Christophe Colomb devant l'histoire
Dans la nuit du II au 12 octobre 1492, à deux heures après minuit, un vendredi, Christophe Colomb découvrit F Amérique. Nul ne l'ignore. On sait aussi que le mercredi, 12 octobre prochain, l'Espagne, l'Italie, et Chicago neuf jours après1, se proposent de célébrer le quatrième centenaire de ce grand événement. Mais ce dont beaucoup de personnes ne se doutent guère, c'est le rôle que doivent jouer dans cette commémoration l'histoire et la vérité.
Parlons de l'histoire, ou, plutôt, de ce qu'on appelle ainsi dans les différents milieux où s'élaborent l'ordre et la marche de l'entreprise. Il a suffi qu'un si louable projet fut conçu par des esprits inventifs pour que, du coup, tous les problèmes historiques soulevés par la découverte du Nouveau Monde fussent résolus et, comme bien on pense, d'une façon définitive. Ce sont ces beaux résultats qu'il importe de faire connaître.
D'entrée de jeu, on a foncé droit sur la grande énigme du premier atterrage. Colomb aborda, c'est certain, à l'une des
Lucayes. Il y en a trente-six- : laquelle doit-on choisir? Autant d'exégètes, autant de réponses diverses. Faut-il croire pour cela que nous possédons les éléments d'une opinion précise et absolue? Les critiques et les savants auront beau épiloguer, ces éléments n'existent pas. Il ne s'en trouvera jamais. On a, il est vrai, un abrégé du journal de bord de Christophe Colomb3. Quatre marins4, érudits et zélés, ont examiné avec toutes les ressources de l'expérience professionnelle et de la science nautique ce précieux document pour y découvrir les points de repère essentiels. Après de longs calculs, ces hydrographes émérites sont arrivés chacun à désigner une île différente! Colomb, d'ailleurs, nous a laissé une description détaillée de cet îlot mystérieux. Mais admirez la malechance! Les cartes marines modernes, malgré leur merveilleuse exactitude, ne portent aucune ile offrant la moindre ressemblance avec celle que décrit le grand Génois. Cependant « un port assez vaste pour contenir tous les navires de la chrétienté •' ». cela se voit, facilement même. Et Colomb donne à entendre que c'est ce port qui le frappa surtout dans l'île où son vaisseau venait d'avoir le bonheur d'atterrir. Aucun des lieux désignés, jusqu'ici, ne possède ce havre immense.
Ces difficultés n'étaient pas faites pour ébranler le Herald de Chicago déterminé à réussir là où tant d'excellents esprits avaient échoué. Le journalisme a des raisons que la raison ignore, et Tordre fut donné d'expédier incontinent une caravelle bien équipée, avec tout ce qu'il faut pour écrire. Nous ne vivons si l'on embarqua aussi une somnambule, mais, de fait, vingt-quatre heures après avoir appareillé du port de Nassau, le navire qui portait le journaliste el sa Imt une arriva en ligne directe sur le lieu même. C'est dans I lie Watling, par 23 degrés 28 minutes de latitude nord
et 74 degrés 28 minutes 8 secondes de longitude ouest, méridien de Greenwich. Qu'on se le dise6 !
Alors s'accomplit un acte solennel. Le 15 juin 1891, aux premières lueurs de l'aurore, la rédaction et les hommes de l'équipage descendirent à terre, munis de pioches, de pelles, de ciment romain et ils érigèrent un monument commémoratif, a à cent quatre-vingt-deux mètres de la véritable plage où Colomb foula pour la première fois le sol du Nouveau Monde7. » Peu^être y virent-ils encore l'empreinte de ses pas. Et dans cet édifice, modeste par ses dimensions, mais superbe par l'idée, on déposa un numéro de chacun des grands journaux américains, ainsi que le portrait de leurs rédacteurs. De simples pierres, hommages individuels et touchants des citoyens de Chicago, furent incrustées dans les parois. Au sommet on scella un bloc de granit, métope détachée de la frise des bureaux d'abonnements du Chicago Herald, après y avoir gravé en lettres d'or, sur toutes les faces, une fort belle inscription8. Elle scintille maintenant au soleil des Bahamas. Espérons que ce granit, à l'exemple de la statue de Memnon, chante au lever de l'astre radieux et que ses accents font vibrer le tarif des annonces de l'entreprenant journal.
La Providence n'a pas voulu que les grandes découvertes vinssent isolées. Au moment où les rédacteurs du Chicago Herald répandaient dans l'univers la nouvelle que le problème était enfin résolu, un savant espagnol annonçait d'une voix émue à l'Académie royale de l'Histoire9, — qui a du temps de reste, — des résultats plus étonnants encore.
Voici à quel propos :
L'île où Christophe Colomb aborda, l'île heureusement
retrouvée, comme on vient de le voir, par les nautoniers du journal de Chicago, s'appelait Guanahani. Que signifiait ce mélodieux vocable? Il n'est rien de plus clair.
D'abord se trouvaient sur les caravelles de Colomb un grand nombre de juifs : ce qu'on ignorait jusqu'ici, malgré la liste complète, nominative et digne de foi, que les documents authentiques ont permis d'établir des quatre-vingtdix compagnons de l'illustre navigateur. Donc, par cette nuit d'octobre, deux Sémites se promenaient sur le pont du navire; l'un d'eux s'écria, en hébreu, naturellement : « Tiens, la terre! — l il »
L'autre, non moins étonné, lui demanda : « Où cela? — W (i(i na ? »
Comment, dit le premier : « Tu ne vois pas, là, la terre? Hen-i ? »
Et cela fait : Waana-hen-i.
On ne se figure pas facilement ce que Bedlam et Charenton pourraient offrir de plus joli comme trait de philologie comparée. Cependant il faut être juste envers tout le monde : hâtons-nous d'ajouter, que si l'académicien espagnol10, avec le sens critique habituel aux érudits de la péninsule, s'attache à cette idée d'un embarquement d'émigrés juifs, il reconnaît pourtant que l'étymologie du mot hébréo-bahamanien pourrait sans inconvénient être renforcé par des preuves nouvelles : ce que nous croyons sans peine.
Mais il y a une conséquence de la plus haute portée que ces savants ont négligé de tirer de leur ingénieuse explication. Colomb dit lui-même (pie11, dans la langue du pays, l'ile s'appelait Guanahani. Colomb ne peut s'être trompé : ce sont les insulaires en personne qui donnaient ce nom à leur ile. Ces naturels parlaient donc aussi l'hébreu. Alors tout s'explique et nous sommes enfin rassurés. Depuis longtemps
on n'était pas sans inquiétude sur le sort des dix tribus perdues d'Israël. Eh ! bien les voilà retrouvées : c'est aux des Lucaves qu'elles avaient cherché un refuge. Ainsi se trouve résolue, à ('improviste, une des questions les plus complexes de l'Histoire sainte.
Nous pourrions multiplier les exemples de cette activité d'esprit dans le champ de la science, de la logique et de l'observation ; mais le moment n'est pas encore venu. Rappelons toutefois qu'on se propose à Madrid, à Gènes, à Calvi, de parler non seulement à l'intelligence, mais aux veux des populations. 11 v aura dans chacune de ces villes prospères un vaste musée pour contenir les reliques du héros Les programmes officiels en (ont foi. D'autre part, le septième groupe de la deuxième section de l'Exposition historique européenne de .Madrid comprendra des « Objets avant appartenu à Christophe Colomb12. » Nous ne connaissions guère, jusqu'ici, en fait d'articles de ce genre, que les chaînes de fer rivées à ses pieds par l'ordre de 1 affreux Bobadilla et qui furent ensevelies avec lui dans son cercueil, comme en témoignent tant de véridiques histoires. Elles pèsent 3,225 grammes, un peu moins que l'on n'aurait pensé, malgré les anneaux massifs supplémentaires, pour les poignets . encore visibles. Ces chaînes, « dont l'authenticité peut être démontrée presque mathématiquement13, » sont conservées à Gènes. Piazza Leopardi. n° 3 , au second étage, la porte a gauche14. L'inestimable relique sera sans doute exposée dans cette ville et. en même temps, a Madrid, à Chicago, ainsi qu'à Calvi. Mais on devra lutter contre la concurrence : un citoyen de New York, dont malheureusement nous n'avons pu obtenir l'adresse, annonce dans les
journaux arrivés par le dernier vapeur que lui aussi possède ces fers authentiques et vénérés10.
On a compris qu'il fallait également répondre aux exigences légitimes de la science, en exhibant les cartes nautiques mêmes dont Colomb se servit pour accomplir ses découvertes. Sur ce point capital, notre attente ne sera pas déçue. Le programme officiel publie qu'une place d'honneur est réservée « aux cartes marines authentiques emplovées par Colomb, si Ton peut en obtenir le prêt; sinon, à d'exactes copies16 ». De toutes façons, il sera donc enfin possible de voir et d'admirer ces précieux monuments de la géographie, si longtemps, si vainement cherchés.
On ne saurait douter que Christophe Colomb a fait beaucoup de cartographie. Les documents du xve siècle contiennent mainte allusion à des sphères et à des mappemondes dressées par lui-même. Il y avait cependant deux cent cinquante ans qu'on n'en avait vu, lorsque le 18 juin 1762, l'Académie espagnole de l'Histoire, — déjà fameuse, — fut informée qu'elle pouvait acquérir à Madrid, pour une misère, quatre très vieilles mappemondes manuscrites, collées sur panneaux, enfin les véritables cartes que Colomb employa d;ins ses voyages. Le pays, l'époque et le milieu ne rendaient pas la chose impossible. C'est ici que Ton voit se déployer en toute leur beauté la grande sagesse et le savoir universellement reconnus de cette illustre compagnie. Apres des hésitations, non provoquées" toutefois par le doute, mais dues à des considérations d'un ordre particulier, — sui generis, diraient ceux de ses membres qui savent le latin, — l'Académie envoya aux informations, « bien que. dit finement le procès-verbal des séances, ces cartes semblassent ne pouvoir
servir à rien du tout, ou à pas grand'chose, car elles étaient anciennes X1 . » Etonnantes paroles, qu'on ne saurait trop méditer! Rien n'advint, naturellement, de cette démarche hispano-académique, mais le programme dont s'agit montre qu'à Chicago du moins tout espoir n'est pas perdu.
A cet ordre d'objets de vitrine appartient une noix de coco déjà connue et en passe de devenir fameuse par le nouveau lustre que lui donne le dernier biographe de Colomb, qui est aussi académicien. Ce scrupuleux auteur rapporte avec un soin, avec une gravité bien dignes de remarque, les différentes versions de la découverte de ce fruit exotique. Il les compare et les complète, et non pas, nous devons le dire à cette place, sans demander un supplément d'enquête. Une telle réserve, pour être exprimée avec mollesse, ne fait pas moins grand honneur à son indépendance de caractère et à sa perspicacité.
Nous regrettons de ne pouvoir, à l'exemple de cet historien espagnol, présenter sous chacune de ses faces un événement aussi considérable. Mais tout le monde n'a pas seize cents pages, et de grand format, à noircir. Le lecteur devra se contenter d'un simple résumé de ces récits palpitants d'intérêt.
Voici donc l'épopée de cette noix des tropiques :
« Un navire américain, brick ou trois-mâts, se trouvait sur la côte du Maroc, Lorsque, voyant venir une tempête, le capitaine crut devoir augmenter son lest. L'équipage se livrait à cette occupation, en vue de Gibraltar, quand la drague amena sur le pont ce <|ui paraissait être un fragment de roche ; mais surpris de le trouver si léger, les matelots l'examinèrent de près. Cette grosse pierre était un coffre en bois de
cèdre. Ils rouvrirent; et une noix de coco apparut à leurs veux étonnés. La noix fut tout de suite décortiquée : elle contenait un document écrit en lettres gothiques sur parchemin. Ne pouvant déchiffrer ce grimoire, le capitaine Tappoita à un libraire américain de Gibraltar, connu pour sa vaste intelligence. Sans autre préambule, ce dernier offrit de la noix de coco et de son précieux contenu cent dollars, qui furent immédiatement refusés. Le libraire, alors, lut au capitaine le mystérieux écrit. C'était, — chose étrange! — la relation autographe de la découverte du Nouveau Monde, que Christophe Colomb, au moment de périr dans une violente tempête, à la hauteur des Canaries, fit ainsi empaqueter et confia aux flots, trois cent cinquante-neuf ans, six mois et treize jours auparavant. »
On n'a pu encore retrouver ce document inestimable, mais les organisateurs de la deuxième section croient qu'il se conserve parmi les papiers de famille du capitaine. Pour faciliter les recherches, rappelons que l'historien auquel nous avons emprunté ces détails18 a consigné dans un grand et magistral ouvrage, comme c'était son devoir, le nom de l'heureux marin. Il s'appelait d'Auberville, son navire avait nom le Chieftain, de Boston, et la merveilleuse trouvaille se fit le 27 août, vers midi, en l'an de grâce LS.')2.
N'abandonnons pas cet intéressant sujet sans rappeler aux susdiis organisateurs que Ton montre a Sienne, dans L'église Fonte-Giusta, au dessus de la port ('(rentrée, parmi les&r-co/o, un glaive, un petit bouclier en bois et un grand fanon de baleine, offerts par Colomb lors de son retour en Europe l'1. Encore des reliques qui trouveraient leur place dans la deuxième
section ! Il sera facile, croyons-nous, d'y joindre un coffret en ivoire ciselé, ayant contenu les joyaux que la reine Isabelle, dix ans après les avoir vendus à Valence20, engagea résolument à des usuriers pour couvrir les frais de la mémorable entreprise. Les Rois-Catholiques le donnèrent à Colomb comme souvenir; et, le 6 avril 1890, il a été adjugé en vente publique à New-York, pour la somme de 1, 125 dollars, sans les frais21. C'est donné. Dans cet ordre de reliques se place, naturellement, le collier de la Toison d'or que porte Sa Majesté le roi d'Italie, qui le tient de la maison d'Autriche, disent les journaux américains22, et se trouve être le collier même que Ferdinand et Isabelle passèrent au cou de l'heureux navigateur lorsqu'ils le reçurent à Barcelone. On le voit, ces objets réunis présentent dores et déjà un ensemble singulièrement respectable qui, selon la loi constante de l'offre et de la demande, ne tardera pas à grossir, nous en avons le ferme espoir. Aux abords du Rialto et à l'ombre du palais de justice de Bologne, déjà se réjouissent les faussaires !
L'archéologie doit occuper une place importante dans les expositions colombiennes. En première ligne, nous remarquons « un modèle de la maison de Gênes où Christophe Colomb a vu le jour23 ». Voilà donc la question tranchée en faveur de la capitale de la Ligurie, et c'est très bien de la part des Américains. Mais cette maison, où se trouve-t-elle à Gênes, dans quelle rue, dans quel quartier? En exisiet-il seulement un plan, un dessin ? Christophe Colomb a certainement passé sa jeunesse au n° 67, rouge, du Vico Dritto Ponticello; mais son père n'est mentionne comme occupant ce petit immeuble qu'à dater de 1457. Or Colomb naquit
entre le 29 octobre 1446 et le 29 octobre 1451. En outre, cette maison fut démolie presque entièrement par les obus que Seignelay fit pleuvoir sur le quartier des tisserands lors du bombardement de 1684.
Dominique Colomb posséda aussi, dès 1457, une bicoque près la Porte-de-1'Olivier. C'est peut-être là que son fils vint au monde. L'humble demeure a disparu depuis des siècles sans qu'aucun patriote génois ait songé à en conserver le souvenir par la description ou par une vue dessinée. A Chicago, on n'est pas embarrassé pour si peu : attendonsnous à voir s'élever sur les bords du lac Michigan une bâtisse complète, exacte en chacune de ses parties, et que lui-même, s'il revenait sur terre, Colomb reconnaîtrait du premier coup d'œil.
A vrai dire, lorsqu'on y songe, l'inquiétude s'empare de l'esprit le plus ferme. La maison authentique existe également à Savone, Piazza di Canepa ; elle existe à Cogoleto, Contrada Giuggiola ; elle existe à Plaisance, Via Diritta, et, surtout, à Galvi, dans la rue del Filo ; car chacun sait que le même Colomb est aussi né dans ces quatre villes, sans parler de onze autres dont les noms nous échappent. Douter de ces quinze origines, c'est n'avoir nul égard aux délibérations des conseils municipaux; c'est ne point tenir compte de certain décret du Président de la République française, rendu sur la proposition du Ministre de l'Intérieur le 6 août I.S.S2, et dûment notifié au préfet de la Corse"'. Mais bah! soyons sans inquiétude. L'ingéniosité bien connue des Américains sera à la hauteur des circonstances. La note gaie ne saurail être bannie d'une si grande exposition. Le titre d'international en est un sûr garant : on trouvera moyen de contenter tout le monde.
Non loin des maisons où Colomb est né, s'élèvera celle où il mourut, aussi notoire que les autres. Les journaux illustrés des deux mondes, les belles histoires qui font autorité en Espagne, en France, aux Etats-Unis, nous ont fait connaître cette demeure, chère aux Espagnols par de si touchants souvenirs. 11 sera donc aisé de reproduire en toute vérité, aux termes du programme, la mort du grand homme, aussi bien que « la triste cérémonie de ses funérailles, son cercueil et sa tombe2'. »
Ici, nulle concurrence possible. La maison où le 20 (lisez 21) mai 1506 expira Christophe Colomb, — nul Castillan bien pensant ne l'ignore, — est celle qui, à Valladolid, portait le n° 2 de la Calle Ancha de la Magdalena26. C'était l'humble demeure de Gil Garcia, matelot charitable, singulièrement ignoré jusqu'en 1856, qui avait recueilli l'illustre navigateur réduit à la mendicité, comme le prouvent les lettres de change que lui remettaient régulièrement Hivarol, Grimaldi, Doria, ses banquiers. L'hospitalité en question ne fait aucun doute. Un certificat, pièce curieuse, commence par cette phrase : « Et je dis, moi Christophe Colomb, étant à l'article de la mort, sans autre témoin de mes derniers moments que Gil Garcia qui veut bien m'héberger... » Un historien de la Vieille Castille, mais lui-même très moderne, assure, au contraire, que cette maison fut de tout temps un majorât des Colomb et que le grand Génois se trouvait parfaitement
chez lui quand il mourut Hien de tel que la précision
dans la vérité.
Les archives de Valladolid ne contiennent aucun vestige de ce Gil Garcia, ni du majorât, ni du domicile de Colomb, ni de sa présence ou de son décès dans la rue de la Made-
leine ou ailleurs, ni dudit certificat, ni de quoi que ce soit qui se rapporte de près ou de loin à cette demeure historique, non déjà construite, ce semble, dans une rue qui probablement n'était pas encore percée en 1506.
Ces objections ne sont point embarrassantes pour le Castillan qu'anime l'amour de la patrie. D'abord, il y a une décision du conseil municipal de Valladolid, prise le 3 février 1856 à l'unanimité, ordonnant qu'une plaque commémorative soit placée sur la façade de la maison. Tout le monde peut la voir, cette plaque. On y lit ces mots :
Aqui muriô Colon. — Honor al gem'o.
C'est bref, mais noble. Ajoutons que cette belle inscription fut approuvée par les grands corps savants de l'Espagne : l'Académie royale de la Langue et l'Académie royale de l'Histoire, déjà nommée27. 11 n'est pas admissible que des édiles, que des académiciens espagnols puissent jamais se tromper en pareille matière. Pas un musée, grand ou petit, des rives de la Bidassoa jusqu'à l'embouchure du Guadalquivir, qui ne témoigne de cette impeccabilité ! Pour ne point sortir du sujet, l'Armeria Real ne montre-t-elle pas l'armure damasquinée de la fin du seizième siècle que portait Colomb dans les grandes occasions23? Il y manque seulement l'épée, qu'un hasard providentiel vient de faire découvrir derrière une armoire du musée de Sal/bourg. C'est bien celle que le navigateur avait au côté lorsqu'il descendit à l'île Guanahani : un commissaire de l'exposition de Chicago l'atteste29. Cela fait deux épées, ou, plutôt, pour être précis, un glaive, celui de Sienne, et une épée, celle-ci; l'un et l'autre, d'ailleurs, présentant tous les mêmes caractères d'authenticité.
Quant à l'absence de preuves documentaires touchant la maison de Valladolid, elle s'explique par une raison qui, pour avoir souvent servi, n'en est pas plus vraie. C'est que, lors de l'invasion de 1808, les Français détruisirent toutes les archives du royaume d'Espagne, par jalousie et méchanceté pure, s'acharuant de préférence aux documents qui rappelaient l'incurie de leurs rois à eux, particulièrement celle de François Ie', né en 1494 et resté sourd (selon Montesquieu)30 aux offres que lui fit Colomb de découvrir l'Amérique.
Maintenant parlons du cercueil. Le 20 décembre 1795, lorsque l'amiral espagnol Aristizabal exhuma d'une espèce de fosse commune, dans la cathédrale de Santo-Domingo, ce que son rapport appelle simplement « des esquilles du tibia d'un mort quelconque », esquilles aujourd'hui décorées à la Havane du titre ambitieux de Restes mortels <le Christophe Colomb; authentiquées, à la majorité des voix, par une académie espagnole31, — vote qu'on ne peut guère se rappeler sans rire, — ledit cercueil n'était qu'une pauvre petite serviette32. Qu'est devenu ce morceau de toile. Et si, par hasard, on le retrouve, sera-t-il encore digne du héros ?
11 y a aussi la caisse en fer-blanc découverte à Santo- Domingo en 1877 : elle renferme également ces restes précieux, enrichis de la balle de fusil de munition, cause première des rhumatismes de Christophe Colomb, et qui le fit tant souffrir33. Les Haïtiens consentiront-ils jamais à se séparer de cet inestimable récipient? Ils ont de la peine à s'y résoudre. Cependant les compagnies d'assurances les plus solvablcs. prenant rengagement de remplacer en cas d'avarie, le tibia endommagé, les négociations diplomatiques se poursuivent à l'heure qu'il est entre les gouvernements
intéressés. Aux dernières nouvelles l'espoir d'une solution favorable semblait renaître.
Pour le tombeau, l'on n'a que l'embarras du choix. Notons d'abord l'invisible sépulcre de Christophe Colomb dans la cathédrale de Séville, où il ne fut jamais enterré, quoi qu'en dise son fils et historien Fernand. Il y a, ensuite, celui de la Chartreuse des Grottes où, cette fois, ses restes furent véritablement ensevelis, de 1509 à 1537, au moins. C'est depuis longtemps un four à cuire la porcelaine et oncques ne se rappelle y avoir vu trace de monument funèbre. La cathédrale de Santo-Domingo possédait certainement un cénotaphe élevé en l'honneur de Colomb; mais dans l'année 1586, lorsque Francis Drake s'empara de la ville, « les sépultures furent soustraites à la vue afin que les hérétiques ne pussent les souiller ou les profaner, et l'on agit surtout ainsi pour celle de Christophe Colomb, » rapporte un témoin oculaire'4. Sage précaution ! car le premier soin de Drake fut de saccager les chapelles et de brûler vifs sur un bûcher, dans le chceur, à deux pas seulement de la dépouille mortelle, les moines qui lui tombaient sous la main. Onze tremblements de terre et l'incurie achevèrent l'œuvre de destruction du forban. Le sépulcre, avec les ossements, disparurent pour toujours parmi les décombres, et nulle souvenance ne subsiste de ce que fut le tombeau de Christophe Colomb, n'importe où. Mais quoi ! Le propre du génie est de faire revivre, par la seule force de la pensée les œuvres d'art depuis longtemps disparus. Chicago, à l'heure présente, foisonne de grands artistes, peintres, sculpteurs, architectes. Ils sauront tirer du marbre et de la pierre, tombe ou cénotaphe authentique, enfin tout ce qu'à cet égard il est permis d'espérer.
Cependant l'attrait le plus irrésistible de chacune de ces expositions sera le Musée iconographique, organisé de la façon la plus luxueuse. Il doit renfermer la série complète et celle qui est en cours de fabrication des véritables portraits de Christophe Colomb. Rome laïque et Gênes (c'est tout un) paraissent devoir se contenter des effigies du glorieux navigateur; mais il les leur faut toutes, d'où qu'elles viennent. Chicago, absolument insatiable, demande, exige, en outre, l'image incontestée du père, des frères, oncles, cousins, agnats, cognats, tous, hélas! simples tisserands ou cardeurs de laine. Osera-t-on aussi rappeler les traits de la sœur de Colomb, Bianchinetta, épouse légitime de Giacomo Bavarello, le charcutier? Vilibus ortus parentibus, rapportent les chroniqueurs du temps. Dans une démocratie, un tel aveu présente de graves inconvénients. D'autre part, — les biographies composées selon les règles le prouvent, — nul n'est capable de grandes actions s'il ne tire son origine au moins de Charlemagne. Il faudra donc démontrer une fois de plus que les Colomb, — de là leur nom patronymique, — descendaient en ligne directe de Colonus, célèbre Romain, qui ramena captif le roi Mithridate, et l'on fera commencer la galerie par le portrait de ce consul, que les textes s'obstinent à nommer Cilo. Cette haute noblesse nous rappelle un fait historique peu connu.
Le prince Massimo, compte aussi un consul romain parmi ses ancêtres. L'empereur Napoléon III, très versé dans l'histoire ancienne, dit un jour à ce patricien : « Il paraît, prince Massimo, que vous descendez de Fabius Maximus Cunctator? »
El le prince de répondre aussitôt : « Je ne sais, sire, mais
Harrisse. — Christophe Colomb devant l'Histoire. 2
depuis dix-huit cents ans ce bruit court dans ma famille35. » Fernand Colomb est plus positif.
La découverte du Nouveau Monde fut loin de produire l'effet que nos contemporains s'imaginent. En tout cas, la popularité de Colomb ne dura guère ; soit cinq mois et dix jours, du 15 avril 1493, époque de son premier retour, au 25 septembre suivant, quand il partit pour le second voyage; sur lesquels il ne passa que deux semaines à Barcelone. Bientôt après, arrivait la fâcheuse nouvelle que l'Amérique n'est pas la Chine, qu'on y mourait de faim, que les perles, la cannelle, les pépites d'or promises existaient seulement dans l'imagination du fallacieux Génois qui, d'un cœur léger, vouait de nobles Castillans au travail, à la misère et à la mort. Ainsi écrivaient les gentilshommes venus sur les caravelles, pressés de faire fortune. Cette impopularité dura tant que Colomb vécut ; et, de fait, son entréprise ne devint profitable à l'Espagne que dix ans, vingt ans après, quand Fernand Cortez et François Pizarre conquirent, l'un le Mexique, l'autre le Pérou.
En France, en Allemagne, en Angleterre, on le connut à peine et il fut vite oublié ; comme le prouve ce nom ft Amérique, donné au Nouveau Monde, dès 1507, sans conteste, par un Allemand de Fribourg en Brisgau. Et si à Venise, à Gènes, à Florence, il fut parfois question de Christophe Colomb, ce dut être avec des paroles de colère; car de sa mémorable entreprise date la ruine du commerce des villes italiennes avec l'Extrême Orient.
On comprend que, dans ces conditions, l'Espagne et surtout l'Italie, nation qu'étouffe la gratitude, comme chacun sait, aient tenu à cœur de fixer les traits de l'homme dont,
à cette époque particulièrement, elles étaient si fières. Les Espagnols ne semblent pas nous avoir laissé de portraits authentiques ni d'Isabelle la Catholique, ni du cardinal Ximenès. ni de Gonzalve de Cordoue. Colomb, plus favorisé, a été, paraît-il. peint et repeint de son vivant par les artistes célèbres de l'Europe, qui, à tour de rôle, vinrent jusque dans sa solitude afin de le mieux pourctraire. Avant même qu'il partit pour le voyage qui devait l'illustrer, la reine de Castille, toujours bonne, chargea un grand peintre de reproduire les traits du hardi marin36. Ce peintre, qui a dû naître au plus tard vers 1467 ipour avoir eu tant de talent en 1492), donna une copie dudit portrait à un de ses amis, peu de temps, à ce qu'il parait, avant 1595. date à laquelle de Brv, l'avant reçu de ce dernier, le fit graver. C est celui où Colomb apparaît coiffé d'un chapeau à cornes, avec la plus belle chevelure frisée qui se puisse voir et de grosses verrues au milieu du visage. On ne saurait pousser l'exactitude plus loin. Afin qu'il n'y ait aucun doute sur la royale provenance et l'authenticité de ce portrait, destiné, comme on le verra bientôt, à la plus brillante fortune, de Bry, confirmant ces détails à sa manière, raconte ailleurs qu'il fut peint, toujours d'après nature, par l'ordre de Ferdinand d'Aragon, pris d'un amour subit pour Christophe Colomb, qu'il fut volé ensuite dans la salle des délibérations du Conseil des Indes et expédié en Hollande 3:.
Oui, le Conseil des Indes, créé des années après la mort du grand navigateur, et qui n'aurait jamais pu le voir même en peinture. — car les plaintes perpétuelles, amères et justes, la nuée de mémoires, de plaidoyers, de revendications du héros et de ses descendants firent le tourment des juges pendant deux siècles, — ce Conseil, pour qui le souvenir de Colomb ne cessa d'être un cauchemar, eut aussi la
joie d'avoir ses traits continuellement sous les yeux! « Je prie Dieu que Gutierrez ne manque jamais de papier, dit Francesillo de Zurïiga, le bouffon de Charles-Quint, dans une de ses lettres au marquis de Pescara; il écrit plus que le Colomb qui découvrit les Indes. » Souvenir fidèle d'une paperasserie devenue légendaire et de tribulations sans fin !
Il semble qu'Isabelle la Catholique ne pouvait se lasser de faire peindre la physionomie de Colomb. A peine de retour en 1496, l'illustre et déjà infortuné navigateur dut poser devant Antonio del Rincon par l'ordre de sa souveraine. Ce portrait même orne aujourd'hui le Musée naval de Madrid. Mais que les noirs soucis, cinq mois de maladie, aggravée par les veilles et l'inquiétude avaient donc altéré ses traits ! Colomb est devenu méconnaissable : un joyeux sourire effleure ses lèvres, de longues boucles encadrent son charmant visage, les fâcheuses verrues ne se voient plus. Peu de temps après, Isabelle commande un nouveau portrait; cette fois en miniature. Ce fut l'original de celui que l'on nous raconte avoir été peint par Antonio Moro pour Marguerite de Parme, régente des Pays-Bas. Phénomène bizarre, le grand Génois rajeunissait avec l'âge et les chagrins. A cette époque, c'est un bourgmestre joufflu, florissant, aux cheveux noirs de jais, qui porte moustaches38.
Des exemples partis de si haut devaient bientôt être imités. A en juger par le nombre des portraits authentiques, faits d'après nature, qui encombrent les musées, galeries et magasins, Colomb dut employer le restant de ses jours à poser dans les ateliers. Ce matin, nous connaissions déjà quatre- vingt-sept de ces peintures, qu'il ne serait pas prudent de contester. Depuis, une quatre-vingt-huitième a été signalée d'une façon particulière. C'est celle de la Biblio-
thèque nationale de Madrid. Il paraît que « la ressemblance
avec le duc de Veragua actuel, son frère Don Fernando et leurs enfants, est tout à fait extraordinaire39 ». Extraordinaire, certainement! Un simple regard jeté sur l'arbre généalogique de la famille basque et de robe des Larréatégui 40 suffit pour montrer aux incrédules les plus endurcis ce qu'un tel cas d'atavisme a de probable. Nul doute ne saurait maintenant subsister et l'on comprend que cette effigie, flatteuse et désormais nationale, rallie en Espagne tous les suffrages.
Les autres portraits, cependant, ne sont pas sans mérite. Comme les primates, ils peuvent être divisés en dix grandes familles : les chauves et les chevelus, les bruns et les blonds, les gras et les maigres, les glabres et les barbus, les majestueux et les burlesques. Cette dernière catégorie est la moins rare, mais la plus recherchée. Un des prototypes a pris naissance en Hollande. C'est le portrait gravé par de Bry, que nous venons de décrire, et dont l'original, heureusement retrouvé chez un brocanteur de Bruxelles, acheté par le roi Louis-Philippe, en 1833, figure dans les galeries du musée de Versailles. 11 inspire un sentiment de terreur au corps diplomatique. En effet : l'Italie, qui roule sur l'or, les deux Amériques et mainte autre nation prospère ne se fatiguent pas de le faire copier à grands frais. Que de dépêches, chiffrées et en clair, que d'autorisations ministérielles sollicitées et, hâtons-nous de le reconnaître, accordées gracieusement après délais; combien de démarches el d'efforts! Les ambassadeurs et leurs secrétaires, privés de repos, maudissant Colomb, sa découverte et son centenaire; un peuple de peintres, de graveurs et de photographes, sans cesse en mouvement sur la route de Versailles ; le palais de nos rois encombré par les chevalets, les toiles, les appareils, empesté par les vapeurs de la térébentine et du collodion; —
que serait-ce donc si l'autre portrait hollandais, emporté par les Prussiens comme dépouille opime, était encore en place41 ? Eux aussi possèdent un portrait de Christophe Colomb, et il vient de France. C'est le commencement de la revanche !
Mais le pays par excellence pour les objets de cette espèce est et sera toujours l'Italie. Là, véritablement surgit la première effigie supposée de l'illustre navigateur. Ce fut dans la galerie de tableaux formée par Paul Jove, principal ornement de sa villa du lac de Corne. Les Elogia du singulier évêque de Nocéra, imprimés à Bàle en 1575, contiennent une piètre gravure sur bois que l'on suppose faite d'après ce portrait. La conjecture est-elle juste? Au moins il n'y a pas d'image, ou prétendue image, de l'illustre marin qui soit plus ancienne. A l'époque où elle fut gravée, Colomb était mort depuis soixante-dix ans, dans le plus profond oubli, et son départ de l'Italie, où il n'était jamais revenu, datait d'un siècle environ. Quant au tableau lui-même, modèle de la gravure, il existe en original, naturellement, dans quatre villes différentes : à Florence, à Madrid, à Cogoleto et à Côme, où l'on vient très à propos de le découvrir42. Ce portrait représente le grand Génois à diverses époques de sa vie, mais non dans sa jeunesse. H y a là une lacune regrettable, qu'une autre découverte : celle du crâne authentique de Colomb enfant, ne tardera pas, sans doute, à combler.
Source inépuisable de gloire nationale et de profits, le portrait ad vivum de l'immortel navigateur est devenu un tel objet d'exportation que les économistes s'étonnent de ne pas le voir figurer dans le tarif remanié de l'Italie.
Ce qui ajoute un charme inexprimable à ces belles peintures, c'est leur auguste provenance. Les princes, les ducs et les grands-ducs : Cosme de Médicis, la princesse Hippolyta, Ferdinand d'Autriche (père et fils), Alexandre Far-
nèse; les patriciens : Aldobrandini, Gradenigo, Borghèse, ne commencèrent à respirer qu'après avoir obtenu un portrait de Colomb. Le Titien, Van Eyck, Sebastien del Piombo, le Parmesan, Lorenzo Lotto, sur l'ordre de ces hauts et puissants seigneurs, consacrèrent leur talent à peindre et repeindre les traits du grand homme. Les illustres artistes le firent revivre sous toutes les formes et en toutes couleurs ; car, — phénomène dont l'anthropologie ne nous a pas encore livré le secret, — Christophe Colomb posséda simultanément les aspects ondoyants et divers que nous ne cessons d'admirer.
Chacune de ces merveilles de l'art et de l'histoire porto on soi le cachet de son authenticité. Ainsi, le plus fameux aujourd'hui de ces superbes portraits, récemment découvert à Venise par un consul général américain, chez le descendant légitime, mais appauvri, du doge Gradanigo ; acheté pour une forte somme par un capitaliste de Chicago, et qui, après avoir servi de type pour les nouveaux timbres-poste ot le dollar commémoratif 43, occupera la place d'honneur clans la deuxième section ; enfin, le portrait peint sur le vif, à Grenade, pour le Sénat de Venise, par Lorenzo Lotto, signé et daté de 1502, montre Colomb exhibant avec un juste orgueil la carte du Brésil, pays où il ne fut jamais, dressée doux ans après sa mort, par l'Allemand Johannes Ruysch en 1508 44.
11 y a surtout et avant tout « le seul, l'unique portrait véritable de Colomb, portrait d'une valeur inappréciable, qu'on a tout lieu de croire provenir [en ligne directe] de Béatrice Enriquez [la maîtresse de Christophe Colomb], attribué [aussi] à Antonio dol Rincon, peintre d'Isabelle la Catholique, apporté do Cordoue à Cuccaro au wr siècle, el appartenant au postulateur officiel de la cause du grand
amiral près la cour de Rome, qui le tient de l'abbé Colombo, dernier comte dudit Cuccaro, parent [non moins authentique] de Christophe Colomb45 ». Malheur à l'incrédule assez hardi pour révoquer en doute un seul de ces faits !
Dans cet ordre d'idées et de vérité historique, la section Latino-Américaine exhibera également « le portrait du P. Juan Perez de Marchena, le prieur du monastère de Santa Maria de la Rabida », renouvelé apparemment des frères Siamois, car sous ce vocable se trouvent deux personnages absolument distincts, à savoir : 1° le P. Juan Perez, l'ancien confesseur de la reine Isabelle, 2° le chartreux Antonio de Marchena46.
Le programme annonce aussi « les portraits autographes et reliques des Pinzon, de Luis de Santangel et d'autres personnes qui participèrent à la grande entreprise ». Les organisateurs de la section oublient de nous donner l'assurance que les industriels chargés de la commande seront prêts en temps utile.
Dans la galerie de tableaux « historiques », on exposera « une vue de l'Université de Pavie, où Colomb étudia l'astronomie nautique et la navigation » — sans y avoir jamais mis les pieds47. Idem les quatre scènes suivantes :
La « scène lorsque Ferdinand d'Aragon ayant annoncé que le Trésor était vide, Isabelle s'écria : Eh bien! j'entreprends la chose à mes frais48, et je vais mettre en gage mes joyaux (que je ne possède plus depuis 1489) ». C'est dans ce tableau que doit figurer le coffret en ivoire ciselé, vendu l'autre jour à New- York.
La scène non moins touchante et déjà si souvent représentée, où Colomb se jette aux pieds de son équipage découragé
et le supplie de lui accorder vingt-quatre heures encore. Mais ce sont les académiciens espagnols qui ne vont pas être contents, eux dont les conférences et les écrits — comme nos lecteurs le verront bientôt — voudraient prouver que ce fut Colomb, au contraire, qui supplia ses compagnons de le laisser revenir en Espagne sans avoir rien découvert !
La réception splendide que Ferdinand et Isabelle firent à Colomb, lorqu'il leur apporta à Barcelone la nouvelle de sa mémorable découverte. Le roi et la reine se lèvent, ils font asseoir l'heureux navigateur à côté deux, non dans un fauteuil, seulement sur une chaise, ce qui d'ailleurs de mémoire d'homme ne s'était jamais vu, etc., etc.
Il est bien extraordinaire, tout de même, que les annales de la municipalité barcelonnaise, qui, pour l'année 1493, sous trois formes différentes, donnent jour pour jour, heure par heure, ce qui se passa de notable à Barcelone en cette année, ne mentionnent rien de pareil, ni d'approchant49.
Enfin, comme bouquet, un tableau superbe, dont voici la description textuelle :
« La scène de l'œuf. Lorsque Colomb revint de son second voyage (1496), des gens de la cour ayant dénigré sa découverte, il leur demanda de faire tenir un amf debout. Ne pouvant y réussir, Colomb montra comment il fallait s'y prendre (en brisant délicatement un des bouts). Sur ce, ils s'écrièrent: Mais tout le monde peut faire cela! Et Colomb répondit avec justesse : Oui, après que j'ai montré comment 50 ! »
Voilà quels seront les plus beaux ornements de ces fêtes de l'intelligence auxquelles nous sommes conviés!
Que l'on ne se méprenne pas sur le sens de nos paroles. La pensée de commémorer avec éclat le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique est juste et belle. Nous y applaudissons de tout cœur; nos vœux raccompagnent à Chicago, à Huelva et à Gênes. Ce qui nous afflige, c'est devoir périr les conquêtes du libre examen, la légende renaître et s'implanter, la critique bafouée, les vérités méconnues, parodiées. 11 ne s'agit pas seulement de falsifications ridicules et d'une galerie de caricatures. Cette ignorance des données les plus élémentaires de l'histoire, ce manque absolu d'esprit critique; cette présomption qui veut tout savoir, tout expliquer, sans études et sans preuves, se montrent avec la même audace dans les écrits depuis peu répandus parmi nous. En Espagne, en France, en Italie, aux Etats-Unis se fabriquent de nombreuses biographies du grand Génois. Les unes ressassent encore ce qui traîne depuis un siècle dans des livres futiles ou décriés. Les autres, affichant la prétention aux profondes recherches, découpent, triturent, paraphrasent les faits, les documents, les résultats pris en silence dans l'œuvre d'autrui.
Depuis longtemps, il n'a paru sur Colomb et la découverte du Nouveau Monde que très peu d'ouvrages témoignant de recherches, même superficielles, dans les archives d'Espagne et d'Italie. Moins d'auteurs encore ont entrepris la
tâche ingrate d'arriver à la vérité par l'analyse critique, patiente et impartiale de toutes les sources de l'histoire. Les quelques travaux conçus dans cet esprit et avec la loyauté qu'un tel examen comporte, offrent un cadre tout fait et une mine presque inépuisable d'utiles renseignements. Aussi, académiciens, professeurs, folliculaires et faux érudits se sont précipités à l'envi sur ces livres, copiant, pillant ce qu'ils en pouvaient comprendre ; presque tous mordant la main qui les a nourris. C'est la piraterie littéraire exercée en ses formes multiples et le plagiat élevé à la hauteur d'une institution !
Mais que de sagesse dans cette manière d'envisager les droits de la science et les droits du prochain! Pourquoi la peine, les fatigues, les sacrifices ? Consacrer son temps, sa force, ses ressources à recueillir, dans la poussière des bibliothèques et des archives, ici un fait, là une date, ailleurs de simples indices oubliés, perdus ; en extraire, par l'analyse et les méditations, la somme de vérité que ces données renferment, c'est ne point se souvenir qu'il y a des êtres mis au monde exprès pour épargner aux autres ce pénible labeur. Espèce de plèbe, peu nombreuse toutefois, mais flattée de rendre service à tant d'esprits si distingués.
Puis, lorsqu'on écrit, c'est pour être lu, dit un vieil adage, et l'auteur le plus vain n'imagine pas facilement un nombreux public absorbé dans la lecture de dissertations hérissées de dates, de références, de pièces justificatives sur Colomb, sa vie, ses voyages et ses malheurs. Passe encore s'il s'agissait d'un sujet qui relève des sciences à la mode ! Mais la découverte du Nouveau Monde, qui semble à quelques-uns l'événement le plus considérable des temps modernes et le plus propre à soulever de difficiles problèmes dans tous les ordres des connaissances humaines ;
géologie, ethnographie, linguistique, histoire, l'Amérique enfin, pour les savants de nos jours, ce n'est que la plus négligeable des quantités. On ne se gêne pas pour le dire et le montrer au Palais Mazarin.
Il est essentiel aussi de séparer le bon grain de l'ivraie, en éliminant les faits et les preuves contraires aux écrits d'autrefois. Ne l'oublions pas, ce qui a été imprimé touchant Christophe Colomb, à Venise, en l'an de grâce 1571, est vrai51, immuablement vrai. Y contredire, et surtout en ce qui se rapporte à l'origine, à la jeunesse, à la famille, aux occupations du héros avant qu'il devînt fameux, c'est porter une main sacrilège sur un monument élevé à sa gloire par le plus religieux amour de la vérité qui fut jamais ! Pour n'avoir point voulu d'emblée accorder à cette biographie hispanovénitienne l'autorité due aux livres canoniques, certain publiciste n'échappera pas aux gémonies, — et ce sera bien fait!
Rassurons cependant les consciences. Aucun docteur orthodoxe n'enseigne que l'Histoire de Christophe Colomb attribuée à son fds illégitime contient, comme le Coran, tout, absolument tout, ce qu'il est permis de savoir. Ainsi peuvent s'exercer le coup d'œil infaillible et la sûreté de main d'une catégorie d'auteurs, incapables de rien découvrir, ou de voir par eux-mêmes, et que leurs compilations malgré tout obligent à ne rien omettre.
Selon les historiens bien pensants, voici donc ce qu'il faut inculquer dans L'esprit des populations :
Rejeton légitime, direct et avéré d'une famille patricienne de Plaisance; dune noblesse remontant à Junius Colonus, consul romain, Christophe Colomb naquit on ne sait où ni quand. Pauvres, mais fiers, ses ancêtres ne s'abaissèrent
jamais à travailler de leurs bras et aucun de ses parents n'exerça d'état manuel. De père en fils, ils furent tous marins de profession et, avant Colomb, il y eut des amiraux dans cette noble lignée. Colombo, Yarchipirata illustrîs, ainsi que Colombo junior, dont le nom seul faisait frissonner d'épouvante les enfants au berceau, comptaient parmi ses valeureux ancêtres.
Voilà pour le sang bleu, absolument indispensable, qui ne manqua pas de couler dans ses veines.
De bonne heure Colomb alla étudier à l'Université de Pavie la cosmographie et l'astronomie, ainsi que devait le faire tout fils de famille bien élevé, qu'il fût riche ou pauvre. Cela n'empêcha pas le jeune patricien génois de se lancer dans la carrière maritime dès l'âge le plus tendre, et il ne cessa plus de naviguer. Son habileté devint telle que le roi René lui confia le commandement d'un fort grand navire de guerre et le chargea en personne d'aller à Tunis s'emparer dune galéasse ennemie.
Il combattit sous les ordres de son illustre parent Colombo junior (nécessairement pour le compte de la France), et prit part au fameux combat naval du cap Saint-Vincent. L'ennemi fut cruellement décimé, mais le vaisseau-amiral, sur lequel se trouvait Christophe Colomb, ayant été dévoré par les flammes, notre homme se jeta résolument à la mer et, sachant très bien nager, atteignit heureusement la côte du Portugal. C'est ainsi qu'il arriva dans ce pays.
Voilà pour les faits merveilleux que tout biographe instruit et intelligent doit trouver dans la jeunesse de son héros.
Eh! bien, quand le inonde entier se lèverait pour nous imposer ce récit, nous ne cesserions de dire, d'affirmer envers et contre tous, que c'est un tissu d'inventions, depuis le premier mot jusqu'au dernier! L'éclectisme et les
concessions ne sont pas admissibles un seul instant. Il s'agit de choisir : tout ou rien. Si la biographie qu'on préconise est vraie, les documents tirés des archives de Gênes, de Savone, de Venise, sont faux. Ces légendes ne se peuvent concilier avec le témoignage des chroniques "italiennes contemporaines et les actes du notariat génois.
Maintenant, que disent, que prouvent les documents, les fâcheux documents ?
D'abord, que les amiraux surnommés Colombo au xve siècle n'étaient ni Génois, ni Italiens, mais de véritables Français, nés en Gascogne, sans l'ombre d'une parenté quelconque avec les familles génoises ainsi nommées. Ils ne s'appelaient pas même Colombo. Leur nom patronymique était Caseneuve; l'un Guillaume, l'autre Jean52. Ensuite, que le combat naval du cap Saint-Vincent fut livré le 21 août 1485 et qu'à cette époque Christophe Colomb était depuis longtemps en Portugal, établi, marié, père de famille.
Quant à la véritable origine de Christophe Colomb, la voici en bref :
Dès le premier quart du xve siècle vivait dans la petite ville de Quinto, voisine de Gênes, un pauvre plébéien nommé Giovanni Colombo. Il était originaire de la Fontanabuona, vallée au cœur de la Ligurie; apparemment du village de Moconesi.
Ce Giovanni eut deux fils : l'un appelé Antonio, qui resta dans sa petite ville ; l'autre, appelé Domenico, vint se fixer à Gènes, peu avant 1439. Ils étaient tisserands de profession.
Domenico épousa Susanna Fontanarossa, fille d'un confrère habitant le Bisagno, banlieue de la grande ville. De cette union naquirent cinq enfants, dont quatre fds, nommés Cristoforo, Giovanni-Pellcgrino, Bartolomeo et Giacomo, qui tous, comme leur père, travaillèrent à la carde ou au métier
à tisser. La fille, Bianchinetta , épousa Giacomo Bavarello, fromagier-charcutier, dont la petite boutique se trouvait non loin de la demeure de Domenico, dans le faubourg Saint- Etienne, quartier des tisserands.
Christophe, qui était l'aîné, reçut quelque instruction, vraisemblablement dans une de ces écoles primaires que la corporation des tisseurs de laine subventionnait au Borgo dei lanieri. Il ne semble pas avoir accompagné son père à Savone, lorsque celui-ci alla s'y établir comme tisserandcabaretier, en 1470 ; bien que les documents nous le montrent plusieurs fois dans cette ville, de 1470 à 1473. Rien n'empêche qu'au sortir de l'adolescence, il ait concilié avec les exigences de sa profession de tisseur, qu'il continua d'exercer à Gênes, des études nautiques élémentaires, voire quelques voyages dans la Méditerranée : combinaison fréquente parmi les ouvriers des ports de mer.
Vers l'année 1473, Colomb s'émancipa complètement et émigra en Portugal. Il y vécut douze ou quatorze ans, et de Lisbonne, sans doute, rayonna au nord jusqu'à Bristol et jusqu'en Islande, au sud jusqu'en Guinée. Puis Colomb se maria, en Portugal, avec la fille d'un Moniz ou d'un Perestrello, lequel, soit dit en passant, qu'on le nomme Pietro ou Bartholomeu, ne fut jamais marin ni ne découvrit quoi que ce soit.
Quant aux frères de Colomb, Giovanni-Pellegrino, resta au pays et y mourut, avant 1480, Bartolomeo et Giacomo, ce dernier le plus jeune, émigrèrent à leur tour et on ne les retrouve qu'en Espagne, des années après, lorsque leur aîné, devenu célèbre par la découverte qu'il venait de faire, les appela auprès de lui bS.
Voilà la vérité, toute la vérité, rien que la vérité !
Au xv° siècle, presque toutes les villes européennes du bassin de la Méditerranée possédaient une ou plusieurs familles du nom de Colomb. La France n'en était pas privée. Les nobiliaires accusent la présence de nombreux Colomb à Marseille, à Castellane, à Aix. à Alais, à Mende, au Puy, à Montauban, à Montpellier, à Toulouse, à Digne54. Plusieurs s'arrogèrent même les armes octroyées par les Rois Catholiques à Christophe Colomb, en 1493. Dans la province de Gênes seule, nous avons relevé sur des actes notariés du xive et du xve siècle, plus de cent cinquante Colombo, appartenant au moins à trente familles différentes. Par cette multitude d'homonymes s'expliquent les origines légendaires qu'on retrouve presque partout.
Cependant le lecteur, si peu exigeant qu'il soit, est fondé à demander aux historiens profanes et iconoclastes d'où vient leur grande science ; comment surtout ils arrivent à démontrer que ce Cristoforo Colombo d'origine infime est bien le glorieux Christophe Colomb qui découvrit l'Amérique.
Ils répondent que la démonstration est facile. En voici la preuve :
Un dossier judiciaire, composé exclusivement d'actes authentiques provenant des archives savonésiennes, établit les faits suivants :
Titius, créancier par héritage, se présente devant le magistrat de Savone, le 8 avril 1500, à l'effet d'obtenir l'autorisation d'assigner comme témoins les anciens voisins d'un débiteur de feu Sejus, père de Titius.
Ledit débiteur se nomme Domenico Colombo, et sa dette a pour origine le prix impayé d'une petite terre vendue à ce Domenico par Sejus.
La raison pour laquelle Titius. aux termes de la loi, demande à faire comparaître les voisins de Domenico, c que ce dernier est mort et que ses héritiers ont quitté le pays depuis longtemps. Ils ne peuvent donc être touches par l'assignation. C'est le fait que le réclamant doit prouver, car la loi exige que les héritiers du débiteur soient mis en cause.
Ces héritiers sont trois fils de Domenico. appelés, l'ainé. Cristoforo ; le puîné. Bartolomeo ; le cadet, Giacomo.
Le 26 janvier 1.501, Titius renouvelle ses diligences et les voisins assignés viennent déclarer sous serment, comme fait notoire, que lesdits Gis de Domenico Colombo, c'est-à-dire Cristoforo, Bartolomeo et Giacomo. « maintenant appelé Diego, » ne vivent plus à Savone depuis des années et qu'ils habitent une partie de l'Espagne.
Voici donc un Domenico Colombo, débiteur pour un bien rural acheté de Sejus, à Savone, avant Tannée lôOO. Il est père de trois fds. dont l'ainé s'appelle Cristoforo. le puiné Bartholomeo et le cadet Giacomo. Ces trois fils ont vécu à Savone, mais en 1501 il y a longtemps qu'ils sont en Espagne. Une autre circonstance rare et digne d'être n< c'est que le plus jeune des fils de ce Domenico Colombo a traduit en espagnol son prénom génois. Il ne s'appelle plus Giacomo, mais Diego. Ces faits sont acquis55.
Cependant Christophe Colomb dit lui-même, dans son testament, qu'il est né dans la ville de Gênes, et jusqu'ici, on ne nous a montré que des Savonésiens; cherchons le contrat de vente, cause première de cette procédure. Nous v relèverons certainement de nouveaux indices.
On le possède. Il est en date du 19 août 1474, et nous apprend, grâce à l'antique coutume des tabellions italiens de toujours rappeler le nom du p< rties contrat
Harrisse. — Christophe Colomb devant l'Histoire. 3
que Domenico Colombo est le fils de Giovanni, qu'il est originaire de Ouinto, habite Savone, mais vient de Gênes et exerce la profession de tisserand.
Que faut-il encore? Démontrer que ces faits avérés, formant un indestructible faisceau, concordent parfaitement avec ce que Ton sait d'autre part de l'origine, de la famille et de la jeunesse du Christophe Colomb qui découvrit l'Amérique.
Voici la concordance demandée : Au xve siècle, à Gênes, celui qui était fils d'un tisserand-cabaretier et beau-frère d'un marchand de fromages ou de charcuterie passait, généralement, pour être de condition modeste. Or que dit Antonio Gallo, annaliste officiel de la république de Gènes, contemporain et compatriote de Christophe Colomb, lorsqu'il parle de celui-ci et de ses frères? Genuse plebeiis orti parentibus : « Nés de souche plébéienne génoise. » L'évêque Giustiniani, autre concitoyen du grand navigateur, est plus explicite encore : Villbus or tus parentibus : « Il était de basse extraction. » Mais ces deux historiens, qui font autorité, ne s'expriment pas ainsi avec la pensée de décrier leur citoyen, dont ils racontent les premières découvertes sur le ton de l'enthousiasme. Ils veulent simplement constater le fait que Colomb n'appartenait pas aune famille de patriciens.
N'est-il pas aussi avéré que son père se nommait Domenico.' Oviedo, chroniqueur royal des Indes, qui connut personnellement Christophe Colomb, ses frères et ses fils, rapporte que « Santo-Domingo fut ainsi nommé en l'honneur de son père Dominique ».
Peut-on révoquer en doute que ce père fût tisserand de profession ? Nam textor pater : « leur père était tisserand, » disent (in Mo et Sennrega, ce dernier également Génois et contemporain.
Que Domenico Colombo vécut encore en 1474 et plus tard? Oviedo relate que le grand homme, en fils dévoué, « alors qu'il vivait en Portugal (1473 — 1484), envoyait des secours à son vieux père. »
Christophe Colomb n'eut-il pas deux frères, l'un Barthélémy, qui était son puîné? l'autre, le cadet, nommé Giacomo ou Diego ? Bartolomé e Diego mis hermanos, répète maintes fois Christophe Colomb dans ses écrits. Bartholomeum, ac tertium fratrem Jacobum in ea expeditione Chrîstophorus secum (hi.rit, dit Gallo, à une époque où les noms de Barthélémy et de Diego Colomb n'avaient pas encore été mentionnés dans les écrits historiques.
Ce nom de Diego ou Jacques, n'est-il pas l'équivalent espagnol de Giacomo ?
Christophe n'était-il pas en Espagne à dater de 1486, Barthélémy depuis 1494 et Diego à partir de 1 493, sans que l'un ou l'autre ait revu le pays natal au xve siècle ?
Enfin, ne possède-t-on pas un contrat passé à Gênes, le 30 octobre 1496, aux termes duquel trois Colombo de Quinto, petits-fils de Giovanni, (ils d'Antonio et neveux de Domenico, envoient l'aîné, à frais communs, vers « Christophe Colomb, amiral des rois d'Espagne. », et devront partager ce que ce voyage aura rapporté? Qu'est-ce, sinon une démarche de parents pauvres, — ici des cousins germains, — auprès d un membre de la famille arrivé aux honneurs et à la fortune?1
Les dénégations gratuites et irréfléchies de ceux que faits authentiques gênenl dans leur- théories et dans leur crédulité auraient une conséquence originale, surprenante. 11 aurait existé à Gènes, en même temps, à la fin du w siècle, nous ne savons combien d'individus appelés Cristoforo Colombo, tous fils d'un Domenico Colombo, de Quinto, invariablement tisserand de profession, tous petits-
fils d'un Giovanni Colombo, tous ayant pour mère une Susanna Fontanarossa, du Bisagno, pour frère puîné un Bartolomeo, pour frère cadet un Giacomo, lequel plus tard s'appela aussi Diego, tous pour beau-frère un charcutier, pour oncle, à Quinto, un Antonio et pour cousins germains un Giovanni, un Matteo et un Amighetto Colombo; tous ces sosies de Christophe, de Barthélémy, de Diego Colomb, auraient vécu dans les mêmes années à Gênes ou à Savone; auraient émigré en Espagne à la même époque, s'y seraient trouvés en l'an 1500 ; tous apparentés, d'ailleurs, à un amiral des Rois Catholiques !
On est humilié d'avoir des contradicteurs auxquels il faut dire qu'une telle réunion de particularités, à moins d'un miracle, ne peut se trouver que dans une seule famille !
Ce qu'on ne saurait trop admirer, pourtant, c'est les gloses précises ajoutées par nombre de savants historiens à la biographie que Fernand Colomb écrivit de son père et dont nous venons, en tremblant, de montrer le caractère véridique. On voit là combien l'histoire est devenue science facile et comment tout une chronologie peut surgir en un clin d'oeil, lorsque le moment psychologique est venu.
Ainsi, c'est « entre 1448 et 1451 » que Domenico Colombo, père de Christophe, vint se fixer à Gênes avec sa femme et ses trois enfants » (bien qu'un acte notarié le montre établi déjà dans cette ville au 1er avril 1439). Quant au séjour de Colomb à l'Université de Pavie (où certainement il ne mit jamais les pieds), « il avait à peine dix ans lorsque son père, s'imposant de durs sacrifices, l'y envoya étudier la philosophie naturelle et la philosophie extraordinaire. » (Apparemment les enfants étaient très précoces à cette
époque !) « Il y resta durant trois années », (ni plus ni moins.) C'est « en 1454 que Colomb quitta l'Italie pour le Portugal » ou, ad libitum, « entre 1470 et 1471, » (à telle enseigne qu'un notaire, recevant son témoignage à Savone, le qualifie encore, au 20 mars 1472, de « tisserand de Gênes ».) C'est néanmoins au cours de 1459 qu'il accompagna dans sa campagne contre le royaume de Naples, Jean d'Anjou, duc de Calabre (qu'il n'accompagna jamais nulle part). C'est en « 1473 que l'aventureux marin proposa son plan au Sénat de Gênes, qui le refusa, prétextant la pénurie du trésor épuisé ». (Comme s'il y avait l'ombre d'un document ou d'une probabilité pour une proposition de ce genre !) Ce fut aussi « en 1473, qu'il se maria aux Açores ». (Mais l'impeccable Fernand Colomb dit que ce fut à Lisbonne et, forcécément, après 1485 !) Ce mariage se fit alors qu'il avait trente-sept ou quarante ans. (Décidément Colomb, comme nous le verrons bientôt, était destiné aux amours tardives.) « C'est antérieurement au mois de juin 1474, que Christophe Colomb communiqua à Paolo Toscanelli son projet de navigation à l'Ouest. » (Conséquemment l'astronome florentin mit cinq ans à lui répondre!) « C'est au printemps de 1485 que le célèbre navigateur revint à Gênes (attendu que, jouissant du don d'ubiquité, il combattait à cette époque, à ce que raconte son fils et historiographe, sur le navire de Colombo junior^ dans le golfe de Gascogne. A moins cependant que ce fut comme voyage de noces, puisque c'est aussi dans ce temps-là qu'il se maria). C'est le 29 août 1187 que lui naquit son dit fils illégitime Fernand (parce que 1rs exécuteurs testamentaires de ce dernier déclarent sous serment qu'il est né le 15 août L488). Enfin, c'est le 20 mai 1506 qu'il mourut, vu que ce fut le jour de l'Ascension (qui justement tomba cette année-là le 2l)"'7. Si, après tout cela, les
érudits chargés de préparer une nouvelle édition de Y Art de vérifier les dates ne se déclarent pas satisfaits, c'est qu'ils sont véritablement par trop difficiles à contenter.
Parlerons-nous de la date de sa naissance? Quoi qu'en disent les patriotes de la Corse, on ne possède pas l'acte de baptême de Colomb. Une raison assez plausible, c'est que les actes de baptême datent seulement du Concile de Trente et qu'à l'époque de ce concile, Christophe Colomb était mort et enterré depuis quarante ans. Cet argument ne satisfera pas tout le monde, nous le savons. Des commissaires de la grande Exposition se proposent même de rechercher ce document dans les registres baptismaux de l'église Saint- Etienne et ils espèrent le découvrir à temps pour l'exhiber dans la deuxième section. Nous ne doutons pas qu'ils réussissent
• En attendant, l'année dans laquelle il naquit est aussi controversée que le lieu même. Un document, découvert dans les archives de Gênes en 188758, lève tous les doutes de (eux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. C'est un acte notarié en date du 30 octobre 1470, dressé à Gênes, où figure « Christophe Colomb, fils de Dominique, partie contractante », et dans lequel il est dit être, par le notaire instrumentant, « majeur de dix-neuf ans ». Comme endroit romain et génois il y avait plusieurs majorités, dont la dernière était fixée à l'âge de vingt-cinq ans. ce Christophe Colomb est né entre le 31 octobre 144G et le 31 octobre 1451. Nous penchons pour une date plus rapprochée de 1446 que <le 1451. Le lecteur nous pardonnera de, ne pas être plus précis : quand ou fait ce qu'on peut, on fait ce qu'on doit, disent les sages.
Mais ce Christophe Colomb est-il bien le nôtre? A cette question, le critique répond que les archives génoises, si étonnamment riches en homonymes, ne possèdent cependant quiin seul Colombo prénommé Cristoforo59 et que celui du document précité est dit fds de Domenico, comme l'illustre navigateur. Que justement, à cette date, en 1470, nous connaissons la présence à Gènes du Domenico Colombo des actes génois et savonésiens et de son fds Cristoforo. Que la qualité de mineur attribuée à ce dernier en 1470 se retrouve dans d'autres actes dressés de 1470 à 1473 à Savone et à Gênes. Qu'enfin ces documents placent implicitement l'époque de sa naissance peu après 1446 60.
En Espagne, où fleurit, comme tout le monde sait, une critique saine et savante, on tient pour la date de 1436, voire même pour celle de « 1433 ou 1434 » ; ce qui entraîne des conséquences bizarres et inattendues. Dans une publication remplie de belles images, merveilleux joujou francoespagnol : « la joie des enfants, la sécurité des parents61, » ce millésime flamboie d'un éclat nouveau. On y rapporte, à l'appui, le propos du curé Bernaldez : « Colomb mourut à l'âge de soixante-dix ans, plus ou moins ».
Et les incrédules, race perverse, méprisable, de demander en douceur si Bernaldez n'a pu se tromper aux cheveux blancs de Christophe Colomb, lesquels n'étaient pas dus à la vieillesse, mais aux chagrins, ou à une disposition naturelle, ainsi que le disent et son propre fds Pernand et Las Casas, témoins oculaires :
« Colomb avait la taille élevée, au dessus de la moyenne. le visage long et imposant, le nez aquilin, les yeux bleu clair, le teint blanc, tirant sur le rouge vif, la barbe el les cheveux blonds dans sa jeunesse, mais le chagrin les blanchit de bonne heure, o rapporte Las Casas
Fernand précise davantage :
« Lorsque Colomb était jeune, il avait les cheveux blonds ; mais lorsqu'il fut arrivé à l'âge de trente ans, ils devinrent tout blancs**.
Ajoutons des années de déboires, de pénibles voyages, de maladie, peut-être aussi la misère et les privations dans sa jeunesse, et ne pourra-t-on croire que le vénérable curé de Los Palacios a été le jouet d'une apparence trompeuse ?
Et comment, avec justice, n'opposer à des preuves documentaires ce qui semble être chez Bernaldez qu'une vague expression et impression? Ces documents sont des actes notariés, authentiques, précis, pertinents; les textes complets ont été publiés, analysés, approfondis, on a pris soin d'en montrer les concordances, la portée. Pareille chaîne de dates, de noms, d'analyses, une trame aussi serrée de déductions, un tel ensemble, ne peuvent être passés sous silence. Certes, il est beau de voir les critiques espagnols campés en noble attitude, écartant d'un air dédaigneux le témoignage et les autorités. La loyauté néanmoins demande, exige qu'aux preuves on oppose des preuves, aux actes des actes, aux raisons des raisons, et non de puériles hypothèses ou d'arbitraires désaveux. Mais pour se montrer juste dans la polémique, il faut d'abord être capable d'apprendre et savoir réfléchir ; on doit se soumettre à peser le pour et le contre, avec impartialité. Hors d'Espagne, personne n'admet plus les historiens à science infuse, qui parlent du haut de leur cravate et dictent des arrêts. Ils s'exposent à la risée publique, ceux qui prétendent raconter les événements d'il y a quatre siècles, sur le ton d'un témoin oculaire et auriculaire. Allons ! savants, beaux parleurs, andaloux et madrilènes à la main preste et légère, faites un effort, si vous le pouvez, et que les documents extraits des archives de Gênes et de Savone soient discutés !
— Non ! Quand un Espagnol a dit que Christophe Colomb est né en 1433 ou en 1436, c'est que Christophe Colomb est né en 1433 ou en 1436, il n'y a pas de documents qui tiennent !
— Mais si Christophe Colomb est né en 1436, il séduisit Béatrice Enriquez et en eut un enfant à l'âge de cinquantedeux ou cinquante-cinq ans G4 ?
— Tant pis pour Béatrice !
— Alors il y a trente-deux, voire même trente-cinq années de différence entre Christophe et son frère Diego G5 ? Leur mère Susanna enfanta longtemps après avoir passé la cinquantaine?
— Tant mieux pour Susanna !
— Mais, d'autre part, si vous faites naître Diego en 1446, c'est passé l'âge de cinquante-deux ans qu'il entra au séminaire pour devenir prêtre8'' ?
— Il n'est jamais trop tard pour bien faire!
— Devons-nous croire aussi que Barthélémy, autre frère de Christophe Colomb, devint père à soixante-treize ans ?
— 11 tenait de sa mère G? !
Reculer de dix ans l'époque de la naissance de Christophe Colomh ; le croire d'origine patricienne ; douter qu'il soit né dans l'enceinte de la ville de Gênes ; lui attribuer des idées, des sentiments, des exploits que sa condition sociale, son âge et les temps où il vivait rendaient impossibles, c'est ne pas savoir s'affranchir d'idées préconçues et qui ne reposent sur rien. L'histoire en est offensée ; par ces erreurs se fortifie encore dans l'esprit des masses une légende malsaine et se trouve retardée l'heure où le caractère du héros apparaîtra sous son vrai jour. Tel ou tel de ces faits, il fuit l'avouer, isolé ne comporte peut-être pas de graves conséquences. Mais de l'ensemble se dégage le type faux reçu comme vrai depuis longtemps et partout.
Quoique des panégyristes exaltés puissent dire, Christophe Colomb ne fut que de son époque, de sa race et de son pays : un plébéien génois du xve siècle, de génie, mais ni meilleur ni pire, comme homme, que les autres. L'observateur qui a pu discerner dans l'histoire de Gènes les traits distinct ifs de son peuple, voit ces traits se refléter dans La grande figure de l'illustre marin. Les constantes incursions maritimes des Génois sur tout le littoral de la Méditerranée depuis le xie siècle; l'esprit d'entreprise qui poussa les Vivaldi dès \2\)\ à explorer la côte occidentale de l'Afrique, avec l'espérance de parvenir aux Indes par un détroit imaginaire; les expéditions, les complètes, sans cesse inspirées par l'amour du lucre, à Chypre, a Scio, en Corse, et devenant sous l'administration de l'Office de Saint-George un
système d'exactions, sans nul égard pour les droits -des vaincus, voilà bien assez de faits qui expliquent les projets, les efforts, les exigences de Christophe Colomb et sa conduite violente aux Antilles. Mais au dessus d'actes injustes, on voit aussi planer un mysticisme sincère, qui se leurre de vagues pensées et d'un vague espoir, mysticisme inconnu peut-être aux Carthaginois, mais que nous retrouvons de nos jours, associé à une soif de l'or non moins ardente chez le peuple de la Nouvelle Angleterre.
Cet esprit religieux, exalté par la maladie, les chagrins, l'ingratitude, et dont les dernières lettres de Colomb témoignent à un si haut degré, — auquel néanmoins personne ne fit attention pendant des siècles, — c'est là ce qui depuis peu excite de zélés admirateurs à entourer le grand marin d'une auréole, à le revêtir d'un caractère presque sacré.
L'historien impartial n'hésite pas à reconnaître que la foi catholique eut une grande part dans la conception et l'exécution de la mémorable entreprise de Colomb.
« On compte, dit la belle Encyclique récemment publiée, beaucoup d'hommes courageux et experts qui, avant et après Christophe Colomb, se sont mis avec un zèle obstiné à la recherche de terres et de mers inconnues. La renommée humaine, qui se souvient de leurs services, célèbre et célébrera toujours leur mémoire, parce qu'ils ont reculé les limites de la science et de la civilisation, et contribué à accroître la prospérité générale; et cela non sans peine, mais avec un puissant effort de volonté et souvent au prix de grands dangers. Il y a. cependant, entre eux et celui dont nous parlons, une grande différence. Ce qui distingue éminemment Colomb, c'est qu'en parcourant les immenses espaces de l'Océan, il poursuivait un but plus grand et plus haut que les autres. Ce n'est pas qu'il ne fût mu par le très
légitime désir d'apprendre et de bien mériter de la société humaine ; ce n'est pas qu'il méprisât la gloire, dont les aiguillons mordent d'ordinaire plus vivement les grandes âmes, ni qu'il dédaignât entièrement ses avantages personnels ; mais sur toutes ces considérations humaines le motif de la religion de ses ancêtres l'emporta de beaucoup chez lui, elle qui, sans contredit, lui inspira la pensée et la volonté de l'exécution et lui donna jusque dans les plus grandes difficultés la persévérance avec la consolation. Car il est constant que la principale idée et la conception qui dirigea son esprit, ce fut d'ouvrir un chemin à l'Evangile à travers de nouvelles terres et de nouvelles mers*. »
En effet, au moment de mettre à la voile, Colomb, dans le préambule de son journal de bord, rappelle aux Rois Catholiques les tentatives du Grand Khan, qui plusieurs fois avait envoyé à Rome afin d'obtenir des docteurs pour lui enseigner la religion chrétienne. Et il ajoute que « le Saint Père n'ayant pas répondu à celte louable volonté, tous les peuples de ce prince se perdaient dans l'idolâtrie; ce qui décida Leurs Altesses à envoyer Colomb vers les pays de l'Inde, auprès de ce potentat et de ses sujets, et pour voir la manière dont on pourrait s'y prendre pour les convertir au christianisme08. »
Nous avons peine à croire, cependant, que la propagation de la foi fut « la principale idée et la conception qui dirigea l'esprit de Colomb dans cette grande entreprise ». Les fameuses capitulations du 17 avril 1492, si elles avaient été inspirées par une intention aussi manifeste de propagande religieuse, en devraient porter le témoignage, comme le fait le préambule des capitulations du 23 avril 1497; or elles n'exposent qu'un projet de découvertes maritimes et l'espoir
* Traduction de la Gazette <l<- France, n° du 21 juillet 1892. Voir aussi, pour le texte latin, le Monde, n° du 22 juillet.
de recueillir « des marchandises de toutes sortes, des perles, des pierres précieuses, de For, de l'argent, des épiceries1'''». Dans aucun des actes se rapportant au premier voyage, et ils sont nombreux, nous n'avons non plus trouvé trace d'allusion à des conquêtes morales ou aux progrès du christianisme. Notons aussi que les caravelles, en 1492, ne portaient ni prêtre, ni missionnaire, ni moine, pas même un chapelain.
Mais, lorsque le fortuné navigateur, débarquant aux Antilles, aperçut, au lieu de la nation civilisée décrite par Marco Polo, de sauvages peuplades, c'est alors que les sentiments de profonde pitié religieuse, qui à toutes les époques de sa vie germèrent au fond de son cœur, firent naître en lui la ferme volonté et l'espoir de convertir les insulaires à la foi chrétienne. A dater de ce jour, depuis la lettre décrivant son premier voyage, adressée à Ferdinand et Isabelle, qui se termine par le vœu « qu'on célèbre sa découverte par d'éclatantes actions de grâce adressées à la Sainte Trinité et de nombreuses et solennelles oraisons pour la gloire qui résultera de la conversion de tant de peuples à la sainte foi70», la plupart de ses écrits témoignent de ce zèle.
Ces pensées religieuses, cet espoir de propagande, ne justifient cependant pas entièrement la nouvelle école de panégyristes qui, en France, fait de Christophe Colomb « un des héros de l'Evangile, sans aucune faiblesse, un saint ».
Le hardi navigateur n'en demanda jamais autant. Convaincu que le monde allait finir le mercredi 15 septembre I ().")(), il ne s'attribua, au temps de sa plus grande ferveur, d'autre mission divine que de révéler au genre humain, avant l'effroyable cataclysme, les parties du globe jusqu'alors inconnues71. On peut dire, sans crainte de blasphémer, dût son <( rôle apostolique » en souffrir, que, cette fois au moins. Colomb fut le jouet d'une illusion.
Les desservants de la petite chapelle où se brûlent tant de cierges, pour que leur idole ait sa place dans le calendrier, ne sont pas la mansuétude incarnée. Malheur à l'historien consciencieux dont les écrits montrent en Colomb un homme qui ne fut pas exempt de faiblesses ! On le vilipende, on l'exècre, le mensonge et la calomnie le poursuivent sans trêve ni merci. Dans l'intérêt de la vérité, nous supplions nos aimables adversaires de croire que, si à Rome on hésite à béatifier Christophe Colomb, ce n'est véritablement pas notre faute. Au contraire, dans la ville éternelle même, à ceux qui daignaient prêter l'oreille à nos discours, nous avons plaidé avec chaleur les circonstances atténuantes.
Oui, Colomb eut une liaison avec Béatrice Enriquez. à Cordoue, dans l'année 1488. De cette liaison naquit un fils illégitime, Fernand, dont l'amour des livres seul suffirait à effacer la tache originelle, si tache il y a. Pour tous les contemporains, la bâtardise de Fernand était un fait avéré; depuis, rien n'est venu l'infirmer72. D'ailleurs, les enfants nés hors mariage n'étaient pas rares dans cette famille. Barthélémy Colomb, homme austère, eut néanmoins, à l'âge de soixante ans, une fille bâtarde73, Maria Marron. Diego Colomb, fils aîné de Christophe, devint père de deux enfants la veille de son mariage avec Doiîa Maria de Tolède, nièce du duc d'Albe. Luis, petit-fils et héritier de tous les titres, polygame fieffé, condamné comme tel à l'exil, ne manquait pas non plus de progéniture illégitime. Enfin, pour Diego, frère du grand Christophe, qui était d'église et en passe de devenir évèque, qu'est-ce que cet enfant de la servante Barbola, qu'il charge sa propre nièce d'élever et auquel il lègue cent onces d'or? Ne doit-on pas présumer que c'était un fils né du commerce illicite dudit Diego avec une négresse 7l ?
Pourquoi faire de cette irrégularité un «rime qui
empêcherait Christophe Colomb d'être compté au nombre des bienheureux? C'est le comble de l'injustice de juger les hommes d'autrefois par les idées d'aujourd'hui. Au xve siècle, la bâtardise ne tirait pas à conséquence, ni la postérité illégitime. Depuis le pape jusqu'au dernier des hobereaux, il n'y avait pas de seigneur qui se fit scrupule de procréer des bâtards et de les avouer publiquement. Colomb, au temps même de sa liaison avec Béatrice Enriquez, eût pu voir, dans les rues de Cordoue, Ferdinand le Catholique caracolant en compagnie de Don Alonso d'Aragon, son fils illégitime et adultérin, promu archevêque de Saragosse à l'âge de six ans75. 11 y rencontra sans doute aussi le cardinal Mendoza, suivi de ses trois bâtards nés de mères différentes 70, ancêtres de grandes familles espagnoles, qui sont encore de ce chef très considérées aujourd'hui.
Les louanges folles de ces panégyristes exaltés, le défi qu'ils portent à l'histoire et au sens commun, appelaient malheureusement des représailles. L'écho en arrive jusqu'à nous et c'est du monde même découvert par Colomb, c'est de la principale université américaine, que le signal est parti. On y juge son œuvre en ces termes :
« Sa découverte n'est qu'une bévue. Colomb eût pu devenir la providence du monde qu'il a découvert, il en fut le spoliateur, ne laissant derrière lui que des crimes et la ruine. Il pouvait être le promoteur de la géographie; il préféra le rôle de chercheur enragé (sic) de l'or et d'une viceroyauté. Loin de mettre un frein aux atrocités de ses compagnons, il leur donna le pitoyable exemple d'une conscience oblitérée. »
Et il y a trois cents pages émaillées i\v cette façon.
Hàtons-nous d'ajouter que la presse, en Angleterre et aux États-Unis, a répondu par un blâme prompt et sévère à ce volumineux pamphlet, œuvre d'un écrivain ne connaissant des événements que l'extérieur et l'accessoire, peu soucieux de remonter aux sources, de saisir leur connexion intime et l'ensemble des documents, incapable surtout de se reporter par la pensée à l'époque et dans le milieu qu'il veut décrire. En ce qui nous concerne, insensible à cette faveur que nous a fait l'ingrat Bostonnien de citer souvent notre nom et de puiser des faits dans nos ouvrages, nous protestons avec la dernière énergie contre un jugement aussi injuste.
Et dire que ces invectives, comme nous le verrons bientôt, comptent à peine auprès de celles que les Espagnols, pour mieux préparer le centenaire, se font une fête de lancer périodiquement contre la mémoire de Christophe Colomb !
Le grand Génois eut certainement à essuyer bien des déboires. Il dit lui-même avoir « souffert du froid et de la faim ». Geraldini parle de sa pauvreté ; non seulement Oviedo rapporte combien Quintanilla fut touché de sa misère, mais il fait allusion à son piètre manteau. On ne doit cependant pas prendre à la lettre les lamentations où se complaît trop souvent l'Amiral. Lorsque, par exemple, il se plaint que « pendant sept années tout le monde le repoussa, qu'il fut la risée de tous; qu'un pauvre moine seul eut pitié de lui », les faits, les récits des contemporains, ses aveux mêmes le contredisent.
Colomb fut au contraire accueilli, encouragé, aidé par les plus grands personnages de l'Espagne. C'est le duc de Medina-Celi, qui l'héberge dans sa propre maison et, pour faciliter l'exécution de ses projets, équipe plusieurs caravelles,
— restées cependant au port — ; c'est Diego de Deza, déjà évêque de Zamora et précepteur de l'héritier de la couronne, qui, dès l'arrivée de Colomb en Castille, le protège; c'est Juan Cabrero, premier chambellan du roi ; c'est Alonso de Quintanilla, le trésorier de la courone, qui l'accueille chez lui ; c'est le cardinal de Mendoza; c'est Hernando de Talavera, le plus vénéré des prélats du royaume; c'est Alessandro Geraldini, évêque de Volturara. précepteur des quatre infantes, et son frère le légat, Antonio Geraldini ; c'est le fameux comte de Tendilla, dont l'avis favorable, joint à celui de Talavera. décida de l'entreprise : c'est Luis de Santangel, chancelier de l'intendance de la couronne d'Aragon et membre du conseil royal; c'est Béatrice de Bobadilla, marquise de Moya, l'amie intime d'Isabelle; ce furent enfin le roi et la reine, qui « au milieu du doute de tous eurent seuls la foi et la constance », Isabelle de Castille « à qui le ciel donna l'intelligence et la force pour surmonter l'incrédulité », Ferdinand d'Aragon, tant décrié, qui « favorisa Colomb lorsqu'il n'avait encore de lui que des paroles et l'aida aussitôt qu'il eut connaissance de ses projets ». Comment pourrait-on en douter? C'est Christophe Colomb luimême qui l'affirme ' ' .
Il y a donc de l'exagération dans ses continuelles doléanc s Nous ne pensons pas non plus que, pendant les années d'efforts, de sollicitations et d'attente, il ait constamment vécu dans un état de complet abandon ou de misère profonde. La véritable pauvreté, l'indigence légendaire de Colomb ne datent que de ses dernières tentatives au camp de Santa-Fé, à la fin de l'automne de 1491.
Il arrive sous les murs de Grenade. La reine a décidé d'improviser en ce lieu même une ville. Courtisans et soldats rivalisent de zèle et, après trois mois de labeur et
Harrisse. — Christophe Colomb devant l'Histoire. 4
d'abnégation, Santa-Fé, construite toute de pierre et de mortier, surgit dans la plaine. Au milieu de troupes qui combattent et d'ouvriers qui construisent, quand le seigneui comme le vassal est assujetti à la fatigue et aux privations, à ce moment suprême où le roi, la reine et les ministres ne songent à porter le dernier coup à l'ennemi séculaire, qu'on s'imagine facilement qu'un pauvre solliciteur n'ait pu se faire écouter. Aussi, est-ce à Santa-Fé, et non ailleurs, que Colomb dit avoir éprouvé cette extrême indigence.
Elle dura peu de temps. Décidé à quitter l'Espagne, le malheureux Génois se rendait auprès de son beau-frère, Miguel Muliart, à Huelva, pour lui confier l'aîné de ses fils, lorsque son heureuse étoile le conduisit au monastère de la Rabida. Quatorze jours après, le Père Juan Perez était appelé à la cour, d'où la reine ne tardait pas à informer Colomb que ses projets étaient enfin acceptés. Le messager, porteur de ces paroles d'espérance, lui remettait en même temps une bourse de vingt mille maravédis.
Xous voici arrivés à l'événement capital de sa vie.
Le populaire, toujours épris du merveilleux, s'imagine que l'idée de franchir l'Océan à la recherche du Japon et de la Chine germa spontanément dans l'esprit de Christophe Colomb, sans que personne avant lui eût jamais songé à rien de pareil. C'est une grave erreur. Les historiens retrouvent cette pensée dans les écrits d'Aristote, de Roger Bacon et d'autres écrivains du moyen âge78. Et on la retrouve, non à l'état de simple concept de l'esprit, isolé, plus ou moins vague, mais appuyée de raisonnements, de déductions scientifiques, telle enfin que l'exposa Colomb, sans y beaucoup ajouter. Au xve siècle, elle était même sortie du domaine de la spéculation et les savants cherchaient avecardeur le moyen de la réaliser.
A une époque difficile à préciser, mais entre les années I 'i7.") et 148:2, Christophe Colomb envoya de Portugal à Paolo Toscanelli , par l'entremise de Lorenzo Girardi, négociant établi à Lisbonne, une demande de renseignements sur la voie à suivre pour atteindre par mer le pays d mi provenaient les épices : but principal en tout temps, selon nous, de ses efforts et de ses vœux. Le grand astronome florentin lui fit remettre une carte marine et la copie d une lettre qu'en réponse .. semblable demande du roi de Portugal, il avait adressée au chanoine Fernara Martins, Bon chapelain, le 2.~> juin 1474. Nous détachons <!<■ cette lettre le passage suivant :
« J'ai déjà parlé d'une route maritime pour aller au pays des aromates, plus courte que celle que vous [les Portugais] suivez par la Guinée. C'est pour cela que le roi Alphonse me demande aujourd'hui des éclaircissements sur ce sujet, ou, plutôt, des explications suffisamment claires, pour que des hommes, même médiocrement savants, puissent comprendre l'existence de cette voie.
« Bien que sachant que la route en question résulte de la forme sphérique du monde, je me suis cependant décidé, afin de me faire mieux comprendre et de faciliter l'entreprise, à le démontrer par une carte nautique. On fera ce voyage en se dirigeant toujours vers l'occident1^. »
Ce sont ces raisons mêmes, le lecteur en verra bientôt la preuve, que le navigateur invoquera environ quinze ans après, pour décider les Rois Catholiques à mettre ses projets à exécution et qui, en 1492, aboutiront à la découverte du Nouveau Monde.
A notre avis, Toscanelli n'était pas le seul à méditer ces données. La théorie que, sur l'autre rive de l'Océan, il y a des terres habitables et accessibles dut être à cette époque un sujet de discussions pour la plupart des cosmogra plies. Hercule d'Esté, considérant la découverte de Christophe Colomb comme une confirmation des idées propagées par Toscanelli, chargea, le 2G juin 1494, Manfredo Manfredi, son ambassadeur à Florence, de rechercher dans les papiers de l'astronome florentin, alors aux mains de Ludovic del Pozzo, neveu de ce dernier, toutes les notes qu'il pouvait avoir laissées sur cette question 8n ; si le duc de Ferrare se souvenait de théories géographiques remontant à plus de vingt années, c'est apparemment qu'elles avaient continué d'être le thème de commentaires et d'entretiens.
Ce n'est pas seulement à Florence que les savants s'occu-
paient de ce grand problème. En Allemagne, on y pensait aussi et l'école de Regiomontanus en fit, croyons-nous, le sujet de ses méditations. Un document contemporain, peu connu, vient à l'appui de notre dire. C'est une lettre adressée par le Dr Jérôme Mùnzmeister de Nuremberg à Joam II, roi de Portugal, le 14 juillet 1493 81. 11 ignore complètement et les projets et le départ et le retour de Christophe Colomb : tant fut peu profonde, hors d'Espagne, l'impression produite par cette expédition devenue si mémorable ! Le médecin allemand propose donc au roi de Portugal d'équiper des navires afin d'atteindre en traversant l'océan Atlantique la région où abondent la soie, les pierres précieuses et les épices. Mais, fait digne de remarque, nous retrouvons dans sa lettre tous les arguments dont se servirent Toscanelli, d'abord, et Christophe Colomb ensuite, sans qu'un seul indice puisse faire soupçonner un échange d'idées ou de mutuels emprunts. En réalité, c'était un fonds commun de réflexions inspirées par la lecture des polygraphes du moyen âge; c'était la résultante du travail qui n'avait cessé de se faire dans les esprits depuis Aristote. Cette genèse est bien connue et a été maintes fois démontrée.
Comparons maintenant les raisons alléguées par Mùnzmeister avec celles de Christophe Colomb :
COLOMB Ml NZMBISTBB
1. « Il est possible de navi- 1. « Aristote affirme, à la fin guer depuis la côte occidentale du livre II du traité De C',r/<> et de L'Afrique jusqu'à L'extrémité Mundo , que L'Extrême-Orient orientale de L'Inde, parce que la habitable est très rapproché de nier a peu d'étendue entre ces L'ouest; ce qui est encore démondeux points, comme le dit Aris- tré par d'autres preuves et l'opitote à la fin du livre II du traité nion d'autres philosophes. » Du Ciel et de la Terre. »
2. « Il y a dans le globe ter- 2. « Il n'est pas vrai que la restre six parties de terre ferme; plus grande partie du globe soit la septième partie seule est sub- sous les eaux. Au contraire, les mers'ée. » mers ont moins d'étendue que la
terre. »
3. « Si c'est une mer qui se 3. « De nombreux arguments trouve entre les deux, alors il prouvent qu'après une navigation sera facile de la traverser en de quelques jours seulement, on quelques jours. » peut atterrir à la côte du Cathay. »
4. « Comme toutes les mers et 4. « A l'exemple de votre oncle toutes les terres réunies forment Dom Henry vous n avez éparune sphère et, conséquemment gué ni efforts ni sacrifices pour que la terre est ronde, on peut démontrer que la terre est ronde, naviguer de l'est à l'ouest. » conséquemment... »
5. « Pedro Correa dit avoir vu 5. « Des pieds de bambous sur le rivage de l'une des Açores, sont souvent poussés par les temdes tiges et des roseaux ame- pètes jusque sur le rivage des îles nés par les vents d'ouest. )> Açores. »
Enfin Colomb et Miinzmeister citent à l'appui de leurs raisons les mêmes autorités : Aristote, Sénèque le Philosophe et le cardinal Pierre d'Ailly, lequel ne fait que répéter les arguments de Rog-er Bacon.
Ces données, Colomb les repoussa plus tard loin de lui, comme autant d'hérésies, non scientifiques, mais religieuses, car il revint de son second voyage convaincu que L'esprit céleste seul l'avait aidé dans ses découvertes, « Pour l'exécution de l'entreprise des Indes, je n'ai employé, dit-il, ni le raisonnement, ni les mappemondes, ni le calcul : les prophéties d'Isaïe ont été mes seuls guides s;!. » Ceint alors du cordon de Suint François et revêtu du froc de cet ordre, qu'il ne cessa plus de porter et dans lequel on l'ensevelit, Colomb n'en resta pas moins un homme pratique. Si, dans ses premiers appels, il avait invoqué seulement la Bible et les
prophètes, peut-être la découverte du Nouveau Monde eûtelle subi quelque retard. Ses pensées religieuses furent toujours tempérées par une juste appréciation des biens de ce monde : « L'or, dit-il, dès cette époque, est chose excellente, car il nous permet même d'envoyer des âmes en paradis S3. »
Ce n'est pas, d'autre part, que les raisons alléguées par Toscanelli, par Colomb, par Miirizmeister. fussent justes ou même plausibles. Au contraire, il est rare de voir pareil chapelet d'hypothèses erronées. Mais qu'importe ! Les découvertes dont le point de départ ne fut pas une idée inexacte se comptent sur les cinq doigts de la main. Notre science moderne elle-même, si justement vantée, est loin d'être exempte de cette tare inévitable. La découverte de la planète Neptune, par exemple, qui offre plusieurs points de ressemblance avec celle de l'Amérique, nous présente autant d'erreurs. Les équations de Le Verrier ne l'empêchèrent point de se tromper sur la masse, sur l'excentricité, sur la distance et sur l'orbite de l'astre perturbateur, astre dont il démontra néanmoins l'existence.
Et cependant, l'évolution du grand projet dans l'esprit de Christophe Colomb ne fut pas essentielle pour amener des résultats identiques à ceux que nous célébrons aujourd'hui !
La découverte du cap de Bonne Espérance, par Barthélémy Dias, en i486, six années avant celle de l'Amérique, décida le roi de Portugal à tenter de nouvelles expéditions maritimes.
Il s'agissait toujours d'arriver au pays des pierres précieuses, <lc la soie, «les aromates et des épices.
Le lundi 9 mars 1500, une flotte portugaise de treize
navires, commandée par Pedro Alvarez Cabrai, partit de Lisbonne et fit voile pour le Malabar et Galicut.
Cherchantjà échapper aux calmes du golfe de Guinée et aux vents alizés du sud-est signalés dans les instructions que Vasco da Gaina avait rédigées pour ce voyage, Cabrai se dirigea plus à l'ouest que sa route ne le comportait.
Les brises qu'il voulait éviter et le courant équatorial du sud, dont personne alors ne soupçonnait l'existence, le jetèrent hors de la voie tracée, et un jour de l'octave de Pâques, le 22 avril de l'an 1500, ses caravelles vinrent inopinément atterrir à un pays que ne connaissaient encore ni les Portugais ni les Espagnols8'1. C'était le Brésil!
Ces faits sont connus, mais on néglige d'en tirer la conséquence inéluctable, à savoir que, même si Christophe Colomb n'avait jamais vécu, l'Amérique eût néanmoins été découverte au printemps de la première année du xvie siècle.
Maintenant nous sommes en Espagne, loi triumphe ! Voici venir la clochette et les verges.
Dans les Athénées, on prélude à la célébration du centenaire par une sorte de veillée des armes. Depuis l'an passé, orateurs, savants, académiciens, discourent périodiquement, avec une faconde à nulle autre pareille, sur Colomb, sa vie, ses voyages. L'attitude est celle du lévite exerçant son sacerdoce. Malgré soi, l'on songe à cette chapelle de monastère où se succèdent à l'autel les frères du tiers ordre pour psalmodier sans relâche les vertus de saint François. Mais il y a une différence. A l'Athénée de Madrid, la voix s'élève souvent pour ramener les auditeurs trop fervents au calme et à la méditation. Colomb, nul ne doit l'oublier, est né hors d'Espagne. Sa gloire ne fut donc pas sans mélange. Ce n'est
pas lui, en réalité, qui découvrit l'Amérique, mais bien Martin Alonso Pinzon, véritable Espagnol, né sous le beau ciel de l'Andalousie. Et voici comment se démontre le fait :
D'abord, longtemps avant de connaître Christophe Colomb, Martin Alonso Pinzon savait que la Chine se trouve de l'autre côté de l'océan Atlantique. Il n'ignorait pas non plus l'existence des contrées mêmes que lui et le Génois devaient découvrir ensemble. Cette science germa dans son esprit, alors qu'étant allé à Rome vendre des sardines, il profita de l'occasion et fut visiter la bibliothèque du pape avec un sien ami. Ce dernier, grand cosmographe, fit voir à Pinzon une mappemonde sur laquelle étaient représentées les terres où personne encore n'avait abordé et il lui donna les renseignements indispensables pour atteindre ces régions lointaines. Sur ce, Pinzon, sans tarder, équipa trois navires, à ses frais, afin de tenter l'aventure.
Colomb, ayant entendu parler de ce projet, se rendit à Palos, où Pinzon s'empressa de se mettre à ses ordres, l'aidant de ses conseils et de sa bourse, voire de son influence, qui était grande à la cour de Ferdinand et d'Isabelle. Enfin, le généreux capitaine de Palos lui transféra les caravelles qu'il avait armées à grands frais, de son propre argent : sacrifice romantique (sic) et entièrement désintéressé, qui ne fut pas sans exercer une certaine influence sur la réussite de l'entreprise.
Quant au voyage et à la découverte de l'Amérique, on ne nie pas que Christophe Colomb partit de Palos et traversa l'Océan ; mais avant d'atteindre les terres nouvelles, le courage lui manqua. 11 voulut à toutes forces revenir au port sans avoir accompli sa tâche. Heureusement, Pinzon, son lieutenant, mais en réalité son supérieur, veillait. Il intervient, il ranime le cœur de Colomb, il impose sa volonté.
il indique la véritable route à suivre et bientôt apparaît le Nouveau Monde !
Ces balivernes, que les académiciens espagnols se sont donnés pour mission de propager 85 et qui viennent de valoir à l'un d'eux Sfi une couronne de lauriers tressée par les populations reconnaissantes, ont été ramassées dans des mémoires d'avocats déblatérant sans contrôle et où l'absurde le dispute au mensonge. Cette série de dires ridicules, implicitement reconnus faux par les décisions constantes du Conseil des Indes, fut produite au cours de procès que les descendants de Pinzon, longtemps après la mort de leur aïeul et celle de Christophe Colomb, ne cessèrent d'intenter et qu'ils perdirent toujours.
Personne d'ailleurs, même en Espagne pendant quatre siècles, n'a jamais ajouté foi à ces contes. 11 est parfaitement possible que Martin Alonso Pinzon soit allé vendre des sardines à Rome en 149 L et qu'on lui ait montré dans la bibliothèque du Vatican une carte représentant des terres supposées transatlantiques. Nous possédons encore plus de cinquante portulans, mappemondes ou sphères construites avant 1493 où figure, naturellement, la côte orientale de l'Asie, avec des îles imaginaires et fantastiques semées sur l'Océan. C'est évidemment une de ces cartes qu'on aura fait voir à Pinzon; s'il y découvrit la possibilité d'un atterrage aux Indes, cette trouvaille peut lui être disputée par tous ceux des marins qui jetèrent jamais les yeux sur un globe terrestre ou sur une mappemonde.
Quant à l'assertion que les navires appartenaient à Martin Alonso Pinzon ou à n'importe quel membre de sa famille, elle est absolument controuvée. La petite escadre comprenait en tout trois caravelles. La plus grande et la seule pontée, appelée la Santa Maria, appartenait à Juan de la Cosa ; la
seconde, la Pinta, à Cristobal Quintero ; la troisième, la Nina, d'après un document publié par ces biographes euxmêmes, aurait appartenu à Juan Nino. Aucun de ces trois propriétaires n'était le parent ou l'allié des Pinzon.
Les écrivains et conférenciers espagnols, dont nous examinons la thèse ou les paradoxes, ne se contentent pas de généralités. C'est par le menu surtout qu'ils brillent. Avec plus de patriotisme mal entendu que desprit critique, on les voit s'aventurer jusqu'à redire les paroles mêmes qu'échangèrent Colomb et Pinzon pendant le voyage. Ces dialogues ne sont pas de leur cru. La glose et les apartés (car souvent on se croit à la comédie), doivent seuls être attribués à cette classe particulière de panégyristes. Le fond , les mots et les phrases , proviennent des bavardages d'un vieillard de quatre-vingts ans et plus, recueillis quarantecinq années après la découverte. Ce témoin, proche parent de Martin Alonso, interrogé sur les preuves ou sur les sources de ses allégations, répond d'ailleurs que, personnellement, il ne sait rien du tout, puisqu'il n'y était pas, et se borne à répéter ce que lui dirent... les frères Pinzon87 ! Nous recommandons aux légistes cette manière si impartiale d'élucider une enquête. Voici donc, d'après ces précieux renseignements, ce que Martin Alonso laissa tomber de ses lèvres au moment où, abattu, anéanti, jetant le manche après la cognée, Christophe Colomb implorait son secours. Ne perdons pas un mot de ce colloque :
« Les trois navires ayant été réunis à la portée de la voix, Martin Alonso Pinzon dit à l'Amiral :
— Que me veut Votre Seigneurie?
« Et Colomb répondit :
— Martin Alonso. les gens qui sont à mon bord murmurent et veulent s'en retourner. C'est aussi mon sentiment,
— oo
car il y a assez longtemps que nous naviguons sans avoir trouvé la terre.
« Et Martin Alonso de répliquer avec énergie :
— Faites pendre haut et court ou jeter à la mer une demi-douzaine de ces gens. Et si vous n'osez le faire, moi et mes frères nous irons à votre bord et l'exécuterons incontinent. Une flotte envoyée par l'ordre de si grands monarques ne saurait revenir sans apporter de bonnes nouvelles. »
« Sur ce, l'Amiral [Colomb1 se soumit à la ferme volonté du capitaine de Palos [Pinzon] 88. »
Ce dialogue, qui tient plutôt de l'opérette que de l'histoire, à la façon surtout dont un des biographes espagnols l'encadre et l'embellit89, nous est néanmoins donné comme parole d'Evangile.
Avocats de profession pour la plupart, ces orateurs et ces apologistes eussent pu, ce semble, reproduire un autre témoignage pris dans les premiers interrogatoires et qui est d'une certaine valeur. Ne fût-ce que pour prouver précisément le contraire de ce qu'ils affirment. Voici cette déposition :
a Le témoin Manuel de Valdovinos dit qu'ils [les Pinzon] s'approchèrent avec leurs navires de celui de Colomb et lui dirent :
— ■ Seigneur, où allons-nous ? Après un trajet de huit cents lieues, nous n'avons pas encore trouvé la terre et ces gens croient courir à leur perte.
« Colomb répondit :
— Martin Alonso, faites moi le plaisir de passer encore avec moi ce jour et cette nuit et si je ne vous montre pas la terre avant demain matin, alors coupez moi la tète. Si je ne tiens pas ma promesse, vous pourrez toujours vous eu retourner !
« Martin Alonso répliqua :
— ■ (.( Maintenant, Seigneur, qu'il en soit donc ainsi et que jamais Dieu ne veuille que la Hotte d'un si grand roi f agisse autrement" non pour cette nuit seule, mais durant une année [s'il le faut]90».
En d'autres termes, c'est Pinzon qu'il faudrait accuser d'une défaillance, Colomb, au contraire, aurait persisté dans l'entreprise. Ajoutons que ce témoignage fut produit par les Pinzon eux-mêmes. Leurs avocats posthumes ne peuvent donc le récuser.
D'ailleurs, comment croire un seul instant que Colomb eût jamais souffert de son subordonné le langage ridicule et insolent qu'enregistrent avec une joie manifeste ces trop zélés défenseurs d'une séquelle de faux témoins ? Peut-on s'imaginer aussi une faiblesse, un abaissement plus contraires à ce que, de source certaine, nous savons de l'audace, de la persévérance, de la foi robuste en soi-même et en ses idées, qui constituent le véritable caractère de Christophe Colomb ? Répéter de pareilles billevesées et y croire, c'est être aveuglé par l'amour-propre national, c'est reconnaître qu'on ne sait pas dépouiller un dossier, c'est prétendre tenir pour nulles toutes les chroniques et tous les documents contemporains. N'ayons crainte. Des paroles creuses, même sonores, ne sauraient suffire. Les gens sensés croiront toujours que Pierre Martyr, Bcrnaldez, Oviedo et Las Casas, témoins oculaires du retour des caravelles, en savaient plus long sur le rôle de Colomb et sur celui de Pinzon que les conférenciers de l'Athénée de Madrid ! Ce ne sont pas non plus les preuves qui manquent et nous saurons bien montrer, avant longtemps, ce que les allégations sur lesquelles comptent les académicien^ espagnols pour en imposer à l'opinion publique ont de faux et de frelaté".
Colomb n'avait pas trouvé facilement des hommes qui consentissent à le suivre; aux criminels de toute sorte qui voudraient s'enrôler, on avait promis de suspendre à leur égard Faction de la justice. On doit croire que ce n'est pas seulement l'équipage du vaisseau-amiral qui était si mêlé. Martin Alonso Pinzon et son frère, VicenteYanez, sur les deux autres navires, durent aussi souffrir du mauvais vouloir, de l'impatience et des plaintes de leurs matelots. Dans ces conditions, il est naturel que les commandants se soient réunis pour parer à une insubordination de plus en plus menaçante. On s'explique aussi que Colomb et les deux Pinzon, tous trois hommes fortement trempés, aient résolu d'un commun accord de n'abandonner l'entreprise quà la dernière extrémité. Mais prétendre que les capitaines de Palos seuls eureut cette force de caractère, tandis que Colomb, être pusillanime et découragé, ne fit que subir leur ascendant, c'est se moquer !
Pour Martin Alonso Pinzon particulièrement, l'historien se demande où ces apologistes de la dernière heure ont encore été chercher ce qu'ils nous racontent de ses vertus et de sa part prépondérante dans l'équipement de la première expédition de Colomb ? Ces fables proviennent de la même source empoisonnée.
Le discours d'ouverture des fameuses conférences de l'Athénée de Madrid, — qu'avec ironie, sans doute, on nous dit « ne devoir être guidées que par la vérité historique » — , décrit Pinzon comme un personnage absolument désintéressé et qui s'engagea dans cette tentative « sans l'espoir dune récompense ». Les actes prouvent, au contraire, que l'entreprise fut pour lui une affaire, et rien de plus. Le procès intenté par son fils et héritier devant le fiscal, en 1 508, énonce positivement « qu'en vertu d'une convention intervenue à
Palos lors de l'armement de l'expédition , Colomb s'était engagé à partager avec Martin Alonso Pinzon tout ce que les Rois-Catholiques lui accorderaient ». Et c'est ce partage que les Pinzon ne cessèrent de réclamer en justice pendant trente années. Voilà pour l'idée que sa propre famille avait du désintéressement si vanté aujourd'hui de ce capitaine.
C'est dans l'habileté professionnelle et la hardiesse dont ils firent preuve, — et auxquelles Colomb fut le premier à rendre justice ■ — ; c'est dans leurs efforts pour former un équipage, que résident les bons offices rendus au navigateur génois par les Pinzon. Certes, ce fut un service signalé; mais Martin Alonso Pinzon ne fit rien d'autre, de sa personne ou de ses biens, pour le nolis et l'équipement des caravelles; les documents le prouvent. Quant à lui attribuer le rôle principal dans l'exécution et le succès de l'entreprise, à en faire même — chose incroyable! — une sorte d'esprit romantique 92, c'est encore une fantaisie qui ne supporte pas l'examen.
Pinzon est mentionné pour la première fois le 6 août K92, jour où le gouvernail de la Pinta, qu'il commandait, se rompit. Le 21 novembre, il disparait subrepticement, avec l'intention de faire des découvertes pour son compte, et, en effet, la semaine suivante, sa caravelle atterrit à Hispaniola, recueille un peu d'or, se rembarque et rallie l'escadre. Le 2') janvier, il disparait encore. Cette fois, ce marin, prétendu romantique et désintéressé, cet « astre de première' grandeur ». abandonne tout à fait son chef d'une façon indigne, et vogue vers l'Espagne, comptant recueillir avant lui l'honneur de la découverte.
Le fait est patent. Le-- historiens sont unanimes pour condamner la conduite ^\r Pinzon. C'esl ;itiN>i le verdict de la postérité; tous les académiciens, tous les phraseurs du
royaume de Castille n'y pourront jamais rien changer. Maintenant, que Martin Alonso soit mort de chagrin, bourrelé de remords, comme le dit Las Casas, ou simplement de maladie en débarquant, ainsi que le déclare un témoin, cela importe peu.
S'être imaginé qu'un Espagnol avait découvert le Nouveau Monde malgré Christophe Colomb, ne fût-ce que par ricochet, et réussir à faire de cette niaiserie patriotique un article de foi pour la nation entière, c'était déjà un beau succès, quoique prévu. Mais, quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre, et l'Académie madrilène de l'Histoire eut manqué à sa noble mission si un de ses membres, fùt-il seulement de la catégorie provinciale et secondaire03, ne s'était mis à l'œuvre pour renforcer les droits acquis de ce chef par l'Espagne à l'éternelle gratitude du genre humain. Le problème était de dédoubler Pinzon, sans l'amoindrir. On s'avisa d'exhiber une autre gloria national, à côté de lui, et ce fut encore un Andalous qui décrocha la timbale.
Son nom est Alonso Sanchez. Il était pilote et, nous diton, de Huelva même. Un jour de l'année 1484, qu'avec son petit navire, chargé, heureusement pour lui, de sucreries et de conserves, il venait des Canaries, une saute de vent le porta vers l'ouest, loin et longtemps. C'est alors que sa cargaison de douceurs et de boîte de sardines lui devint très utile. Bref, ce fut à Saint-Domingue qu'il aborda.
Au retour, Alonso, ayant fait escale à l'île de Tercère, se mit incontinent à la recherche de Christophe Colomb, déjà fameux, semble-t-il, comme navigateur et cartographe. Colomb l'accueillit avec amour : con mucho amor. Mais pris d'un malaise subit, ce qui s'explique d'ailleurs par la nature
spéciale de son alimentation durant ce pénible voyage, Alonso n'eut que le temps de révéler à Colomb le secret de sa découverte et de mourir dans ses bras.
Ce conte a été pris dans un livre écrit quatre-vingts ans après la date de cette prétendue histoire et n'est qu'une paraphrase revue et considérablement augmentée d'un récit publié par Oviedo94 en 1535, mais uniquement pour en faire ressortir le caractère apocryphe, audacieux et absurde. Discuter pareille fable, ailleurs que sur les rives du Guadalquivir, serait faire injure à l'intelligence du lecteur.
Il est un fait, cependant, qui peut expliquer l'origine des revendications de cette nature et qu'on a toujours vu se produire quand une découverte est livrée à la publicité.
Dès le milieu du xve siècle, de hardis marins portugais, açoriens, anglais, tentèrent d'atterrir aux îles fantastiques, telles que celles de Saint-Brandan, des Sept-Cités, de l'Antilia, etc., semées à travers l'Océan sur toutes les mappemondes du moyen âge. Nous avons relevé93 (outre les voyages des Scandinaves, qui sont d'un ordre différent et furent suivis d'effets), de 1431 à 1492, vingt-et-une expéditions de ce genre. Aucune de celles-ci n'atteignit les côtes du Nouveau Monde ; mais le souvenir de ces tentatives resta fixé parm les populations maritimes, particulièrement aux Açores, qui en furent le principal foyer. C'est de là, certainement que provient cette catégorie de légendes, y compris celle de l'inca Garcilasso de la Vega, que nous avons rapportée plus haut. Le succès de Colomb leur donna un regain qui n est pas encore oublié.
• 11 eût été d'une bonne politique de ne pas limiter le mérite
IIariiisse. — Christophe Colomb devant l'JIistuire. 5
de cette grande entreprise aux seuls efforts de pilotes andalous. Certes, les académiciens espagnols ont assez d'imagination pour satisfaire le désir si naturel qu'éprouvent d'autres provinces que l'Andalousie de figurer sur ce palmarès d'une nouvelle espèce. La Biscaye, par exemple, peut dores et déjà revendiquer cet honneur insigne, car selon les premières versions, l'aventureux nautonier était au même titre natif de ce pays. C'est longtemps plus tard que Huelva, par suite d'un avatar non encore expliqué, devint exclusivement le lieu qui vit naître Alonso.
En attendant, les îles de ce beau royaume ont déjà élevé la voix. Majorque insiste pour que justice lui soit rendue, à cause de Raymond Lulle, natif des Baléares. C'est dans l'un des quatre mille écrits de ce docteur illuminé que Colomb puisa lidée dont la réalisation devait l'illustrer, et nulle part ailleurs. L'honneur de cette heureuse trouvaille, juste récompense de profondes recherches, revient à une gentille dame, d'abord, puis à un révérend père jésuite, et ce fut encore à l'Athénée de Madrid, dans une de ces étonnantes conférences dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs, que la lumière se fit.
Après avoir sacrifié aux grâces, selon les rites de ce temple, fin-de-siècle, de la gratitude et de la vérité, c'est-à-dire en rappelant dune façon particulière les mérites de Christophe Colomb récemment découverts en Espagne, tels que, par exemple, « son ambition, son népotisme, sa dureté et sa cruauté, son prurit esclavagiste et sa soif de l'or, restes de ses anciennes pratiques de corsaire et de boucanier96 », la charmante conférencière pose les principes suivants :
« C'est Raymond Lulle qui, en réalité, a découvert les Amériques. A Colomb, en récompense de son énergie et de sa persévérance [on n'est pas plus aimable!], lui réservé l'im-
mense honneur et la chance de les rencontrer deux siècles plus tard 97. »
L'académicienne (ou digne de l'être), prouve ensuite sa thèse en ces termes :
« Raymond Lulle, dans ses Quœstionesper artemclemonstrativam solubiles, n° loi, enseigne que la cause principale du flux et du reflux de l'Océan est la courbe des eaux appuyée sur une terre occidentale, à l'opposé de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne et de l'Afrique, laquelle est portée sur les côtes de ces pays ; attendu que la courbe des eaux, comme corps sphérique, doit pouvoir s'appuyer sur un arcboutant à l'opposé98. » Comme si Christophe Colomb, qui couchait avec l' Imago mundi du cardinal Pierre d'Ailly sous son oreiller, avait eu besoin de ce galimatias majorquinpour concevoir la pensée d'une expédition transatlantique!
Pour être complet, il fallait aussi démontrer que le grand Génois avait étudié les Quaestiones précitées. C'est ici que le s ivant père jésuite, à cheval sur un ancien académicien péninsulaire, se révèle et nous donne encore un de ces échantillons de la logique et de la profondeur qui distinguent la science espagnole entre toutes les sciences du monde.
D'abord, Raymond Lulle aurait laissé à Gênes, à la fin du treizième siècle, tous ses papiers : — ceci est une première invention. — Ces papiers auraient contenu lesdites Quœstiones : — invention n° 2. — Ce serait dans la demeure même de Christophe Colomb (né plus de deux cent cinquante ans après), qu'ils auraient été déposés : — - invention n° 3.
L'impartialité nous fait un devoir de reconnaître que ce curieux chapitre d'histoire hispano-péruvienne et semipatriotique a pour base, non seulement des hvpothèses, mais aussi un amas de déductions assez, réussies. Le lecteur en jugera :
« Un nommé Stephano Colombo (?), Génois, martyrisé par les Maures, fit don de ses restes mortels au roi, [de Bougie] avec l'arrière-pensée que ce dernier lui ferait le plaisir de les envoyer à Gênes. Il n'y a donc absolument rien d'impossible à ce que les papiers de Raymond Lulle [qu'on ne distingue pas très nettement dans cette affaire de pompes funèbres], aient été envoyés enLigurie". »
D'ici, nous voyons les ancêtres de Colomb recevant, dans quelque village de la Fontanabuona, les encombrantes paperasses du philosophe baléarien, et ces pauvres tisseurs, qui certes ne savaient pas lire, conservant avec soin, d'un siècle à l'autre, des traités de métaphysique, dont ils devaient se soucier comme un poisson d'une pomme, les transportant avec eux de Moconesi à Quinto, de Quinto à Gênes, de Gènes à Savone, et Christophe Colomb, enfin, délaissant son métier à tisser pour approfondir les Quœstiones per artcm demonstrativam solubiles !
Ces prétentions rétrospectives s'expliquent et ne manquent pas d'intérêt. Leur moindre défaut, c'est d'éveiller l'envie de tant d'autres villes du royaume, qui peuvent certainement exciper de droits aussi légitimes à un tel honneur. Les académiciens espagnols eussent dû éviter ce désagrément. Patriotes, profonds politiques, connaissant l'histoire comme personne, ils pouvaient dès le début enrayer le mouvement. Pour ces érudits, rien de si facile. Il suffisait de produire une revendication plus flatteuse encore pour la patrie et la première dont les annales de la péninsule aient gardé le souvenir. C'était donner satisfaction à tous et à chacun; du coup, en effet, Colomb se serait trouvé dépossédé de son injuste gloire, non au profit de Huelva, de Majorque
ou de Bilbao en particulier, mais au profit de l'Espagne tout entière.
Cette réclamation conciliatrice a été formulée avec éclat en 1535, par Gonzalo Fernandez de Oviedo, historiographe royal, dans son histoire des Indes 10û, écrite sous les auspices de l'empereur Charles-Quint, de glorieuse mémoire. Elle s'y trouve soutenue avec une précision, une ampleur d'arguments et de preuves qui font prévoir la sciencegrande et sûre des historiens péninsulaires de notre époque. La voici, résumée au plus près :
Les Indes occidentales, Cuba, Hispaniola, Porto Rico, etc., ne sont en réalité que les Hespérides, ainsi nommées d'après celui qui découvrit ces îles, c'est-à-dire Hesper, douzième roi d'Espagne, mil six cent cinquante-huit ans avant la naissance de Jésus-Christ ; — à preuve, ce que rapportent avec une fidélité incontestable, Bérose, Calepino et Isidore de Séville, surtout ce dernier (un compatriote).
L'illustre Académie royale de l'Histoire, désormais avertie, devrait conseiller aux villes rivales d'abdiquer, devant un droit aussi auguste que celui d'Hesper, la gloire d'avoir vu naître le héros qui le premier aborda en Amérique. Elle mettrait fin à cette concurrence qui est un véritable crèvecœur pour la galerie.
L'honneur castillan exige en plus que certain fait historique, présenta la mémoire de tous, soit élucidé à nouveau el selon les méthodes qui régnent en Espagne. Tout le monde a entendu parler de Bobadilla. C'est le proconsul que Ferdinand et Isabelle envoyèrent a Hispaniola en 1500, afin de procéder à une enquête sur les actes, vrais ou supposés, de Christophe Colomb. On lui reprochait le désordre
de la colonie, les cargaisons d'Indiens inoffensifs expédiés à plusieurs reprises pour être vendus sur le marché de Séville, comme esclaves, contrairement aux ordres d'Isabelle, voire même trop peu d'empressement à faire parvenir l'or que Ton commençait à extraire des mines.
Le lecteur sait comment Robadilla, malgré les vertus qu'Oviedo lui attribue, abusa des pouvoirs dont ses souverains Fayaient muni. De parti pris, sans explications, ce grand seigneur espagnol s'empara du gouvernement de l'île, ainsi que des papiers et de la fortune privée de Colomb et de ses frères, qu'il jeta en prison.
Nous devons dire aussi que l'inflexibilité de caractère de Barthélémy Colomb, chargé en l'absence de Christophe de gouverner la colonie, avait exaspéré les Espagnols, peu enclins de toutes façons à supporter le commandement d'un étranger, en outre, homme d'origine obscure. Christophe Colomb, lui-même, n'avait pas toujours la main légère. Pour ne citer qu'un exemple ou deux :
Adrien de Mogica, réfractaire à son autorité, avait été condamné à être pendu. Espérant retarder l'exécution, ce rebelle différait autant que possible le moment de se confesser. Colomb, à bout de patience, le fit jeter par dessus les créneaux du fort l01. 11 s'imagina aussi d'ordonner qu'on coupât le nez et les oreilles des Indiens coupables de méfaits. Nous ne devons pas conclure de là qu'il fut inhumain. Colomb ne se résolut à faire exécuter Mogica de cette façon qu'avec des larmes dans les yeux lfl\ Et s'il prescrivit ces affreuses mutilations, c'est pour l'unique motif qu'elles laissaient des marques fort difficiles à dissimuler103. N'y voyons que les mauirs de l'époque et particulièrement celles des Espagnols. Ces cruautés cl nient alors choses naturelles; et le vertueux Bobadilla en personne n'eut pas hésité à les commettre le cas échéant.
Après l'avoir mis aux fers et gardé deux mois dans un cachot, Bobadilla renvoya Colomb en Espagne. C'est enchaîné par ses ordres comme un vil criminel, que l'homme qui découvrit le Nouveau Monde fut ramené à Cadix.
M. le Président du conseil des ministres à Madrid, inaugurant les singulières conférences de l'Athénée, se serait écrié : « Somme toute qu'a fait Bobadilla, sinon appliquer le principe, aujourd'hui chéri de tous, de l'égalité devant la loi ? Colomb, à ses yeux, était un délinquant : comme délinquant il le traita 104. » Mais c'est justement ce principe que Bobadilla a violé ; les preuves sont positives sur ce point. C'était aussi, alors comme maintenant, un principe chéri de tous que l'accusé est présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été reconnu coupable, et que nul ne doit le frustrer des privilèges que cette présomption comporte. D'ailleurs, Colomb avait acquis assez de droits à la reconnaissance de son pays d'adoption pour se voir épargner le traitement réservé aux
g tbonds et aux malfaiteurs de la pire espèce. Eùt-on traité ainsi Gonzalve de Cordoue quand. Ferdinand d'Aragon, en proie à d'injustes soupçons lui ordonna de quitter Xaples et de licencier son armée ?
Un pareil acte ne se juge pas non plus avec des maximes, des phrases et des lieux communs. C'est du fond de la conscience, spontanément, qu'en face de faits semblables surgit leblàme. Pour être ministre, on n'est pas moins tenu de scruter les faits et de connaître l'histoire. Les récits de Las Casas et d'Oviedo ""' sont formels. Bobadilla, en tout état de < :ause, outrepassa ses pouvoirs et son droit. Colomb ne fut jamais un rebelle. Aussitôt que Bobadilla lui eût fait connaître le mandat dont les Rois-Catholiques l'a\aienl investi, il quitta BonaO et. sans ÇSCOrte, sans armes, seul. \int à Sanlo-Domingo se soumettre a son autorité. A la première
réquisition, il enjoignit à son frère Barthélémy de montrer la même obéissance, avec le ferme espoir que Ferdinand et Isabelle sauraient leur rendre justice. Mais avant de l'avoir interrogé, entendu ou même vu, sans l'informer des charges produites contre lui, Bobadilla, n'obéissant qu'à la passion, fait enchaîner Colomb, le jette clans un cachot, ordonne de le transporter les fers aux pieds, comme un galérien, hors du pays dont il avait doté l'Espagne, hors de la colonie qu'il avait fondée. Sont-ce ces odieux procédés que sur l'autre versant des Pyrénées on appelle le droit commun ?
Quand des écrivains espagnols demandent qu'on ne tienne pas la nation entière responsable de l'injustice commise par Bobadilla, ils sont dans le vrai, car ce fut un acte individuel. Mais défendre une indignité aussi flagrante, c'est payer d'audace !
L'histoire a flétri cet acte inique. Eh ! bien, dans les discours de l'Athénée, institués, — chose bizarre, — pour célébrer la mémoire de Christophe Colomb, un orateur, brochant sur les paradoxes de son chef de nie, nous informe qu'on ne doit y voir qu'un châtiment mérité. Dans ce panégyrique, d'un genre tout à fait nouveau, l'homme qui de l'Espagne doubla l'empire et quintupla les richesses, est qualifié de despota, disleal, concusionarîo, inhumano, desorganisador c inepto 117 ; c'est-à-dire de scélérat et d'imbécile.
Un des journaux les plus importants de la Péninsule, intitulé YImparcial, trouve dans ce jugement « une preuve nouvelle des dons prodigués par la nature à l'éloquent orateur qui l'a formulé aux applaudissements de l'assemblée et la marque de son mérite universellement reconnu d'historien érudit et profond118 ». En d'autres termes, la victime, c'est Bobadilla, et le spectacle de Christophe Colomb, chargé de chaines, n'est qu'un sujet de pendule !
Toujours dans cet esprit de glorification, les académiciens espagnols viennent encore de trouver quelque chose à l'honneur du héros. Ils insinuent que Colomb, à l'âge do cinquante-cinq ans [selon leurs calculs), non content d'avoir séduit Béatrice Enriquez, vécut à ses crochets.
Los premiers traits do cette singulière histoire se discernent dans la biographie enluminée do Colomb récemment sortie dos presses de Barcelone, et dont il a été déjà questiou r ''■'. Il s'agit du huitième dos irais du premier voyage laissé à la charge du hardi Génois : d'où vouait l'argent ? i Nous inclinons, à soupçonner, dit l'ingénieux biographe andalous, que la famille de dona Béatrice Enriquez, los Arana de Cordoue, ou grâce à eux, d'autres hidalgos de ootto ville fournirent los sommes nécessaires, s Pour parler comme Basile, puisque la première scène se passée Séville :
«; un venticello,
Un' auretta assai gentile, Che insensibile, sottile, Leggermente, doicemente, Incominsia </ susurrai-.
Puis, « lo mal ost fait, il germe, il rampe, il chemine et rinforzando de bouche en bouche il va le diable. » C'est d ans une élucubration hispano-américaine et prétendue historique, d'un autre* académicien espagnol, orateur célèbre en Bon pays, que cette idée baroque revêt sa forme définitive.
«. Los doublons de Béatrice et de ses proches servirent à défrayer los préparatifs de la grande entreprise. Nous rencontrons même dans los papiers de famille des comptes d'arrérages entre les deux maisons. Pondant deux années,
Colomb ne donna parmi nous aucun signe de vie, comme si rien n'eut pu le distraire des joies et du bonheur immense auquel il s'abandonnait à Gordoue no. »
E le teste ed i cervelli Fa s t or dire, e fa gonftar Délia bocca fuori ascendo, Lo schiamazzo va crescendo.
Et voilà comme on écrit l'histoire à Séville et à Madrid !
C'est une invention de toutes pièces.
Pendant deux années, Colomb n'aurait donné aucun signe de vie, s'abandonnant aux délices de Cordoue, dit l'illustre discoureur.
Le 5 mai, le 3 juillet, le 27 août et le 15 octobre i 487 , Colomb touche en personne à Cordoue des subsides de Ferdinand et d'Isabelle. Au printemps de 1488, le roi de Portugal lui écrit à Séville et la lettre parvient parfaitement à son adresse m. Le 16 juin suivant, nous revoyons Colomb à Cordoue, ville où on lui accorde de nouveaux secours. Le 12 mai 1489 112, les Rois Catholiques le font venir à la cour. Enfin, pendant les deux années qui suivirent il habite, h la connaissance de tout le monde, en Andalousie, chez le duc de Medina- Celi, qui encourage ses projets de découvertes l13.
Quels autres signes de vie pouvait alors donner le pauvre et obscur aventurier génois ?
« Les doublons de Béatrice Enriquez ! » s'écrie l'orateur espagnol.
La malheureuse femme! Le peu que nous sachions d'elle inspire la pitié, décèle la pénurie, la misère. La seule fortune (pion connaisse de cette prétendue capitaliste consistait en une pension viagère de 10.000 maravédis, à prendre sur le revenu des abattoirs de Cordoue. Que le lecteur ne sursaute
pas en voyant ce gros chiffre. Ces 10.000 maravédis représentaient exactement 296 francs de rente 114.
En 1498, à la veille de partir pour son troisième voyage, Colomb chargea Diego, son fils légitime et héritier, d'ajouter à cette pension une annuité de 10.000 maravédis ; ce qui portait les moyens d'existence de Béatrice à 592 francs, par an. Pour une femme que certains prétendent avoir été de plein droit vice-reine et grande-amirale douairière des Indes, la pitance nous paraît maigre. C'est la première fois que Béatrice se trouve mentionnée11-'.
La seconde fois qu'on lit son nom, c'est dans le testament de Christophe Colomb et en des termes qui méritent d'être rapportés :
« Je dis et ordonne à mon fils Diego d'avoir soin de Béatrice Enriquez, mère de mon fils Fernand; qu'il la mette à même de vivre d'une façon honorable, comme étant une personne envers laquelle j'ai [contracté] de si grands devoirs. Ce que j'en fais, c'est pour alléger ma conscience, car cela pèse lourdement sur mon àme. 11 n'est pas permis d'en écrire ici la raison 1IG. »
La raison n'est certes pas de s'être rendu débiteur de Béatrice sans la rembourser jamais en espèces, mais de lui avoir fait un enfant et de l'avoir abandonnée.
Enfin, son nom reparait, et pour la dernière fois, dans le testament de Diego, qui, se reprochant de ne pas avoir payé les 296 francs additionnels de Béatrice Enriquez pendant les trois ou quatre dernières années de sa vie, ordonne à ses exécuteurs testamentaires de solder col arriéré 117.
C'est cela que L'éloquent académicien appelle « les comptes des deux maisons », tout comme s'il s'agissail d'un règlement d'hoirie entre Medina-Sidonia et Medinu-Celi !
Non, en vérité, ce ne fut pas Béatrice Enriquez, ni sa
famille; ce furent encore moins les Pinzon qui avancèrent le huitième des frais du premier voyage de Colomb. Qui donc alors se montra confiant et généreux ? Le mérite en revient à des compatriotes du grand navigateur, Génois et Florentins, établis à Séville, à Xérès 118, à Cadix, Jacopo de Negro, Luigi Doria et Juanoto Berardi ; à telle enseigne que ce dernier ne fut jamais remboursé de ses avances. Ajoutons, pour mémoire, que le huitième pour le second voyage fut également fourni par des Génois : Francesco de Rivarol, Francesco Doria, Francesco Cataneo et Gaspar Spinola119.
Et ce carnaval vient seulement de commencer !
C'est qu'en Espagne, la pensée qui préside à cette grande commémoration, à tous ces discours et à toutes ces fêtes, n'est pas de célébrer la mémoire du héros. Il s'agit encore moins de rappeler avec orgueil aux générations nouvelles les services signalés que Christophe Colomb rendit à sa patrie d'adoption. Quatre cents ans de gloire n'ont pu encore lui faire pardonner son origine étrangère et son sang de plébéien. Le stigmate infligé par la morgue et la jactance castillanes, gardant sa cruelle empreinte à travers les siècles, reparaît plus profond, plus injuste que jamais ! L'Espagne ne peut, ne veut se soumettre à l'idée qu'elle est redevable à un étranger d'avoir étendu son empire au-delà des mers, conquis etouvert à l'activité humaine un hémisphère entier, émerveillé l'Europe pendant cinquante années. C'est grâce encore à ce pauvre émigrant, à ce Génois en guenilles, à son génie, à son initiative et à ses efforts, que la nation espagnole doit de pouvoir venir aujourd'hui réclamer une place parmi les peuples qui ont bien mérité de la civilisation. Grenade et Lépante s'effacent devant le souvenirde la découverte du Nouveau Monde !
Cette dette de gratitude fut toujours lourde à porter. Un noble cœur cependant protesta, à l'époque même, contre une méconnaissance aussi odieuse. Oviedo, s'adressant à Charles-Quint, eut le courage de dire, en pleine cour :
a II est notoire que Christophe Colomb a découvert les Indes au temps de vos nobles aïeux. C'est un des plus signalés services que sujet ait jamais rendu à son souverain. En vérité, je ne tiens ni pour Castillan, ni pour bon Espagnol quiconque oserait le méconnaître. Soyez persuadé, Sire, que les anciens eussent élevé une statue d'or à un pareil homme, sans cependant se croire quittes envers lui 12°. »
Ce sentiment est vrai. Tout historien impartial le partage. Ce fut à Madrid même, il y a trois siècles, qu'un généreux écrivain l'exprima. Qui le croirait de nos jours en écoutant les diatribes prononcées à l'Athénée par des orateurs espagnols, aux applaudissements de l'assemblée? C'est qu'un nouveau sentiment, non moins inique, vient maintenant se greffer sur l'ingratitude. On veut, au delà des monts, revoir le verdict de la postérité. De petits esprits s'imaginent qu'ils peuvent amoindrir le rôle de Christophe Colomb dans l'histoire, etnonseulement réhabiliterdes comparses que le temps a flétris, mais assigner à l'un, la première place, aux autres un rang digne d'envie dans la mémorable entreprise. Martin Alonso Pinzon, le lieutenant de mauvaise foi et transfuge; le Père Boïl, moine aux basses intrigues; Bobadilla, le despote atrabilaire, esprit étroit, âme mesquine, voilà les hommes que l'Espagne cherche à soustraire au mépris et qu'elle veut honorer, en rabaissant Colomb, son œuvre, ses services et sa gloire !
Mais à qui pense-t-on en imposer? Ces académiciens s'ima-
ginent-ils qu'à Paris, à Londres, à Munich, à Vienne, c'est comme à Madrid et à Séville; que les gens qui écoutent et qui lisent sont si crédules et ignorent à ce point l'histoire, qu'ils puissent jamais se laisser prendre à de vaines prétentions et à des phrases, inspirées par un insatiable orgueil, lancées du haut des tréteaux ?
Demain, il y aura quatre siècles que des historiens étudient les annales de la découverte du Nouveau Monde. Cinq chroniqueurs espagnols : Pierre-Martyr d'Anghiera, Oviedo, Las Casas, Bernaldez, Marino Siculo, tous témoins de ce grand événement; d'autres, comme Herrera, Munoz, Xavarrete, qui, par leur position officielle d'historiographes, eurent accès aux archives les plus secrètes de Simancas et de Séville, nous ont laissé des récits et des analyses qui témoignent d'une connaissance approfondie des documents. Aucun d'eux n'avait intérêt à dissimuler la vérité, surtout au détriment de Castillans et d'Andalous et pour le profit d'un homme que les Espagnols n'aimèrent jamais. Ferdinand d'Aragon (pour sa fille Jeanne), Charles-Quint, Philippe II, ne pouvaient que gagner à voir l'œuvre de ce Génois diminuée et à en partager le mérite entre leurs sujets. Pendant deux siècles, les voûtes du Conseil des Indes retentirent des réclamations provoquées par un immense héritage, qui n'avait d'autre origine que la part de Christophe Colomb dans cette découverte même. Au cours de ces procès d'hoirie, la Couronne dut maintes fois intervenir; enquêtes, mémoires, plaidoyers, décisions judiciaires se succédèrent sans relâche, épluchant les faits, remontant aux sources, en appelant aux témoignages contemporains. Ces chroniques et ces dossiers, nous les possédons tous. Vainement ony chercherait un seul indice plausible du rôle prépondérant et des vertus que les discoureurs espagnols, académiciens et conférenciers des deux sexes, inspirés
par un patriotisme dévoyé et futile, prétendent conférer à Martin Alonso Pinzon, à Bobadilla, à Boïl, nous ne savons à qui encore !
Est-ce donc que ces apologistes ont exhumé de Simancas ou de l'Archive des Indes quelque nouveau dossier, authentique et contemporain? Les plus anciens documents qu'ils citent furent connus des premiers chroniqueurs, en particulier de l'évêque Barthélémy de Las Casas, qui les a analvsés, jugés, condamnés. Quant à ceux de dates plus récentes et dont se targuent à l'Athénée les académiciens espagnols, ce ne sont que des facturas dédaignés par le Conseil des Indes, des enquêtes partiales auxquelles les juges n'accordèrent aucune foi, des dépositions de témoins complaisants qui suintent le mensonge par tous les pores. Non, l'heure de cette prétendue réhabilitation n'est pas venue. Elle ne sonnera jamais. L'appeler de ses vœux, c'est mentir à l'histoire et bafouer la vérité !
Des hommes sérieux, des savants, se sont aussi mis de la partie pour amoindrir Christophe Colomb, et comme le moment est bien choisi ! Hàtons-nous d'ajouter qu'ils n'ont pas plus raison que les autres.
Dans de récentes histoires de l'époque appelée le siècle des découvertes, il est souvent question du « Prince des navigateurs » et de ses hauts faits, que rien ne saurait égaler. Pour le commun des mortels, le premier nom qui vient sur les lèvres en lisant ces louanges, c'est celui de Christophe Colomb. Le commun des mortels se trompe. Ce marin incomparable, le plus grand de tous, c'est Magellan. Quant au Génois, « rien de plus insignifiant » que son voyage, comparé à l'expédition du héros portugais1'21. « A presque tous les points de vue, le parallèle est en faveur de ce dernier1'2. » Enfin, à Magellan revient l'honneur « d'avoir accompli le plus merveilleux voyage dont l'histoire ait gardé le souvenir ». On croit rêver en écoutant de pareilles hyperboles.
Puisque ces écrivains, épris plus qu'il ne convient de leur sujet, poussent le paradoxe jusqu'à prétendre que la somme d'initiative, de science nautique, de courage, de génie déployée par Magellan surpasse beaucoup celle que, jusqu'ici, les naïfs attribuaient à Christophe Colomb, nous allons examiner de près l'œuvre de Ilernando de Magellan.
Lorsque Colomb, Vespuce, Corte-Real et Cabotf se proposèrent pour la première fois de traverser l'océan Atlantique, ils n'avaient qu'une seule idée : atteindre l'extrémité orientale de l'Asie. Cette côte asiatique était parfaitement définie dans leur esprit, selon les notions géographiques du temps. Ils se la représentaient moins éloignée de l'Europe, parce qu'alors on croyait la terre un quart plus petite qu'elle n'est en réalité, avec six parties de terre ferme et une partie seulement de mer. Quant aux contours qui font face à l'Europe c'étaient ceux de la mappemonde de Ptolémée, modifiés et nomenclatures d'après la relation de Marco Polo. Nous ne savons s'il y eut jamais de lecteurs assez dépourvus de sens commun pour reporter par l'imagination sur une carte moderne la route suivie par ces navigateurs et tirer de cette comparaison les conséquences absurdes que de récents écrivains disent avoir été acceptées et l'être encore par tout le monde123; mais il est certain que Humboldt, Peschel, Kohi, M. d'Avezac et tous les géographes ont agi autrement. C'est sur le globe deBehaim, ou son équivalent, et sur les mappemondes du xve siècle, qu'ils cherchèrent toujours leurs points de repère, car c'étaient ceux que Colomb et ses émules avaient interrogés. Toscanelli y ajouta des îles, imaginaires, mais données seulement à titres d'escales et prises dans les portulans de l'époque, sans changer pour cela l'idée générale.
Ce qu'on doit aussi dire, c'est que, contrairement à l'opinion répandue partout de nos jours, Giovanni Cabot, Americ Vespuce, Gaspar Corte-Real, Christophe Colomb lui-môme, ne tardèrent pas à se convaincre qu'ils avaient abordé, non à la côte orientale de l'Asie, en Chine ou au Japon, mais bien dans des régions tout à fait inconnues, séparées de la côte
llAuniïiK. — Christophe Colomb devant l'Histoire. 6
asiatique ; voire dans un continent nouveau. Il ne faut pas s'imaginer que ces hardis et expérimentés marins avaient moins desprit que nous. En venant au prix de mille dangers dans ces régions lointaines, ils ne se proposaient pas, certainement, de résoudre des problèmes de géographie. L'or, les perles, la soie, les épices, voilà quel était le but unique de tant d'efforts et de sacrifices. On devine donc sans peine ce que furent leurs sentiments à la vue des côtes désolées du Labrador, dans les forêts de pins et de bouleaux qui bordent le Canada, ou sur les plages sablonneuses de la Guyane et du Brésil. Ils n'y voyaient, hélas ! ni poivre, ni cannelle, ni rhubarbe, ni perles, ni grosses pépites d'or. Des paillettes apportées dans le creux de la main par quelque Indien, même du mica ou des pyrites de fer qu'ils prirent pour le métal précieux, étaient à peu près leur seule récompense. Les habitants, loins d'être des seigneurs enturbannés, richementvêtus de soie et se promenant en palanquin, comme une interprétation assez naturelle des récits de Marco Polo les portait à le croire, étaient des peaux-rouges, demeurant sous un ajoupa, sans autre richesse qu'un arc et son carquois ou une sarbacane.
Dès lors, la première pensée des audacieux aventuriers fut de chercher plus loin et toujours plus loin. G'estainsi que, dans un espace de temps assez court, ils arrivèrent à explorer une vaste étendue de côtes, sans rien trouver, naturellement, de ce qu'ils cherchaient, mais avec la conviction que ces contrées sauvages se continuaient presque d'un pôle à l'autre. La lettre du Vénitien Pasqualigo, insérée dans les Diarii de Marin Sanuto, relatant dès I 499 que les terres septentrionales se prolongeaient au sud jusqu'aux Antilles appartenant à l'Espagne, est un commencement de preuve1'1.
L'idée d'une vaste terre continentale n'excluait pas celle de
l'existence d'un détroit conduisant de l'Atlantique à la mer des Indes, au contraire. Aussi l'histoire nous montre-t-elle les marins espagnols et portugais, dès les premières années de la découverte de l'Amérique, fouillant les golfes et l'embouchure des fleuves à la recherche de ce passage, qui fut le grand problème de l'époque.
Colomb, qui d'abord avait forcé les équipages et leurs chefs à venir déclarer par devant notaire, — sous peine, s'ils le désavouaient jamais, d'avoir la langue coupée, — qu'on pouvait aller par terre de Cuba en Chine, revint bientôt de sa première erreur. Au moment même où ses tabellions instrumentaient, le doute commençait à germer dans son esprit. On le voit par l'acte arbitraire défendant à un savant ecclésiastique, qui l'avait accompagné, de retourner en Espagne: « L'abbé de Luxerna, grand cosmographe, ne partageait pas les idées de l'Amiral. Il croyait, au contraire, avec beaucoup d'entre nous, que Cuba n'est pas un continent mais une île, » dit Michèle de Cuneo, témoin oculaire, qui ajoute cette réflexion caractéristique : « Et Colomb s'opposa à son retour, craignant que ses divulgations n'engageassent Leurs Majestés à abandonner l'entreprise 125. » Cela se passait en 1494. Au voyage de 1498, il se mit sans hésitation à la recherche du détroit indispensable. Par une coïncidence curieuse, Colomb croyait devoir le découvrir justement à l'endroit où nous creusons le Canal de Panama; sans qu'il eût néanmoins soupçonné l'existence de l'isthme devenu si fameux.
C'est vingt ans après que Magellan découvrit le passage tant cherché. Quel était à cette époque l'état de la géographie et des sciences nautiques, premiers facteurs dans un problème de ce caractère? Le principal doute avait été résolu depuis un quart de siècle. C'est-à-dire que les niions au delà de l'Océan étaient reconnues abordables, même
d'accès facile. Plus de trois cents expéditions espagnoles, portugaises, anglaises, françaises avaient traversé l'Atlantique ; de nombreux navires appartenant à des particuliers non munis d'autorisations le sillonnaient sans cesse. En réalité, on allait alors au Brésil presque aussi facilement que de nos jours. Tout découle de ce premier fait, qui ne remonte pas, certainement, à Magellan, mais à Colomb. Cest pourquoi l'imagination ne peut se représenter le grand navigateur portugais accomplissant sa mémorable découverte, si le navigateur génois ne lui en eût, par son exemple, inspiré le projet et par ses succès tracé la voie.
Dès 1508, les Portugais avaient exploré la côte orientale du Nouveau Monde jusqu'à la Patagonie argentine, peut-être plus au sud encore, et les navigateurs, en voyant combien le continent se rétrécit dans ces latitudes, ne pouvaient que présumer une terminaison peu éloignée. D'autre part, Nunez de Balboa, du sommet des Andes, avait découvert l'océan Pacifique. Non plus en théorie, mais par expérience, on savait donc aussi que l'Amérique n'est pas soudée à l'Asie, — vieille et éphémère erreur, reprise seulement vers 1.523, en Allemagne, et dans l'année 1525 en Belgique. Au contraire, les géographes enseignaient que pas très loin, à l'ouest, se trouvait une vaste mer, entre les côtes orientales de l'Asie et la côte occidentale des terres nouvelles.
Les Espagnols étaient persuadés de l'existence de deux ou trois détroits. Ils plaçaient l'un entre les Florides et Terre- Neuve : c'est celui que Estevam Gomez tenta de découvrir en 1525 ; un autre, à l'isthme de Darien : il figure encore sur une mappemonde, celle de Maggiolo de 1527, mais avec la sage mention : Strelto dubitoso. Quant au troisième détroit, ;ulmis par tous les cosmographes, hypothétiquement marqué sur la plupart des globes de l'époque, — et le seul que
Charles-Quint voulut alors trouver, parce quêtant plus au sud, il serait le véritable chemin du pays des clous de girofle, — on l'avait cherché sur une grande partie de la côte méridionale. Solis avait payé de sa vie la preuve que l'estuaire de la Plata ne pouvait y conduire. En réalité, c'est à partir seulement du 50° de latitude sud, que l'exploration devait commencer, en suivant un littoral qui n'était réputé dangereux par personne et qui en effet ne l'est point.
Yovons maintenant si l'hypothèse de Magellan, réalisée le 28 novembre 1520, mais dont les résultats ne furent connus en Europe qu'au mois de septembre 1521, n'a pas encore une autre origine.
Deux mappemondes et sept globes terrestres construits de 1509 à 1520, précieux monuments de la géographie qui nous sont parvenus intacts, représentent l'Amérique du Sud à peu près telle que nos cartes la dépeignent aujourd'hui l26. C'est à dire que cette partie du continent affecte la forme triangulaire, avec les côtes orientales et occidentales très nettes, et se terminant en pointe. Sur quatre de ces globes, dessinés en 1515 et 1520, on voit aussi des terres australes, séparées du continent, comme dans la réalité, par un détroit de minime largeur. H y a plus : Magellan a consulté un document graphique de ce genre et s'en est inspiré. Pigafetta, qui fit partie de lexpédition, rapporte que le grand navigateur portugais «dist quilyauoit vngaultreestroict pour saillir, et dist quil le scauoit bien pource quil lauoit veu par vue carie marine du roy de Portugal. Laquelle carte vng grand pilot et marinier nommé Martin de boesme auoit faicte l27. »
En outre, une relation de voyage, imprimée à Augsbourg vers 151 \. contient des détails indiquant une exploration du détroit austral; et ces détroits mêmes ont inspiré Johann Schôner pour la configuration qu'il a donnée sur ses globes au continent sud-américain, des 1515 ' s.
Nous ne croyons cependant pas que Magellan ait suivi les traces d'autres navigateurs avec connaissance de cause. Mais tout cela montre bien que la conception du voyage de Magellan ne fut ni nouvelle ni merveilleuse. En réalité, ce n'était que la continuation d'une entreprise dont tous les jalons étaient plantés depuis vingt ans ; qui, au lieu d'aller à l'encontre de préjugés ou d'opinions adverses, était approuvée par tout le monde. A cet égard, le voyage de Magellan ne peut certainement supporter la comparaison avec celui de Colomb. Il est même inférieur à l'expédition de Barthélémy Dias, au cours de laquelle ce navigateur découvrit et doubla le cap de Bonne-Espérance et que Vasco de Gama, qui en récolta la gloire, ne fit que terminer.
Le projet de Cornelis Schouten, récompensé par la découverte du détroit de Lemaire, nous paraît aussi plus ingénieux et plus scientifique que celui du célèbre marin portugais. L'idée que la Terre des feux ne fait pas corps avec les régions avoisinant le pôle sud, comme le montraient toutes les cartes ; qu'au contraire elle s'en trouve séparée par un détroit praticable; les raisons sur lesquelles s'appuyait le navigateur hollandais pour en tenter le passage, tout dénote une intuition et des idées cosmographiques de premier ordre, qu'on ne rencontre pas chez Magellan.
Or le mérite des grandes entreprises se mesure d'abord par l'amplitude de la conception ; ensuite par la somme d'initiative dans l'effort. L'exécution n'est qu'un fait inférieur, bien qu'essentiel, cela va de soi. 11 reste à l'acquit de Magellan seulement la fermeté et l'art de naviguer dont il fit preuve, l'une et l'autre admirables, nul ne le conteste. Mais c'est commettre une injustice flagrante de ne pas reconnaître ces qualités dans les expéditions de Dias, de Colomb et de Schouten. Qu'on relise le journal de bord du
grand Génois, tout abrégé qu'il soit, ainsi que les récits de Barros et d'Aris Classen ! Que Ton considère les piètres moyens dont ces trois navigateurs disposaient, comparés surtout au magnifique équipement de la flotte commandée par Magellan ! Quant aux résultats pratiques de son mémorable vovage et au bien qui en sortit, il ne viendra jamais à la pensée de l'historien impartial de les opposer aux effets des découvertes de l'Amérique, du cap de Bonne-Espérance et du détroit de Lemaire. C'est véritablement ne voir que le petit côté des choses, d'attacher une telle importance au fait matériel, aux dehors de la première navigation autour du globe.
Nous pourrions facilement poursuivre ce parallèle et montrer ce qu'il y a d'injuste et d'exagéré dans les louanges prodiguées aujourd'hui à Magellan, au détriment de la gloire qui appartient à Christophe Colomb sans partage. Mais nous croyons en avoir assez dit sur ce sujet.
La mémoire de Christophe Colomb devait passer par toutes les épreuves imaginables. Nous l'avons montrée en butte aux invectives d'un publiciste américain, qui appartient à la première université du Nouveau Monde. On vient de voir aussi des orateurs espagnols cherchant, d'une façon détournée, à dépouiller l'illustre et toujours malheureux Génois du mérite d'avoir découvert l'Amérique pour en parer Pinzon, leur compatriote. D'autres Castillans, des deux sexes, le rabaissent au niveau d'un vil et inepte aventurier, dans la capitale de toutes les Espagnes, aux applaudissements d'auditeurs bénévoles et nombreux : — Saltavî et plaçai ! — Maintenant, il nous reste à jouir du spectacle, non moins surprenant, des efforts d'une nation qui, à son tour, veut accaparer pour elle-même une part de son œuvre et de sa gloire. Cette nation, c'est l'Italie.
Christophe Colomb est né à Gênes, Jean Cabot en Ligurie, Vespuce et Verrazano à Florence. L'Italie a donc le droit, à l'occasion du grand centenaire, de rappeler qu'elle a vu naître ces illustres navigateurs. Sur ce point, tout le monde est d'accord et nous, le premier, avons pris la parole « pour qu'elle s'associât par une œuvre utile et durable à une commémoration que justifient sa juste fierté, l'histoire delà science etla gratitude du genre humain 129 ». On le voit, nous n'avons marchandé ni la reconnaissance ni l'éloge. Le
moyen désirable était la publication des écrits de Christophe Colomb, jusqu'ici dispersés dans une volumineuse collection de documents. Ses rapports, sa correspondance réclamaient une édition faite sur les textes originaux, avec récits contemporains, commentaires et notes perpétuelles.
En effet, la découverte du Nouveau Monde fut l'œuvre d'un homme né en Italie, mais agissant comme individu, pour unenation étrangère, sans le concours, et même contre les vœux et l'intérêt de la mère-patrie, qu'il avait abandonnée depuis longtemps et où il ne revint jamais.
La surprise fut donc très grande dans nos milieux scientifiques lorsqu'en 1891, on vit le projet détourné de la pensée première, la seule vraie, la seule légitime, et qu'il ne s'agissait plus tant de célébrer la gloire individuelle de Colomb que de l'absorber au profit de l'Italie. Le but, dorénavant, était de satisfaire, aux dépens de la vérité, l'orgueil national, cette plaie de l'Histoire!
Qu'on ne s'y trompe pas, hors la chance d'avoir donné le jour à Christophe Colomb, l'Italie ne peut rien ou presque rien revendiquer dans la découverte de l'Amérique. Ce presque rien, c'est l'idée que Toscanelli a partagée et soutenue. Le mérite serait considérable, assurément, si l'astronome florentin l'avait énoncée avant tout autre. Mais il n'a pu que répéter, avec l'autorité que lui donnait sa grande réputation, ce que les philosophes enseignaient depuis dix-sept siècles. Sans doute, il a pensé et dit qu'on pouvait facilement atteindre par la voie maritime, en allant vers l'ouest, les côtes de l'Asie; est-ce un titre à l'admiration universelle, Toscanelli le partage avec Aristote, avec Roger Bacon, avec Pierre d'Ailly130. La Grèce, l'Angleterre, la France, alors, ont le droit de prendre place, et même avant l'Italie, au banquet des élus.
Est-ce donc que les navigateurs génois et florentins, dont la presse italienne chante aujourd'hui les louanges, acquirent leur savoir ou leur expérience au pays natal et que, pour ce motif, l'honneur des découvertes qu'ils ont accomplies doit rejaillir sur l'Italie.
C'est à l'étranger, arrivés à l'âge viril, après avoir quitté leur patrie pour toujours, que ces hommes, plus tard illustres, devinrent marins de profession. C'est en Portugal, c'est en Espagne qu'ils se formèrent l'esprit et conçurent leurs audacieux projets.
Jusqu'à vingt-trois ou vingt-quatre ans, Christophe Colomb ne fut qu'un modeste tisserand, bien qu'en octobre 1470 nous puissions le voir engagé dans une petite opération de commerce maritime, à Gênes. Au 20 mars 1472, figurant comme témoin, à Savone, il est qualifié, par le notaire, de tisseur de laine : lanerio de Janua. L'année suivante, Colomb est encore dans son pays; mais, après le 7 août 147.3, les historiens ne le retrouvent plus qu'aux Acores et à Lisbonne, où commence la carrière qui devait l'illustrer. Sans rapports désormais avec l'Italie, qu'il ne revit plus, Colomb semble avoir oublié jusqu'à sa langue maternelle l31.
Pour Améric Vespuce, les soixante-huit lettres que nous avons retrouvées dans le portefeuille des Médicis le montrent exclusivement occupé de négoce, à Florence. Lorsqu'il émigré, c'est encore dans un comptoir, — celui de Juanoto Berardi, — qu'on le revoit à Séville, vers 1493. C'est en Espagne et en Portugal, des années après avoir quitté sa patrie pour n'y jamais revenir, qu'il s'adonne pour la première fois à la navigation et accomplit ses fameux voyages transatlantiques.
Jean Cabot li: et Verrazano133 ne sont connus, comme marins, l'un qu'en Angleterre, pour le compte de laquelle il
découvrit Terre-Neuve et le Labrador ; l'autre seulement en France, au service de François Ier, dont il planta le pavillon depuis la Floride jusqu'au golfe Saint-Laurent. Quant à Sébastien Cabot, à qui Ton se propose d'élever une statue à Venise, sa ville natale, — où d'ailleurs se passa seulement son enfance, — i! ne fut qu'un charlatan fieffé et n'a jamais rien découvert.
Et maintenant, où sont les navires des républiques italiennes qui, au xve et au xvie siècles, franchirent l'Océan ? Venise, Gênes, Pise étaient les nations maritimes les plus puissantes à cette époque ; vit-on jamais leurs vaisseaux dans les parages du Nouveau Monde? Encouragèrent-elles les efforts des navigateurs dont l'Italie veut aujourd'hui partager la renommée ?
Ce n'est pas un reproche. Rien ne pouvait être plus contraire à son commerce dans l'Extrême Orient que cette concurrence avec la voie de terre dont elle avait le monopole et possédait les débouchés. C'eût été convier toutes les nations du continent à venir prendre leur part de ces grandes richesses. Aussi ne croyons-nous pas que Colomb ait même jamais songé à soumettre ses projets à Venise, encore moins à Gênes, comme le rapportent plusieurs historiens et l'Encyclique, sans preuve.
Que la nouvelle des succès de Christophe Colomb ait été propagée par les écrits d'un littérateur italien fixé en Espagne depuis longtemps ; que deux imprimeurs établis à Rome, mais Allemands, aient publié une traduction latine, faite par un Catalan, du premier récit de la découverte, lequel fut rédigé en langue espagnole; qu'à Venise, à Milan. à Florence, il soit sorti des presses dix, vingt relations intéressantes de voyages transatlantiques; qu'un Milanais soit allé au Nouveau Monde soixante ans après le grand Génois,
uniquement pour s'y promener et nous ait raconté ses aventures ; qu'on doive à un autre Italien une traduction illisible de la description du voyage de Magellan, originairement écrite en français par un Vicentin, chevalier de Rhodes; ou que des négociants crémonais aient eu la bonne fortune d'apercevoir en mer, au loin, les navires de Cabrai revenant à Lisbonne, ce sont, à coup sûr, des faits dignes d'être notés 134. Il ne s'en suit cependant pas qu'au-delà des Alpes on puisse s'arroger à la dernière heure le mérite d'une participation dans cette mémorable entreprise. Etre fier d'avoir donné naissance aux hommes qui l'accomplirent, encore que ce fut sans soi, malgré soi, contre soi, rien de plus juste; mais venir parler du rôle de l'Italie dans la découverte de l'Amérique, c'est une orgueilleuse prétention, que ne justifient ni la vérité ni l'histoire !