I.>S API'ENDICE
« C'était en 1856. Un liomme, en ce temps-là, s'aperçut, un jour, de la monstruosité sous laquelle le monde \ivait en paix et allait son train. C'est que Christophe Colomb, — l'un des hommes les plus grands qui aient jamais existé, s'il n'est pas même le plus grand, — n'avait littéralement pas d'histoire. Transporté de honte pour le compte du genre humain, cet homme, qui était un écrivain du talent le plus élevé, résolut d'arracher, dans la mesure de ses forces, Christophe Colomb à la destinée de silence et d'ingratitude qui pesait depuis près de quatre siècles sur sa mémoire, et qui avait mis la grandeur de l'oubli en proportion avec la grandeur du service rendu, par lui, au monde tout entier. Jusque-là, de maigres notices, menteuses ou dérisoires, griffonnées sur Christophe Colomb, avaient montré qu'elles étaient dignes des mains qui avaient raturé son Nom pour en mettre un autre à sa place sur sa grandiose Découverte... et, pour la première fois, la vie de Christophe Colomb fut écrite.
a Malheureusement, le marbre de l'oubli est plus dur à égratigner que le marbre d'un tombeau, et il faut bien le dire, cette Histoire de Christophe Colomb, par le comte Roselly de Lorgues, malgré tout le bien qu'on en dit, n'eut point, dans un temps où la publicité se prostitue aux plus basses œuvres littéraires, le succès retentissant que les hommes prennent pour de la gloire. Mais voici qui vengea le Uvre resté trop obscur ! Voici où la semence de vérité jetée aux vents légers et imbéciles tomba !
c Elle tomba dans le cœur du Pape qui gouvernait alors l'Église, et tout à coup, elle y leva!... Dans l'immense grand homme que fut Christophe Colomb, Pie IX vit le saint qu'il fallait en faire sortir, — et de sa main pontificale, — de cette main qui dispose de l'éternitc, — il lui prépara son autel. A dater de ce moment, la Béatification de Christophe Colomb fut résolue... Pour s'être rencontré avec l'intuition latente au cœur mystique de Pie IX, le comte Roselly de Lorgues fut solennellement désigné pour être, en style de chancellerie romaine, « le Postulateur de la Cause auprès de la Sacrée Congrégation des Rites >. C'était la gloire ! la gloire manquée, venant tard, mais enfin venue et non pas d'en bas d'où elle vient souvent, mais d'en haut, d'où elle devrait toujours descendre. Malgré tout, en effet, malgré la contagion de la Libre Pensée, ce terrible choléra moderne de la Libre Pensée qui les ronge et qui les diminue chaque jour, les chrétiens sont encore assez nombreux pour faire de la gloire, comme le monde la conçoit et la veut — et, de cela seul que l'Église mettait en question la sainteté de Christophe Colomb, il avait sa gloire, même aux yeux des ennemis de l'Église, qui, au fond, savent très bien, dans ce qui peut leur rester d'âme, qu'il n'y a pas sur la terre de gloire comparable à celle-là 1
« Et du même coup, le comte Roselly de Lorgues eut aussi la sienne. Il avait trop indissolublement attaché sa noble vie à la vie colossale de Christophe
Colomb pour qu'il fût possible de Ten détacher. Désormais, qui pensera au héros, pensera forcément à l'historien qui la raconté. Le comte Roselly de Lorgues a éciit son nom, à une telle profondeur dans le nom de Christophe Colomb, qu'on ne peut plus lire l'un sans lire l'autre, dans la clarté que l'Église répand sur eux, de son flambeau. Christophe Colomb et Roselly de Lorgues, arriveront, chacun à son rang, dans le partage de la même immortalité...
« Certes, ce n'est pas pour de tels hommes que j'écris cette préflice. Ils n'en ont pas besoin. Ils sont au-dessus de toute plume vivante. Si les préfaces signifient quelque chose, c'est quand elles sont les pré\isions de la Critique en faveur des Obscurs qu'elle distingue dans leur obscurité et qu'elle doit aimer à faire monter dans la lumière. Tel M. Léon Bloy et son livre sur le révélateur du glcbe que l'histoire du comte Roselly de Lorgues et son dévouement à la mémoire de Colomb lui ont inspiré.
« Or, M. Léon Bloy est précisément un de ces obscurs que la Critique a pour devoir de pousser aux astres, s'ils ont la force d'y monter. Admirateur et serviteur de Christophe Colomb et du comte Roselly de Lorgues, >L Léon Bloy ne s'est pas contenté de signaler les sublimités de l'histoire, écrite par le comte Roselly. Il n'a pas fait qu'un livre sur un livre comme tout critique en a le droit ou se l'arrogé. Il a fait mieux et davantage. En parlant du
5.7// historien de Christophe Colomb, il en a été aussi l'historien à sa manière et le second après le premier 1 II n'a pas mis servilement son pied dans l'ornière lumineuse d'un sujet où le char de feu d'un grand talent avait déjà passé ! Mais il a pensé sur ce sujet, en son propre et privé nom, avec une profondeur et une énergie nouvelles. L'Histoire de Christophe Colomb par le comte Roselly de Lorgues a été la suggestion du livre de M. Léon Bloy, mais elle n'a pas diminué l'originalité de son œuvre, à lui. Elle Ta, au contraire, fécondée. Elle a été le tremplin d'oia ce robuste esprit s'est élancé à une hauteur dont s'étonneront certainement ceux-là qui ne sont pas capables de la mesurer. Maintenant que l'Église va être saisie, personne ne peut toucher, pour la grandir, à une gloire catholique qu'elle est sur le point de parachever. Je n'ajouterai donc pas un atome à cette gloire avec mon atome de préface. J'aime mieux le garder pour M. Léon Bloy et puisse cet atome être la première étincelle qui luira sur un talent, ignoré encore aujourd'hui, mais qui, demain peutêtre, va tout embraser !
€ Car c'est un esprit de feu, composé de foi et d'enthousiasme, que ce Léon Bloy inconnu, qui ne peut plus l'être longtemps après le livre qu'il vient de publier... Pour ma part, parmi les écrivains catholiques de l'heure présente, je ne connais personne de cette ardeur, de cette violence d'amour, de ce fanatisme pour la vérité. C'est même cet incom-
pressible fanatisme dont il se vante comme de sa meilleure faculté qui a empêche M. Léon Bloy de prouver aux regards du monde ses autres facultés et sa supériorité d'écrivain. Polémiste de tempérament, fait pour toutes les luttes, tous les combats, toutes les mêlées, et sentant cette vocation pour la guerre bouillonner en lui, comme bouillonne cette sorte de vocation dans les âmes, quand elle y est, il a -de bonne heure demandé instamment à ceux qui semblaient penser comme lui, sa place sur leurs champs de bataille, mais ils lui ont toujours fermé rentrée de leur camp.
€ Quoi de surprenant? Dans une époque où le génie de la Concession qui gouverne le monde va jusqu'à lâcher tout, un esprit de cet absolu et de cette rigueur a épouvanté ceux-là même qu'il aurait le mieux servis. L'héroïque Veuillot, par exemple, gui n'a jamais tremblé devant rien, excepté devant les talents qui auraient tenu à honneur de combattre à côté de lui pour la cause de l'Eglise, Veuillot prit peur, un jour, du talent de M. Léon Bloy, et, après quatre ou cinq articles acceptés à Y Univers, il le congédia formellement. Alors, cet homme, avec qui on se conduisait comme s'il était un petit jeune homme, quand il était un homme tout à fait, et qui, depuis dix ans, s'attendait et s'impatientait, accumulant et ramassant en lui des forces à faire le plus formidable des journalistes, fut étouffé par la force lâche du silence des journaux, et des journaux sur lesquels il
aurait dû le plus compter ! Enfermé, comme le prophète Daniel, dans la fosse aux bêtes, mais aux bêtes qui n'étaient pas des lions, il recommença de faire ce qu'il avait fait toute sa vie. Il recommença d'attendre avec le poids de son talent méconnu et refoulé sur son cœur, l'occasion favorable où il pourrait prouver, à ses amis comme à ses ennemis, qu'il en avait. Et cette occasion éclatante fut la Béatification de Christophe Colomb, dans laquelle il a montré, contre les vils chicaneurs de cette grande mesure, projetée par Pie IX, la toute-puissance des coups qu'il pouvait leur porter et qu'on lui connaissait, mais encore une autre toute-puissance qu'on ne lui connaissait pas !
« Et c'est la toute-puissance inattendue qui vient de plus profond que de l'âme ou du génie de l'homme et qui plane au-dessus de toute littérature. Cette toute-puissance extraordinaire a jailli chez M. Léon Bloy du fond de sa foi. Sans sa foi absolue à la surnaturalité de l'Eglise, il n'aurait pas écrit sur Celai qu'il appelle « le Révélateur du Globe », une histoire aussi surnaturelle que l'Eglise elle-même, et il ne les aurait pas fondues, l'une et l'autre, dans une identification si sublime. Le Hvre de M. Léon Bloy, que les ennemis de l'Église traiteront de mystique pour l'insulter et pour n'y pas répondre, comme si le Mysticisme n'était pas la dernière lueur que Dieu permette à l'homme d'allumer au foyer de son Amour pour pénétrer le mystère de sa Providence ; ce livre, creusé plus avant que l'histoire du comte
Roselly de Lorgues, dans les entrailles de la rcaliié divine, est encore plus la glorilkation de l'Église que la gloritîcarion de Christophe Colomb. Otez, en etTet, par la pensée, la personnalité de Christophe Colomb, de la sjTithèse du monde que, seule, l'Église embrasse, et que, seule, elle explique, et il ne sera plus qu'un homme à la mesure de la grandeur humaine; mais, avec l'Église et faisant corps avec elle, il devient immédiatement le grand homme pro- %-identiel, le bras charnel et visible de Dieu, prévu dès l'origine du monde par les prophètes des premiers temps... Les raisons de cette situation miraculeuse dans l'économie de la Création, irréfragables pour tout chrétien qui ne veut pas, tomber dans Tabime de l'inconséquence, ne peuvent pas, je le sais, être acceptées par les esprits qui chassent en ce moment systématiquement Dieu de partout; mais l'expression de la vérité, qu'ils prennent pour une erreur, est si grande ici, qu'ils seront tenus de l'admirer.
« Cette partie dogmatique du livre de M. Léon Bloy est réellement de Vhisloire saciée, comme aurait pu .la concevoir et l'écrire le génie même de Pascal, s'il avait pensé à regarder dans la vie de Christophe Colomb et à e.xpliquer la prodigieuse intervention dans les choses humaines, de ce Révélateur du Globe qu'on pourrait appeler, après le Rédempteur Divin, le second rédempteur de l'humanité !
« Je ne vois guère que l'auteur des Peusc^s pour
avoir sur ce grand sujet, oublié par Bossuet, cette aperception suraiguë dans le regard, cette force dans la conception d'un ensemble, cette profondeur d'interprétation et cette majesté de langage, aux saveurs bibliques. Je veux surtout insister sur ce point. M. Léon Bloy, — l'écrivain sans public jusqu'ici, et dont quelques amis connaissent seuls la violence éloquente qu'on retrouvera, du reste, dans la troisième partie de son livre, quand il descendra de la hauteur du commencement de son apologétique, — a pris aux Livres Saints sur lesquels il s'est couché depuis longtemps^ de toute la longueur de sa pensée, la placidité de la force et la tempérance de la sagesse ; et le style de ce grand caltué du Saint- Esprit n'a plus été ce style qui est Vhomme^ comme a dit Buflfon.
« Ce n'est pas dans les étreintes d'une simple préface qu'on peut rien citer de ce livre débordant d'une beauté continue et qu'il faut prendre, pour le juger, dans la vaste plénitude de son unité. Cette préface qui ne dit rien parce que le livre qui la suit dit tout, n'est que l'index tendu vers ce livre qu'il faut montrer aux autres pour qu'ils l'aperçoivent. Elle n'a à dire que les deux mots de la voix mystérieuse qui disait à saint Augustin, sous le figuier : « Prends et Us. » Augustin lut, et on sait le reste.
« Les hommes de ce temps Hront-ils ce livre, trop pesant pour leurs faibles mains et leurs faibles es-
2o6 APPENDICES
prits?... Seulement, s'ils en commencent la lecture et qu'ils se retournent de cette lecture vers les livres de cette époque de puéril et sot bibelotage, aurontils la sensation de l'amincissement universel qui veut nous faire disparaître dans le néant, ce paradis des imbéciles?... Et c'est toujours au moins ceb pour le compte et la gloire de la vérité.
a J. Barbey dAurevilly. »
Cette idiote histoire de l'CEuf, etc. P. 35.
« Pendant qu'au loin, dans tous les Etats chrétiens, le nom de Colomb excitait l'admiration'etja louange, sa personne recevait en Espagne des hommages et des honneurs inusités. A toute heure il était admis chez les Souverains. On le traitait avec la plus extrême déférence. La reine Isabelle ne pouvait se lasser de l'interroger et de l'entendre. Elle lui créa des armoiries en lui permettant d'écarteler dans son blason les armes royales de Castille et de Léon avec les siennes propres. On n'arrêtait aucune idée sur la prochaine expédition sans la lui avoir soumise.
« Telle était sa faveur que souvent on voyait le Roi se promener à cheval, ayant à sa droite son fils, l'héritier présomptif du trône, et à sa gauche l'Amiral de l'Océan, honneur dont il n'y avait eu jamais d'exemple. En ce moment, Ferdinand tirait vanité de Colomb, devenu l'objet de l'admiration enthousiaste du peuple et de l'envie des plus puissants.
€ Après les rois, le premier Espagnol qui rendit de grands honneurs à Christophe Colomb fut un prince de l'Église, le grand Cardinal d'Espagne, Mendozza.
€ A son intention il donna un magnifique banquet et lui assigna la place d'honneur, le fit servir sous un dais comme un souverain, à plats couverts, chaque mets qu'on lui présentait étant d'abord goûté devant lui, suivant l'étiquette royale, et le traitant en tout d'après son titre de Vice-roi. Ce banquet ouvrit la série des fêtes et des invitations que lui firent les plus grands personnages d'Espagne, et devint la règle de l'étiquette, qui dès lors fut respectueusement observée à son égard.
« C'est pourtant à ce banquet solennel qu'on a voulu rattacher l'anecdote de l'œuf, ce conte insipide auquel toutefois la mémoire de Colomb a dû, peutêtre, sa plus grande popularité en Europe.
« L'un des convives, dit-on, lui ayant demandé s'il pensait qu'à son défaut personne n'eût pu découvrir les Indes, pour toute réponse l'Amiral se fit apporter un œuf et proposa de le faire tenir debout sur la table. L'un après l'autre, les invités l'essayèrent inutilement ; alors il le prit et, l'appuyant assez fort pour en briser l'extrémité, le fit tenir d'aplomb sur le bout aplati. Tel est, en substance, le fait raconté. Washington Irving n'a pas craint de l'accréditer.
APPENDICES 2<yi
Pour le surpasser, sans doute, M. de Lamartine fait exécuter cette farce à la table même du roi Ferdinand.
«( Nous ne perdrons pas notre temps à démontrer l'absurdité de cette historiette, par sa choquante invraisemblance.' D'abord elle est dépourvue de sens et de sel; elle ne prouve rien, n'explique pas davantage. On n'en saurait induire aucune conséquence. Elle n'est pas plus une réponse qu'une allusion ; et n'offre, en résumé, qu'une grossière tricljerie.
« Ce n'était point en cassant par le bout un œuf, quand loyalement il s'agissait de le maintenir par l'équilibre, que l'Amiral démontrait la cause de sa Découverte. Ce n'était poi^t non plus par cette infériorité de goût, ce manque de délicatesse, qu'il prouvait sa supériorité de constance et de génie. Colomb aujait-il expliqué les faveurs dont l'avait comblé la Providence, et justifié le succès de sa théorie, basée sur des errements scientifiques, par un tour de bateleur!..«.et encore de bateleur maladroit;... pour ne pas dire déloyal !
« Les circonstances de temps et de lieu ne démentent pas moins» cette inepte historiette. Qui donc aurait osé, soit à la table des Rois, soit à celle du grand cardinal d'Espagne, risquer une interpellation si saugrenue envers le Vice-roi des Indes ? qui se fût permis une question aussi désobligeante
qu'irrespectueuse? Et comment l'Amiral aurait-il oublié l'étiquette au point de donner des ordres chez ses augustes hôtes, et demander qu'on lui apportât un œuf? Ce divertissement ctait-il compatible avec le nombre et la dignité des convives ?
« Aucun des historiens espagnols n'a raconté pareille chose. Le seul qui rapporte ce piètre conte, le Milanais Girolaftio Benzoni, sans doute aura mal démêlé ses vieux souvenirs. Très positivement l'anecdote de l'geuf est d'origine italienne ; nous le reconnaissons, et nous avons même tout lieu de pensçr que, dans son enfance, Colomb l'avait a son tour entendu raconter par sa mère. Avec quelque \Taisemblance, on l'attribue au célèbre architecte Brunellesco, par qui Sainte-Marie del Fiore éleva sa coupole dans le ciel de Florence. Ici le fait ne paraît pas impossible, tel inepte qu'il soit. Autour d'une joyeuse table de taverne, des artistes florentifis, rivaux et envieux, purent en venir à ces questions narquoises, à ces métaphores d'escamotage, où la farce tient lieu de raison et dont peuvent se payer des rapins plus grivois que logiques. A la table d'un franc cabaret, ce tour goguenard se comprend, mais non pas ailleurs. Avant nous, Voltaire disait que ce conte de l'œuf était rapporté cki Brunellesco. Nous sommes à ce sujet entièrement de son avis.
« Pour la dignité de l'histoire, nous prions nos lecteurs de ne plus répéter cette misérnble anecdote;
de ne point imputer au Révélateur du globe une si misérable facétie. Y croire serait d'ailleurs étrangement méconnaître son génie, sa dignité, son élévation, et l'atmosphère de gloire et de déférence ou respirait alors sa grandeur. »
Christophe Colomb, Histoire de sa Vie et de ses Voyages, par le comte Roselly de Lorgnes. (Paris, Didier, livre I, ch. xi.)
(.HRISTOI'UE (.<.)LO.MB EXOkClSA.M LA TEM- PETE. Page 124.
J'espère qu'on me saura gré de cilcr ici cet épisode vraiment inouï, dont la lecture justifiera, sans doute, l'enthousiasme littéraire d'un écrivain aussi moderne que moi pour un livre où de telles pages sont assez nombreuses.
« Le mardi, 13 décembre 1502, pendant que l'Amiral agonisait dans son lit de douleurs, une clameur déchirante, partie de l'une des caravelles, fut presque aussitôt répétée par les autres. Ce cri de désespoir retentit jusqu'à l'âme du moribond. Il frissonna et rouvrit les yeux.
« Quelque chose d'horrible se passait à portée du regard .
« Sur un point de l'espace agité par un mouvement giratoire, la mer, se gonflant de tous les flot^
qu'elle attirait à ce centre, se soulevait comme une seule montagne, tandis que de noirs nuages, descendant en cône renversé, s'allongeaient vers le tourbillon marin qui se dressait, palpitant, à son approche, comme cherchant à le joindre. Ces deux monstruosités de la mer et de l'atmosphère s'unirent tout à coup par un effroyable embrassement et se confondirent en forme d'X tournoyante.
(( C'était, dit l'historien de Saint-Domingue, « une de ces pompes ou trombes marines que les € gens de mer appellent /ro/d-i, que l'on connaissait « alors si peu et qui ont depuis submergé tant de « navires. » Un âpre sifflement précédait l'haleine fatale qui poussait vers les caravelles cet épouvantail, alors sans nom dans nos langues. Ce genre de trombe est la plus affreuse manifestation de cette tempête infernale à qui l'Orient donna le nom même de l'Esprit du mal : Typhon. Malheur aux navires qui se rencontrent sur son passage!
« Au cri de détresse qui frappa son cœur, le grand homme s'était ranimé. Devant l'imminence de la destruction, il se relève, reprend son ancienne vigueur et sort de la cabine afin de mesurer d'abord le péril. Lui aussi aperçut la chose formidable qui approchait. La mer était soutirée vers le ciel. A ce phénomène inconnu, il ne vit point de remède : l'art était inutile, la navigation impuissante ; d'ailleurs, on ne pouvait plus gouverner.
< Aussitôt Colomb, l'adorateur du Verbe, soupçonna dans celte effroyable déploiement des forces brutales de la nature quelque manœuvre saianique. Il ne pouvait conjurer les puissances de l'air d'après les rites de l'Eglise, craignant d'usurper sur le sacerdoce; mais il se rappela qu'il était le chef d'une expédition chrétienne, que son but était saint, et voulut, à sa manière, sommer l'Esprit de ténèbres de lui livrer passage.
« II fit soudain allumer dans les fanaux des cierges bénits, arborer l'étendard royal de l'expédition; ceignit son épée par-dessus le cordon de saint François ; prit, en ses mains, le livre des Evangiles; et, debout en face de la trombe qui s'approchait, lui notifia la sublime affirmation qui ouvre le récit du disciple bien-aimé de Jésus, saint Jean, le fils ado^tif de la Vierge.
« S'efforçant de dominer de sa voix le bruit de la tempête, le Messager du Salut déclara au typhon qu'au commencement était le Verbe ; que le Verbe était en Dieu et que le Verbe était Dieu. Que toutes choses ont été faites par lui et que rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui ; qu'en lui était la vie, et que la vie était la lumière des hommes ; que la lumière luit dans les ténèbres et que les ténèbres ne l'ont point comprise; que le monde qui a été fait par lui ne l'a pas connu ; qu'il est venu dans son propre bien et que les siens ne l'ont pas reçu; mais qu'il a donné
à ceux qui croient en son nom et ne sont nés ni du sang, ni de la chair, ni de la volonté de l'homme, le pouvoir d'être faits enfants de Dieu ; et que le VERBE s'est fait CHAIR, et qu'il a habité parmi nous.
« Alors, de par ce Verbe divin, notre Rédempteur, dont la parole calmait les vents et apaisait les flots, Christophe Colomb commande impérieusement à la trombe d'épargner ceux qui, faits enfants de Dieu, s'en vont porter la Croix aux extrémités des nations et naviguent au Nom trois fois saint de la Trinité. Puis, tirant son épée, plein d'une ardente foi, il trace dans l'air, avec le tranchant de l'acier, LE SIGNE DE LA CROIX et décrit autour de lui un cercle acéré, comme s'il coupait réellement la trombe.
« Et, en effet, ô prodige ! la trombe qui marchait vers les caravelles, attirant avec un noir bouillonnement les flots, parut poussée obhquement, passa entre les navires à demi noyés par le bouleversement des vagues, s'éloigna rugissante, disloquée, et s'alla perdre dans la tumultueuse immensité des plaines atlantiques. »
Christophe colomb. Histoire de sa Vie et de ses Voyages, parle comte Rosellyde Lorgues. Livre IV, chap. m.
Peut-être même se trouvait-il au milieu d'eux quelque individu gênant, quelque fâcheux collègue ayant étudié quelque chose, hostilement doué de quelque esprit ou de quelque sentiment d'honneur et, dès lors, insuffisamment pénétré de l'urgence d'une turpitude. Page 144.
Je prie très humblement Monsieur le marquis de la Fuensanta del Valle de vouloir bien accepter pour lui cette réserve empreinte de modération & d'en faire part amicalement à ceux d'entre ses collègues de rAcadémie royale d'Histoire, que je ne connais pas & qui pourraient l'avoir méritée.
Le marquis de la Fuensanta del Valle, grand d'Espagne aussi bien que le duc de Veragua, est le descendant de Fernand Cortcs, ce qui est honorable encore, après l'immense gloire d'appartenir à la Race de Christophe Colomb.
On m'a dit que ce grand seigneur est un fort estimable chrétien, médiocre partisan des stupidités
libérales & prisant l'érudition historique fort au-dessus des brutalités tauromachiques où se complaît le triste survivancier du Révélateur.
Je tiens à lui supposer assez d'indépendance généreuse pour s'indigner, comme il convient, des basses pratiques de la Compagnie qu'il honore de sa présence.
Dans une édition de la célèbre Histoire des Indes de Barthélémy de Las Casas, publiée à Madrid en 1875 & corrigée sous ses yeux, on lit une préface où il ne craint pas de démasquer & de convaincre de mensonge l'hypocrite bibliographe Henry Harisse qui, au cours d'une de ses éternelles scolies de pédant sémite sur don Fernando Colomb historien de son père, avait allégué, pour soutenir une de ses précédentes impostures, l'impossibilité de vérifier certains documents que le marquis de la Fuensanta a trouvés annotés de sa propre main de tartufe. Voici le passage :
« El autor de la Bihliotheca Americana vetustissima, en un Hbro recientemente publicado por la Sociedad de BibHôfilos andaluces, que intitula « D. Fernando Colon, historiador de su padre » dice que Fr. Bartholomé acabé su « Historia ;; en 1559 , ^^" ^"*^^ porque viô que en dicho afïo esta firmada la Dedicatoria, si asi puede Uamarse, al Rector y Consiliarios de Convento de S. Gregorio de Valladolid; pero no le pasô por lasmientesque podiamuy bien succéder,
ilS APPENDICES
como en elecio asi es, que en ella solo se reûriese su autor à la primera y segunda pane y no a la terccra.
« Y decimos que vi6 dicha Dedicatoria porque en la primera parte del Mss orighial, que se custodia en la Biblioihcca de la Academia de la Historia,-se lee esta nota de su puno. en una de las très hojas blancas que tiene de guardas : Compulsé par Henry Mûrisse Je 1 3 (no se entiende cl mes ; parece decir août) 1869, y no comprei.dcmos, como, en h pâg. 46 del libro de que venimos ocupândonos, dice, con mucha formalidad al pareccr, « que no habia podido examinar la Historia gênerai de las Indias y la Apologia, escritas por Fr. Bartholomé de Las Casas de 1527 a 1559, cuyos Mss son tan raros como inabordables. »
En demandant, il y a quelques semaines, la Historia de las Indias à la Bibliothèque nationale de Paris, je m'attendais peu à la découveite exquise que j'allais faire en ouvrant le premier volume.
A la page même de la prélace du marquis de la Fuensanta où se trouve démontrée la pasquinade, une feuille avait été collée avec le plus grand soin & j'eus la consolation d'y copier la curieuse réponse que voici :
Paris, jo, rue Camhacêrès, 14 novembre 18 jy.
« A Mons. le Marquis de la Fuensanta del Valle à Madrid.
< Monsieur le marquis,
« Ce n'est que tout à l'heure que j'ai réussi à voir un exemplaire de votre si utile édition de VHistoria de las Indias, de Las Casas, & j'ai été assez surpris d'une critique à mon adresse, dont je ne comprends pas très bien la portée & l'à-propos.
« Vous vous étonnez dans votre préface, que dans mon Ensayo Critico, j'ai dit n'avoir pu consulter VHistoria de las Indias, tandis que le Mss original qui se trouve à la bibliothèque de l'Académie d'Histoire porte une note de ma main où il est constaté qu'en 1869, j'ai compulsé l'ouvrage même.
« Permettez-moi, M. le marquis, de vous faire remarquer que ce que la citation prise à la page 56 de VEnsayo comporte est tout simplement que lorsque j'écrivais le chapitre VI de ce petit travail, je ne pouvais me procurer VHistoria de las Indias ; de là des réserves dont l'impartialité aurait pu ne pas vous échapper .
« Effectivement, en consultant le Fernand Colomb (ouvrage qui n'est qu'une deuxième édition de VEnsayo), on peut lire à la page 55 de ce même chapitre VI le passage suivant :
« Malheureusement, lorsque nous consultâmes
AFU'ENDICES
les Mss de Las Casas a Madrid ^: les copies de r/;ijtoria qui se trouvent à Cambridge, à New-York & à Washington, c'était dans un but autre que celui que nous nous proposons aujourd'hui. (???) « Je suis, Monsieur, etc.
Henr}' H a risse « P. -S. 24 février 1878.
« Cette lettre fut remise au dit Marquis par le S»- M.-R. Zarco del Valle ; & le dit Marquis, en Jxunnu mal éki'é, n'y a pas encore répondu.
t 4 juillet 1879
« Je renouvelle cette appréciation.
€ 28 décembre 1880
« Ibidem »
Ce qui me frappe tout d'abord, c'est la profonde sottise de ce charlatan cosmopolite qui "s'imagine être de ceux à qui on répond quand on est quelqu'un d'honorable.
Il est évident que la fréquentation du duc des picadores lui a donné la folie des grandeurs & qu'il croit avoir droit à quelque considération, depuis que le déplorable descendant de Colomb se laisse brouter par lui avec une si dégradante résignation.
Un jour, il y a pas mal d'années, il s'avisa d'écrire au comte Roselly de Lorgues une lettre signée dun pseudonyme Colombien ou EquatorienT se di-
sant américain du Sud, passionné pour la gloire de Colomb & avide de certains renseignements qu'il sollicitait. Le comte de Lorgues eut la bonté de s'y laisser prendre & de répondre à cet inconnu avec bienveillance en lui donnant ce qu'il désirait. La fraude fut découverte un peu trop tard, quand le drôle avait déjà sali l'aumône intellectuelle quil avait ainsi carottée. Que pensez-vous d'un individu capable de tels procédés d'extirpation documentaire dans l'intérêt de sa prothèse liistorique ^ ?
Je veux espérer que le marquis de la Fuensanta estimera comme un précieux témoignage, d'être ugé un homme mal élevé, par ce gibier de bibliothèques & que l'aversion d'un tel personnage lui semblera presque aussi précieuse que sa Grandesse même, puisqu'elle est une évidente garantie qu'il n'y a point dérogé. Il y a des hommes si bas que leurs injures valent des lettres de noblesse, en cette fin de siècle où les vieilles aristrocraties s'éteignent dans le déluge universel de la démocratie & du goujatisme.
' On met au défi M. Henry Harisse de se présenter à la Librairie Catholique de Victor Palmé et de montrer le devant de sa personne au Directeur de cette maison célèbre.
Il y a quelques années, M. le vicomte de Maggiolo, rédacteur de la Revue du Monde Catholique, raconta dans un amusant article, qu'il serait facile de retrouver, les manœuvres plus que singulières de ce personnage dont la politique ordinaire consiste à déguiser son identité.
Je demande seulement ;\ quoi servent les consen-atcurs & les employés de la Bibliothèque nationale, s'il est permis au premier américain venu de polluer ainsi les livres qu'ils ont le devoir de préserver de toutes souillures & qui sont l'exclusive propriété du public français?
Ce qu'il y a de remarquable ici, c'est que l'obstination imbécile de M. Harisse a duré moins longtemps que leur tolérance. La dernière apostille de ce malotru est datée de 1880. Evidemment, il ne tenait qu'à lui de renouveler cette plaisanterie tous les ans, tous les mois & même tous les jours, jusqu'à l'éclatement de la reliure par l'intercalation d'un nombre indéterminé de petits papiers.
VjniveraÏÏt?
BISUOTHECA