‹ Christophe ColombChapitre 3 sur 34 · LA GENÈSE D'UN GRAND HOMME · texte numérisé non relu

LA GENÈSE D'UN GRAND HOMME

L'attrait de la mer. — Où naquit Christophe Gotomb. — Sa famille. — Les présages prophétiques du blason et du nom. — Son ort,^anisation au physique et au moral. — Éducation. — Apprenti cardeur et apprenti mousse. — Premièie blessure. — Au service du roi René. — Sur Carthagène. — Naufrage. — A Lisbonne. — Ce que fit Christophe Colomb en Portugal pour gagner sa vie. — Les propos d'atelier nautique. — La mer Ténébreuse d'après les géographes anciens et modei'nes. — Les monstres. — La licorne de mer. — La main noire. — Le krakcn. — Les aigles à deux tètes et l'oiseau rock. — Le marin Sindbad et ses terreurs. — La religion dans la vie du marin. — Comment Christophe Colomb fut amené à épouser dona Felippa. — A la cour d'Alphonse V. — Si les récits du roi et les indices recueillis auprès des contemporains ont pu mettre Colomb sur la voie de ses découvertes. — Les conspirations de la science incrédule. — A Savone et à Gênes. — Au secours de son père.

La mer est belle, jamais l'œil ne se fatigue à la regarder, et tandis que les vallées, les plaines et la montagne engendrent à la longue quelque lassitude, celui qui n'a jamais vu la mer ne se lasse point dans la contemplation de ce spectacle qui parle de l'immensité divine et repose l'âme des tristesses de l'exil. A plus forte raison , celui (jui est né sur les bords de cetle mer attirante

ne peut se consoler de les quitter. La nostalgie des marins et des habitants de la côte est bien connue, les médecins la regardent comme incurable.

L'homme dont j'entreprends d'écrire la vie devait connaître plus qu'un autre cette étrange fascination. Il faut le noter, comme un des éléments principaux réservés par la Providence à la genèse de cette carrière prodigieuse, de cette mission peut-être unique dans l'histoire de l'humanité.

Il naquit sur les bords ensoleillés de cette côte d'azur tant célébrée et toujours indescriptible, là où Gênes la superbe se mire avec un légitime orgueil dans la transparence des eaux bleues du lac méditerranéen.

On a contesté à Gênes cette gloire d'avoir donné le jour à l'élu de la Providence. D'ardentes polémiques ont revendiqué pour d'autres villes italiennes, et plus récemment pour l'île de Corse, cet honneur envié comme autrefois pour Homère. Le Génois reconnaissant a tranché d'avance le litige :

« Je suis né à Gênes, » écrit-il dans un document authentique et justement célèbre, celui qui instituait son majorât à la date du 22 février 1498, alors qu'il avait dépassé sa soixantième année.

Il était né en 1435.

Son père , pauvre cardeur, gagnait péniblement sa vie , au quartier occupé à Gênes par les bonnetiers et les foulons, dans l'étroite et montueuse rue de Mulcento. Il s'appelait Dominique, et descendait, malgré sa pauvreté présente, de la race noble des Colomb. La famille portait, au blason, d'azur à trois colombes d'argent, avec l'emblème de la justice au cimier et cette devise en exergue : Fides, Spes, Charitas.

Le blason, lui aussi, était une prophétie. L'enfant qui naquit le premier du mariage de l'honnête et pauvre cardeur avec Susanne Fontarossa, devait réaliser toutes les pièces de ces vieilles armoiries et donner au nom obscurci des Colomb son relief désormais immortel.

La colombe, symbole de sainteté, qui parle des ardeurs illuminatrices du Saint-Esprit, qui lui emprunta sa forme au jour des révélations définitives sur les apôtres, planait à bon droit comme un signe prophétique sur le berceau du nouveau- né.

Quand sa mère le prit entre les bras, au retour de l'église Saint- Étienne, où il avait reçu le caractère chrétien qu'il répandra aux extrémités du monde, la pieuse mère tressaillit en l'appelant du nom que cet enfant de bénédiction venait de recevoir sur les fonts du baptême.

Le saint qui lui servira de patron est représenté sous la ligure d'un géant portant l'Enfant Jésus sur ses robustes épaules, passant la mer appuyé sur un tronc d'arbre encore muni de ses racines et de son feuillage. L'Enfant-Dieu tient dans sa main le globe terrestre surmonté de la croix, avec cet exergue : « Ceux qui te voient le matin se réjouiront le soir. »

Pure coïncidence de hasard, diront les esprits légers. Pour nous, qui savons avec quelle sollicitude notre Père qui est aux cieux veille sur le plus petit d'entre ses enfants, nous ne songeons point à trouver excessif qu'il ait réservé au fds de la colombe le beau nom de Porte -Christ et le patronage du saint qui figurait, dans la croyance populaire, l'apostolat des âmes rachetées par le sang du Christ, Sauveur de tous les hommes.

Nous ne savons presque rien de l'éducation et des premières études du petit Christophe, sinon que sa mère, secondée par l'incessante vigilance du cardeur descendu des faubourgs de Gènes au vicolo di Mulcento, développa, avec une sollicitude digne de la mère d'un saint, les germes déposés par la grâce du baptême au cœur de ce cher premier-né. De son côté, l'enfant aimait Dieu à ravir d'admiration les témoins de sa piété naissante. Son œil bleu profond s'illuminait soudain à la vue des merveilles où le Créateur a tracé son nom en caractères mystérieux que sa foi précoce lui laissait lire avec une merveilleuse aisance.

La mer surtout attirait ses regards et ses goûts précoces. Comme à ses compatriotes, la ville aux monuments de marbre ne pouvait suftîre. Dès qu'il en obtenait la permission, tout petit encore, il courait aux remparts, d'où le regard plonge au loin sur l'azur étincelant de la Méditerranée ; au port, où les gens de mer s'agitent en sens tourmentés, heureux au débarquement, non moins heureux au départ des navires de tout genre, de toute forme, de tout pavillon, qui remplissent l'enceinte des môles.

Chez le petit Génois, cette prédisposition, commune à tous ses

CHRISTOFHH COLOMB

jeunes compatriotes, s'affinait d'une autre aptitude, donnée par la nature ou, pour parler plus correctement, réservée par la Providence à ce prédestiné. En achevant de peindre son héros, l'habile et consciencieux portraitiste que nous avons déjà cité ne pouvait manquer de l'observer. Il avait, dit-il, reçu du Ciel les facultés les plus larges... A une rare finesse d'ouïe, d joignait une portée de regard qui rapprochait les lointains et lui donnait

Cogolelo, village de la rivière de Gènes, lieu où l'on suppose que Clirislophe Colomb est né

l'exacte appréciation des distances. Sa délicatesse de goût lui permettait des distinctions insaisissables au vulgaire. Mais ces avantages le cédaient encore à sa subtilité d'odorat, qui discernait tout d'abord les diverses combinaisons des senteurs. L'exercice précoce de ces sens en avait développé la puissance de perception. Son vif amour de la nature le portait incessamment à la contemplation, durant le jour, et à l'observation des astres, pendant les nuits sereines. En naviguant près des côtes, il aspirait avec délices les parfums balsamiques emportés du rivage ; et sur les flots, au large, humait curieusement les brises chargées d'émanations, tantôt squameuses, tantôt salines et amères. Il

Lu mer surtoiil attirait ses regards et ses goûts précoces.

admirait avec tendresse les œuvres du Créateur, recherchait avidement les fleurs, les oiseaux, les productions de la mer, et surtout savourait les parfums de la végétation.

Joignez à cette délicatesse de goûts un instinct prononcé pour le beau en tout genre, accompagné d'une répulsion invincible pour tout ce qui tache, ternit ou souille, au moral comme au physique, et vous aurez l'idée de cette organisation distinguée et délicate que fut, dès son bas âge, Christophe Colomb.

Les biographes curieux de nouveauté et d'imprévu ont fait d'ingénieuses suppositions pour en arriver à connaître sous quels régents l'enfant du cardeur lit ses premières études et ses humanités. Pour un peu, ils en feraient un docteur de toutes les facultés connues de son temps. La vérité est plus simple. Après quelques années passées à l'université de Pavie, où il apprit à apprendre beaucoup plus qu'il n'en sortit véritablement instruit en aucun genre de connaissances, il dut travailler comme ouvrier dans la boutique paternelle, jusqu'à ce que, cédant à la vocation irrésistible et aux traditions de sa famille, le père de Christophe Colomb lui permît de s'embarquer, à bord d'un navire de la marine marchande, en qualité de mousse. Il avait alors quatorze ans.

Rude école, à cette époque surtout, que l'apprentissage de la navigation, même à bord des bâtiments de commerce. La piraterie barbaresque obligeait les marins à s'armer comme en navire de guerre. Le jeune mousse apprit dès lors le maniement des armes à bord, en même temps et aussi bien que la manœuvre navale. « Il puisa dans cette habitude du danger de la part des flots et des hommes, dans la fréquence des complications les plus imprévues et les plus terribles, ce sang- froid uni à la promptitude de résolution , cette sûreté de coup d'œil et cette

ferme décision de commandement qui, sur mer, font le salut des navires. » *"

Il devint rapidement le marin que ses aptitudes et ses goûts présageaient, après avoir bravement combattu contre les corsaires de l'Archipel, qui lui laissèrent, en souvenir de sa jeune vaillance, une blessure profonde dont la cicatrice se rouvrira un jour dans ses dernières années, qu'elle contribua à abréger. Son grand oncle, l'amiral Colombo, qui commandait la Hotte du roi René, en 1459, le prit à bord de son escadre, et le roi ne tardait pas à lui confier la périlleuse mission d'aller, à bord d'un petit navire, enlever, à Tunis, la frégale que les pirates avaient capturée. Fn route, l'équipage, estimant l'entreprise disproportionnée, prit peur, et exigea de son jeune capitaine d'être ramené à Marseille, son port d'attache. Christophe fit semblant de céder. Mais, le soir venu, il tourna l'aiguille, et, lorsque ses hommes se croyaient en vue des vigies marseillaises, ils se trouvèrent à la hauteur de Carthagène.

Un autre trait de ses premiers essais de marine achève de peindre le caractère du débutant.

C'était peu après l'expédition de Tunis. Christophe pour lors servait à bord d'une autre escadre, commandée par un parent de son nom, non moins célèbre que l'autre, et connu dans l'histoire de la marine génoise sous le nom de Colombo le Jeune. Sachant que quatre galères vénitiennes revenaient de Flandre, richement chargées, l'intrépide amiral résolut de les attaquer avec sa petite escadre. L'engagement eut lieu en vue de la côte portugaise, entre Lisbonne et le cap Saint-Vincent. Le combat dura toute une journée, avec un égal acharnement des deux côtés. Les navires s'étaient abordés et, inclinant sous la houle, finirent par demeurer enchevêtrés par leurs agrès. Les équipages combattaient corps à corps, comme ils reut>sent pu faire sur la terre ferme. Christophe Colomb avait ce jour-là le commandement d'une galère. Malheureusement le navire vénitien qu'il avait abordé prit feu, et l'incendie gagna son propre bord. En vain essaya-t-il par des efforts désespérés de dégager son navire, il n'y put parvenir, tant les deux galères étaient étroitement enchaînées l'une à l'autre par les grappins et les câbles. 11 lutta

néanmoins jusqu'au bout; mais, quand le pont de son bâtiment ne fut plus qu'une masse embrasée, sur laquelle il était impossible de tenir, il se jeta à la mer, avec tout son équipage. Un large aviron désemparé se trouva sous sa main; il s'en servit pour se maintenir sur l'eau, nageant de son mieux, jusqu'à ce que, après avoir pensé cent fois périr, il gagna enfin le rivage, distant de deux lieues environ du lieu où venait de se terminer ce terrible combat.

Le naufragé se rendit à Lisbonne. Il devait y rencontrer plu-: sieurs de ses compatriotes, et parmi eux son frère puîné, Barthélémy Colomb, celui-là même qui devait jouer un rôle si considérable et si beau dans son histoire.

Le frère aîné, si inopinément tombé au milieu des labeurs auxquels se livrait Barthélémy pour vivre à Lisbonne, ne pouvait pas demeurer oisif, et, en attendant l'heure marquée d'en haut, il voulut aider ce bon frère, si heureux de partager avec le naufragé les humbles ressources de son industrie. Elle consistait à dessiner des cartes marines et à fabriquer ou réparer des instruments nautiques. Or le nouvel arrivant calligraphiait à merveille, copiait comme pas un les manuscrits, se connaissait en livres pour en opérer fructueusement l'achat, l'échange ou la vente; commerce qu'il exerça longtemps, disent ses premiers biographes, et lui permit souvent « de pourvoir aux besoins de son père », dont la vieillesse peu fortunée ne cessait de préoccuper sa piété filiale.

En peu de temps Christophe devint très habile à confectionner des cartes pour la navigation, à composer des sphères et à dresser des mappemondes.

C'était alors un grand sujet de discussion que cet art, où les Arabes en particulier, et avec eux tous les cosmographes plus ou

moins fantaisistes, se livraient finalement aux écarts d'une imagination que rien ne contenait.

Souvent, dans Thumble atelier de Barthélémy, le futur missionnaire de l'humanité vit entrer des marins de divers rangs, d'éducation diverse, et, silencieux, tandis que son crayon ou son pinceau dessinait des contours d'une surprenante exactitude, il entendit discuter les plus étranges théories et raconter les fables qui terrorisaient les auditeurs en mer, réunis sur le gaillard d'arrière autour du conteur effrayant.

Tandis qu'il voyait sous ses yeux l'Enfant divin, que portait son saint patron, tenir dans ses mains rédemptrices la sphère du monde, les savants qui le visitaient enseignaient doctoralement que la terre, le corps le plus vaste de la création visible, était le centre fixe de l'univers. Ceux-ci, se croyant plus avisés, soutenaient que la terre formait un cercle aplati, ou encore un quadrilatère immense, borné par une masse d'eau incommensurable. Ceux-là, tout en reconnaissant la forme quadrangulaire ou circulaire, mais toujours aplatie, estimaient que la mer occupait environ le septième de la terre. D'autres ne pouvaient admettre qu'un océan indéfini, sans bornes, cerné par les glaces. Tout au plus consentaient-ils à admettre l'existence de zones inconnues, mais inhabitables; et, en tout cas, tous s'accordaient à nier la possibilité et à plus forte raison l'existence de ses antipodes, dont, disait-on, avait rêvé une science orgueilleuse.

Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les doctes, les réfléchis, qui se targuaient de mépriser les récits du vulgaire, sans avouer qu'au fond ces récits les impressionnaient si vivement, qu'ils eussent refusé la carte où l'artiste aurait négbgé de les figurer.

De tout temps, les limites du monde avaient exercé l'imagination des dessinateurs. Devant cet inconnu immense, objet des terreurs de l'humanité, devant ces vagues extrêmes qui avaient défié les plus fiers courages, aux approches de ce sphinx redouté, les générations accumulèrent les images subUmes ou grotesques, terribles presque toujours, selon le génie des époques ou des nations.

La Grèce y laissa quelques lignes à demi effacées, image de son génie ami des nuances. L'Orient y déroula la savante con-

fusion de ses arabesques et de ses contes. L'Inde et la vieille Egypte y peignaient leurs « processions de dieux fauves, de poissons-dieux, de fleurs-déesses, flottant sur des mers de lait ou de pourpre, et d'où sortent des sphinx au sourire perfide, à l'œil doux B. Les générations plus récentes y griflbnnèrent « des légions de spectres », et, au moment où Christophe s'occupait de ce labeur, la tradition voulait qu'on y barbouillât ce point horrible que les contes du temps dénommaient la mer Ténébreuse.

« Sur cette mer, dit un historien qui a parfaitement résumé les superstitieuses croyances de la fin du xv° siècle à cet égard, sur cette mer, à peine éclairée d'un jour crépusculaire, s'afFaiblissant de plus en plus vers l'occident, voguaient, vaguaient, volaient, serpentaient, grouillaient tous les monstres enfants de la peur : l'immense nautile aux voiles membraneuses, et qui, d'un seul coup de ses avirons animés, eût fait chavirer le plus solide navire; le serpent de mer à crête de coq, mesurant jusqu'à cinquante lieues de longueur; les sirènes d'Homère, sans cesse poursuivies par le cruel moine-marin ; enfin, le terrible évèque de mer, coiffé de sa mitre phosphorescente. Des .harpies, des chimères ailées, rasaient cette mer immobile, choisissant une proie parmi des troupeaux de lions, de tigres, d'éléphants marins, d'hippocampes, paissant de vastes prairies d'herbes aquatiques, dont nul vaisseau n'eût pu jamais se dégager.

« Et tout cela, continue M. de Belloy, tout cela n'était rien encore : avec de l'adresse, du courage et beaucoup de chance, on pouvait à la rigueur y échapper; mais eût-on même évité la* fameuse licorne de mer, qui de sa lance contournée en spirale pouvait embrocher à la fois une enfilade de caravelles, restaient à aff'ronter des ennemis et des obstacles hors de toute proportion avec les forces humaines.

« Du milieu de cet océan chaotique sortait une main colossale, velue, armée de griffes, la main de Satan, la main noire, et de cela il n'y avait pas à en douter : elle était figurée, cette main, sur les cartes du temps.

« Du fond de l'abîme s'élevaient aussi, mais par intervalles réguliers, le dos monstrueux du kraken, semblable à une île naissante, à une île, les uns disaient deux fois, les autres trois

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fois grande comme la Sicile. Cet immense polype, dont chaque suçoir, et il en avait autant que la sèche, eût arrêté court un beau navire courant vent arrière, avait coutume d'émerger ainsi tous les jours. De ses évents jaillissaient deux trombes d'eau deux fois plus hautes que la Giralda de Séville. Cette eau vomie, il aspirait une égale quantité d'air, ce qui créait des tourbillons dans lesquels le plus fort vaisseau eût pirouetté comme une toupie. Enfin, cette provision faite, le pauvre kraken aurait bien voulu s'ébattre un peu à la surface de la jner; mais une main de fer, la main noire, le refoulait dans l'abîme, et du double mouvement de ce vivant poumon du globe provenait le phénomène des marées.

« Le kraken n'était pas méchant; mais on ne pouvait nier que ses énormes dimensions ne le rendissent au moins fort incommode pour les navires. A son défaut d'ailleurs, et la main noire, la main de Satan, n'osât-elle point s'abattre sur une escadre portant pour drapeau le Sauveur en croix, comment échapper à ces aigles à deux têtes, auxquels, cent ans plus tard, la science donnait encore des ailes d'une si énorme envergure? Comment fuir surtout ce formidable oiseau rock, qu'un voyageur arabe avait vu emportant dans ses serres un vaisseau monté par cent cinquante hommes ! Ce voyageur n'était pas le premier venu : célèbre dans tout l'Orient sous le nom de Sindbad, plusieurs matelots, longtemps prisonniers chez les infidèles, disaient l'avoir connu à Sarvancandi ; là, bien des fois, ils lui avaient entendu jurer que pour rien au monde il ne s'aventurerait dans la mer Ténébreuse, où le terrible oiseau faisait son séjour ordinaire, et dont il ne s'écartait que pour renouveler sa provision de chair humaine. »

Aujourd'hui le lecteur sourit au récit de ces fables, où tout d'ailleurs n'était pas à rejeter, la légende y ayant donné un corps fantastique à des faits réels, comme la trombe, les mers herbeuses, les monstres marins, depuis connus, classés, analysés et comme étiquetés par la science et l'observation moins crédule. Mais, à cette époque, comment se dégager de toute crainte et dominer les croyances générales de son temps ?

Le marin est religieux. Sauf certaines organisations réfractaires qui confirment la règle par leur singularité, quand le rationalisme, l'éducation systématiquement irréligieuse ou les viles passions ne l'ont pas déformé, l'homme de mer, habitué à la réflexion par le silence qui l'entoure, impressionné par la vue incessante des reflets du Créateur sur son œuvre, saisi à son insu par le contact de cette immensité qui parle d'infini, toujours aux prises avec un danger sans cesse renaissant, incertain de l'avenir le plus proche qu'il a recommandé au Tout-Puissant, alors qu'en détachant son navire il s'est écrié avec le commandant du bord : « A Dieu va! » pour tous ces motifs et d'autres encore, le marin est plus favorisé qu'aucun autre sous le rapport de l'unique nécessaire, qui est l'union de l'âme créée avec son Dieu créateur.

Christophe Colomb a dit souvent ce qu'il devait à la mer à cet égard. Les pieuses exhortations de sa vertueuse mère avaient déposé en son âme docile des germes que la fidélité aux moindres pratiques promises avant le départ et l'élévation habituelle de l'esprit en face des grandes eaux développèrent, au point que l'ange des mers dut saluer en ce hardi et pieux navigateur le futur modèle et peut-être le patron des marins.

A Lisbonne, il n'eut rien de plus pressé que de s'enquérir d'une église voisine, celle de Tous-les-Saints, où tous les jours il s'en allait entendre la messe et suivre les divins offices. Sa piété recueillie frappa les religieuses de qui dépendait l'église. On s'entretenait, pendant les récréations du cloître, de la ferveur du noble étranger. Une jeune fille, pensionnaire du couvent, doiïa Felippa de Pereslrello, en éprouva une impression plus vive.

C'était la fille d'un marin , gentilhomme italien naturalisé portugais et compagnon de l'infant don Henriqiie, célèbre, comme

on sait, par son goût pour les expéditions de découvertes maritimes. Nommé gouverneur d'une île, celle de Porto-Santo, le père de Felippa s'y était ruiné en travaux de colonisation, stérilisés par l'efTrayante multiplication des lapins imprudemment lâchés dans l'île, dont ils finirent par dévorer les plantations. Il laissa, en mourant de chagrin, une veuve et trois filles, abondamment pourvues des dons que le généreux marin génois prisait le plus, mais totalement dépourvues des autres.

Ce fut un mariage de cœur, qui semblait aux yeux des mondains une folie, et que le Ciel avait dirigé pour ménager au jeune étranger de précieuses ressources d'avenir.

Le roi Alphonse V, qui avait connu et aimé le père de la fiancée, admit le nouvel époux à sa cour. Peu à peu la grande distinction et le savoir professionnel du naufragé fixèrent l'attention du monarque. Alphonse V se plaisait à entretenir Colomb de ses doutes en fait de cosmographie : il lui montra un jour des roseaux de forme inconnue que les vagues avaient apportés sur le rivage des Açores.

D'autre part, sa belle-mère, « fort zélée pour l'Église, » disent les historiens, lui ayant entendu dire que « celui qui s'adonne à la navigation se sent pris du désir de pénétrer les secrets de ce monde » , trouvait une intime satisfaction à l'entretenir des voyages, des découvertes de son mari, et finit par lui confier les notes du cher défunt, trésor jalousement dérobé aux regards profanes. Christophe Colomb n'y trouva rien, quoi qu'on en ait dit pour diminuer sa gloire, qui pût le mettre sur la voie de ce qu'il était appelé à faire. Mais il y puisa un plus vif désir de pénétrer des secrets qui piquaient déjà vivement sa curiosité, éveillée par les voyages de ce beau-père qu'il aurait tant voulu connaître.

Il se décida du moins à visiter cette île, où celui-ci avait tant souffert, et c'est à Porto-Santo que naquit son premier-né, Diego. Sa belle-sœur, la seconde fille du gouverneur ruiné dans cette même île, y épousa un noble marin, Pedro Correa, qui essaya de relever ce gouvernement ruineux. Le hardi navigateur avait rapporté de ses voyages sur la côte de Guinée, aux Açores, etc., beaucoup d'observations. Christophe voulut refaire ces explorations. Il y recueiUit divers indices, dont l'école rationaliste et

incrédule a grandement exagéré la valeur, toujours en vue de diminuer l'importance des découvertes du grand homme, dont la foi et la religion gênent les conspirations de la science hostile à l'Église de Dieu, cette passion inspiratrice du génie de Colomb. Son principal biographe protestant, Washington Irving, est contraint d'avouer que tous ces prétendus jalons de la découverte « n'ont dû être connus de Colomb qu'après que son opinion était formée, et ne servirent qu'à la confirmer ».

Dès lors cependant, l'idée du génie avait mûri sous le front pensif du jeune époux de dona Felippa. Nous en avons la preuve surabondante dans les documents exhumés avec la patience du savant, amoureux de la vérité et saintement épris de la gloire de son héros, par M. le comte Roselly de Lorgnes, à l'encontre des prétentions d'une critique inspirée par la jalousie et la haine du vrai.

Le moment est venu de le raconter. Mais, auparavant, le regard de l'historien , pieusement ému par cette nouvelle révélation du cœur qui battait dans la poitrine du héros, s'arrête avec une douce complaisance sur la manifestation qu'il en donna à ce moment solennel de son existence, où l'avenir allait déchirer ses voiles, et où, sembie-t-il, une âme ordinaire se serait laissée absorber par la gloire de sa légitime ambition.

Une douloureuse nouvelle lui vint du pays natal.

Son vénéré père s'y débattait avec des embarras d'argent fort pénibles. De Gênes, il avait dû transporter sa modeste industrie à Savone, où il vivait avec ses deux fils: Jean Pellegrino, déjà majeur, et un petit enfant, Jacques, le dernier-né. Pellegrino, maladif, le secondait insuffisamment, et le malheureux cardeur dut recourir à l'aide d'un étranger. Des revers de tout genre l'accablèrent en 1470; il en arriva à ne plus trouver assez de crédit pour se procurer la laine, matière première de son industrie. 11 fallut vendre successivement les petites terres qu'il tenait de ses ancêtres, même celles qui lui appartenaient du chef de sa pieuse femme, qui, après s'être dévouée à l'assistance de son malheureux époux, victime d'une honnêteté irréprochable, finit par succomber. Quarante -six ans d'une union inaltérablement tendre et confiante avaient habitué le vieux cardeur à trouver

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dans la vaillante compagne de sa vie le réconfort si nécessaire dans ses infortunes. Il demeura inconsolable.

Christophe se dévoua à ce vieux père, si malheureux et si aimé. On le vit reprendre à Gênes et à Savone son petit commerce de librairie et d'échanges; puis, comme la vente des manuscrits et des cartes marines fut insuffisante , de ses mains habituées au commandement des galères victorieuses il reprit son ancien métier de cardeur, sublime dévouement de la piété filiale, que Dieu allait récompenser.

Pendant que le héros de la Providence se penchait sur l'humble laine qu'il était parvenu à acheter pour la boutique vide, la voix ne cessait de parler à son oreille. L'heure était proche.

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