples lointains, prêtez l'oreille! Voici que ceux-ci viendront du lointain, et ceux-là de l'aquilon et de la mer australe'-. Tes fils arriveront du lointain, et tes filles de tous les côtés, car les îles m'attendent ; et dès le commencement il était prévu que les navires seraient en mer

Vue de Sainte- Marie de Mogucr, connue au xyi* siècle sous le nom de couvent

de la Robida.

pour t'amener les enfants de loin, apportant avec eux leur argent et leur or, pour le consacrer au nom du Seigneur ton Dieu et du saint d'Israël, parce qu'il t'a glorifié \ »

Le moine inspiré développa longuement ces beaux textes. Puis, sa voix s'attendrissant, il rappela la prédiction de Malachie, assurant que le sacrifice ne serait plus interrompu, parce que la terre entière l'offrirait au Seigneur.

A cette pensée de l'Eucharistie portée aux confins du monde

' Isaïe, XLi, 10. — - Id., xux, 1 , Vl. — •' IJ., lx, 8, 9.

connu et posant son tabernacle sur les terres nouvelles, l'œil du voyageur se remplit de douces larmes.

Tous deux tombèrent à genoux, et, levant au ciel leurs regards, tous deux se jurèrent une étroite amitié, promettant à Dieu de ne plus séparer leurs efïorts, jusqu'à ce que les prophéties s'accomplissent.

Ce qui sortit de cet entretien, sur un promontoire ignoré du monde, un soir de juin 1491, il y a quatre cents ans, à la veille de l'année célèbre dont l'univers catholique va célébrer le quatrième centenaire , c'est ce que je vais essayer de rappeler dans les pages qu'on va lire.

Auparavant, la justice, l'admiration, la reconnaissance, m'inclinent à remplir un doux et pressant devoir : celui de faire remonter à qui le mérite tout le prix de ce récit, si le lecteur veut bien lui en reconnaître un. Du reste, si je me taisais, l'Europe entière, ou, pour parler plus exactement, le monde entier, avec l'Eglise, nommerait celui à qui sa grande âme a réservé l'honneur de révéler à la terre le révélateur du monde nouveau, l'homme de cœur et de science que Pie IX a aimé, et qui emportera de ce monde la gloire incomparable d'avoir vengé des calomnies sectaires et des oppressions rationalistes l'un des plus grands héros du christianisme, l'écrivain et l'historien gloire de notre Provence, M. le comte Roselly de Lorgnes.

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