Christophe Colomb
Vivent les voyages! ils nous délivrent; ils nous enlèvent aux habitudes, aux servitudes de chaque jour; ils nous empêchent de devenir, si tôt du moins, des mécaniques; ils nous sauvent du béotisme; ils ouvrent notre esprit et notre cœur; ils nous guérissent du spleen, ils nous réveillent; ils nous re-
font, nous ressuscitent; ils secouent les nerfs, ils les électrisent; ils donnent à l’imagination et l’appétit et l’aliment; ils nous éclairent, ils nous accroissent ; ils nous mettent en possession de notre domaine terrestre; ils nous font connaître et aimer les hommes de tout langage et de toute couleur, même quand « ils ne portent pas de hauts-de-chausses! »
Les voyages renouvellent la vie et semblent lui donner plus d’étendue. Car enfin par quoi se mesuret-elle? Est-ce par la pendule et le calendrier, ou bien par les sensations, les sentiments et les idées? Trois jours de voyage valent plus que trois ans de vie casanière, et l’on donnerait de bon cœur six ans de vieillesse pour six mois d’amour. Les voyages doublent la vie, en multiplient les impressions, les étincelles. Sans les voyages, la vie est un tison qui fume; par les voyages, elle brille, elle flambe.
Les voyages nous enrichissent. « Voir, c’est avoir, »
dit Béranger, « vie-errante est chose enivrante! » Et un ancien, Pétrone, je crois, s’écrie :
Linque tuas sodés, alienaque littora quære,
O juvenis! major rerum tibi nascitur ordo !
Il est vrai que M. de Sacy, de Port-Royal, disait, avec moins d’enthousiasme : « Voyager, c’est voir le diable habillé en toutes sortes de façons, à l’allemande, à l’italienne, à l’espagnole et à l’anglaise ; mais c’est toujours le diable : crudelis ubique! »
Eh quoi ! le diable est-il si effrayant toujours? Pour moi, je ne hais pas ses diverses figures. Quelquesunes sont roses et fraîches, et bien faites pour nous tenter. Or la tentation, dit~on, est une si belle chose quand on y résiste, et une si bonne chose parfois quand on y succombe! Soyons stoïciens quand nous le devons, épicuriens quand nous le pouvons, mais enfin vivons! Voyager, c’est vivre; demeurer immobile, c’est végéter.
Malheur aux casaniers, aux indolents! S’ils ne sont pas d’une complexion très-riche, il leur vient sur l’esprit une mousse malsaine; leurs idées moisissent, leur corps s’engourdit, ils tournent vite à la momie !
En route, en route! N'attendons plus, partons!
— Mais pour partir il nous faut de l’argent, pas mal d’argent! — Eh bien! c’est là ce qui vous trompe. Grâce à M. Édouard Charton, vous pouvez faire, si vous le voulez, les plus beaux voyages du monde — et autour du monde, — presque sans bourse délier : tant est modique le prix de ces volumes où il a réuni les relations les plus curieuses et les plus intéressantes des voyages anciens , modernes et contemporains.
— Mais ce n’est pas la même chose!
— Vous avez raison ! c’est bien mieux! Songez que d’avantages vous y trouvez ! Pour voyager, dans les conditions ordinaires, il faut non-seulement de l’ar-
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gent, mais du temps, autre monnaie plus rare encore ; il faut de la santé, et parfois du courage; tout au moins beaucoup d’énergie : il ne faut craindre ni le froid ni le chaud, ni la courbature, ni le mal de mer, ni les mauvais repas, ni les hôtels douteux, ni les draps de lit problématiques, ni les nuits à la belle étoile, ni les rudes chemins, ni les roules peu sûres, ni les voleurs, ni les hôteliers, ni les influences des climats et des diverses régions, ni le choléra, ni la fièvre jaune, ni tous les autres risques au prix desquels on achète ordinairement la nouveauté des impressions, le rajeunissement de la vie. Or, avec les livres de M. Charton, vous n’avez rien à craindre ni à braver, pas même les moustiques, ni les autres insectes que M. Michelet n’a pas osé nommer dans son livre, ne pouvant les poétiser f vous avez le plaisir, vous n’avez pas la peine; vous parcourez tous les pays et tous les siècles, sans danger, sans fatigue, sans effort, et sans frais! Qui donc ne voudrait voyager
ainsi, du moins pour commencer et pour se mettre en goût, sauf à voyager ensuite de l’autre manière, afin de comparer les deux façons ?
En route donc, en route!
Et d’abord, imaginez-vous que vous êtes, plus de cinq ou six siècles avant l’ère chrétienne, un des amis du Carthaginois Hannon. Ses compatriotes l’ont chargé de faire un voyage bien hardi, un voyage de découvertes au delà des colonnes d’ïlercule, où Hercule lui-même écrivit : « Vous n’irez pas plus loin ! » Eh bien ! Hannon ira ! Et, si vous le voulez, vous et moi, et nous tous, nous irons avec lui.
Nous avons soixante navires à cinquante rames chacun, et sur ces soixante navires nous sommes trente mille personnes, tant hommes que femmes : car nous allons coloniser, peupler les rivages inconnus, allégeant d’autant la mère-patrie, elle-même colonie
antique de la phénicienne Tyr. — Les Phéniciens,
peuple navigateur, furent en quelque sorte les An-
glais de ce monde ancien; et les Carthaginois, issus
des Phéniciens, furent les Américains de ces Anglais, et firent à leur tour de nombreuses colonies.
Il s’agit donc pour nous de franchir ce passage où s’arrêta le demi-dieu bornant scs courses aventureuses et ses miraculeux travaux; il s’agit d’affronter une mer nouvelle, dont l’œil de l’homme n’a jamais vu les Ilots, dont on ne sait pas les limites, ni même si elle a des limites, dont nul ne peut deviner les dangers, ni les écueils, ni les tempêtes, ni les ténèbres, ni les terreurs.... Quelles émotions ! quels frissons! Épouvante et curiosité mêlées! Nous allons à la découverte — de la terre, de l’océan, du globe, — qu’on ne sait pas encore être un globe : car on s’imagine avec Homère que la terre est faite comme un disque ou comme un bouclier argien, plate et circulaire, et ayant pour bordure le grand fleuve Océan qui n’a qu’une seule rive, et qui du côté opposé s’étend dans l’infini et le mystère.
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Courage! nous voilà partis, battant de nos trois mille rames les Ilots inconnus, solitaires, la surface déserte de l’abîme. ..
Nous tournons à gauche, longeant les côtes delà Libye, — qu’on appelle aujourd’hui l’Afrique. — Nous y apercevons de loin des arbres et des lacs pleins de grands roseaux ; nous voyons errer sur leurs bords des éléphants et d’autres animaux sauvages.
Quand la côte le permet, nous abordons; et, lorsque le site paraît favorable, nous y laissons des hommes et des femmes, germes de colonies, à moitié camps et à moitié comptoirs, entrepôts et stations pour les voyages futurs. C’est dans ce dessein que Carthage nous a confié cette expédition.
Nous repartons, et nous voyons plus loin l’embou-
chure d’un vaste fleuve plein d’hippopotames et de crocodiles. Sur ces rives nous rencontrons les Nomades (Bédouins en langage moderne), et au delà les
Ethiopiens, non pas orientaux, mais occidentaux
CHI{ ISTOIUIE COLOMB
(Ethiopiens, nom générique, voulait dire Visages- Brûlés, ce qu’on appelle aujourd’hui Nègres) ; puis les Troglodytes, c’est-à-dire ceux qui vivent dans des trous, comme les Gitanes aujourd’hui encore à Grenade, dans les trous de l’Albaycin, grande montagne que ces milliers de trous rendent semblable à une gigantesque éponge, en face de la Sierra dei Sol .
Plus loin, nous débarquons encore, au pied d’un vaste piomontoire; nous voyons « des hommes velus qui habitenl les bois » (peut-être des orangs-outangs, hommes des bois?). « Ils nous assaillent à coups de pierres et nous forcent à nous rembarquer. »
Après avoir doublé ce promontoire, nous entrons dans un golfe immense, au fond duquel est une plaine. « Pendant la nuit, on voit sortir de tous côtés
par intervalles, des flammes, les unes plus petites, les autres plus grandes... »
Dans une île plus au sud, nous entendons le son des fifres, le bruit des cymbales, des tambourins,
avec les clameurs cl’un peuple innombrable. Nos devins nous ordonnent de fuir promptement cette île. Nous côtoyons une terre odoriférante et embrasée. Une montagne lance des feux qui descendent jusque dans la mer.
Au delà des régions ignées, nous trouvons dans un golfe une île habitée par des sauvages. « Le nombre des femmes dépasse de beaucoup celui des hommes. Elles sont toutes velues. On les nomme gorilles ou gorgades. »Nous en prenons trois par curiosité; mais, comme elles brisent leurs liens, nous mordent et nous égratignent avec fureur, nous sommes obligés de les tuer. Nous conservons leurs peaux. Et, de retour à Carthage parce que les vivres commençaient à nous manquer, nous suspendons ces peaux de gorilles dans le temple de Junon-Astarté, et nous faisons graver dans le temple de Baal-Moloch (le même Dieu-Soleil que celui des Phéniciens) la relation de ce voyage si étrange et si nouveau. C’est ce qu’on ap-
pelle le Périple , ou la Circumnavigation, d’Hannon. Pour rassurer votre bon cœur ou du moins votre
humanité au sujet de ces trois femmes velues, que nous avons un peu lestement écorchées parce qu’elles nous égratignaient, rappelez-vous que l’histoire naturelle moderne donne justement le nom de (jorides à une grande et lormidable espèce de singes et de guenons qu on trouve encore aujourd’hui, comme au
temps d’Hannon, sur les côtes occidentales de l’Afrique.
Maintenant, êtes-vous reposé? Entreprenons, si vous le voulez, un autre voyage non moins curieux.
Avec Hannon, en sortant des colonnes d’Hercule, où est aujourd’hui le détroit de Cadix, nous avions tourné a gauche dans l’Océan et suivi le littoral de l’Afrique; peut-être jusqu’au golfe de Guinée, selon quelques commentateurs; au moins jusqu’au cap Bojador, selon quelques autres. A présent, voulez-
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vous tourner à droite? Nous n’avons qu’à accompagner un autre Carthaginois, nommé Himilcon. Celuilà s’en va vers le nord, longeant le continent européen, ce qui sera l’Espagne, le Portugal, la Gaule. Nous arriverons avec lui jusqu’à de certaines lies (Estrymnides, qui abondent en étain et en plômb. Les peuples de ces îles sont des gens courageux, altier s, industrieux, qui osent parcourir de grands espaces de mer sur de petites barques faites de cuirs cousus. Ils se rendent en deux jours à lîle Sacrée (1 Irlande?) voisine de celle d’Al-Fion ou Albion . — Vous avez reconnu les îles qui s’appelleront plus tard les Iles
Britanniques.
Vous plaît-il à présent de voyager à l’autre bout de Tunivers connu? Nous aurons un doux et aimable guide, le bon Hérodote, le père de l’histoire. Que de choses intéressantes nous verrons et nous entendrons en Perse, en Assyrie et en Égypte ! Et chez les
Th races el chez les Scythes! Que de découvertes nous allons faire ! Le cercle des pays décrits avec précision par Homère n’avait pas plus de cent lieues de rayon ; Hérodote embrasse dans ses descriptions un monde trois fois plus étendu.
Encore avoue-t-il qu’il ignore ce que sont les peuples qui vivent aux extrémités des trois parties de la terre, Europe, Asie, Libye. Son ingénuité, sa sincérité, sont charmantes. Il ne répète qu’avec réserve les fables accréditées autour de lui et qui prêtaient aux habitants de ces contrées lointaines des formes et des conditions d’existence extravagantes. Il a autant de prudence que de bonhomie ; mais, avant tout, il conte naïvement ce qu’il voit et ce qu’on lui dit.
Écoutez-le vous redisant la vénération du peuple égyptien pour le chat, pour le chien, pour 1 ichneumon, pour les musaraignes, les éperviers et les ibis, ou cette amitié singulière du crocodile et de l’oiseau nommé trochile, qu’on croit être le petit pluvier.
Lorsqu’il survient un incendie en Égypte, les habitants se mettent en rang, non pour l’éteindre, mais pour veiller à la sûreté des chats. Malheureusement les chats quelquefois, se glissant entre les hommes, ou sautant par-dessus, se jettent dans les flammes. Lorsque cela arrive, les Égyptiens en témoignent une grande douleur. Si dans une maison un chat vient à mourir de mort naturelle, les habitants se rasent les sourcils. S’il meurt un chien, on se rase la tête et le corps. On porte dans les édifices sacrés les chats qui viennent de mourir, et, après qu’on lésa embaumés, on ms enterre a Bubaslis. A l’égard des chiens, chacun leur donne la sépulture dans sa ville, et les arrange dans des caisses bénites. On rend les mêmes honneurs aux ichneumons. On transporte à Buto les musaraignes et les éperviers ; les ibis, à Hermopolis.
Quant au crocodile, comme il vit dans l’eau, il a souvent le dedans de la gueule plein de sangsues fainsi traduit Larcher, le mot grec signifie seulement
animaux suceurs). Toutes les bêtes, tous les oiseaux le redoutent ; mais il vit en bonne amitié avec le petit pluvier et en reçoit des services. Quand le crocodile se repose à terre, au sortir de l’eau, il a coutume de se tourner vers le côté d’où souffle le zéphir et de tenir la gueule ouverte : alors le pluvier, entrant dans la gueule, y mange ces petits animaux, et le crocodile prend tant de plaisir a se sentir soulagé, qu’il ne lui fait point de mal.
Parmi les coutumes des Babyloniens, Hérodote vante les mariages à la criée. « La plus sage de toutes leurs coutumes, à mon avis, dit-il, était celle-ci ; j’apprends qu’on la retrouve encore chez les Yenèles, peuples d’IUyrie. Dans chaque bourgade, ceux qui avaient des filles nubiles les amenaient tous les ans à un endroit où s'assemblaient autour d’elles une grande quantité d’hommes. Un crieur public les faisait lever, et les vendait toutes l’une après l’autre. Il commençait par la plus belle, et, après en avoir
trouvé une somme considérable, il criait celles qui en approchaient davantage; mais il ne les vendait qu à condition que les acheteurs les épouseraient. Tous les riches Babyloniens qui étaient en âge nubile, enchérissant les uns sur les autres, achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d’épouser de belles personnes que d avoir une femme qui leur apportât une dot, ils prenaient les plus laides, avec l’argent qu’on leur donnait. En effet, le crieur n’avait pas plutôt fini la vente des belles, qu’il faisait lever la plus laide, ou celle qui était estropiée, s’il s’en trouvait, la proposait avec un peu d’or1, demandant qui voulait l’épouser à cette condition, et l’adjugeait à celui qui en faisait la promesse. Ainsi, l’argent qui provenait de la vente des belles servait à marier les laides et les es-
1 Larcher traduit : « La criait au plus bas prix. » C’est un
contre-sens.
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tropiées. Il n’était point permis à un père de choisir un époux à sa fille, et celui qui avait acheté une fille ne pouvait l’emmener chez lui qu’il n’eût donné caution de l’épouser. Lorsqu’il avait trouvé des répondants, il la conduisait à sa maison. Si l’on ne pouvait s’accorder, la loi portait qu’on rendrait l’argent. Il était permis aussi, indistinctement, à tous ceux d’un autre bourg de venir a cette vente et d’y acheter des tilles.
» Cette loi, si sagement établie, ne subsiste plus.
» Après la coutume concernant les mariages, la pins sage est celle qui regarde les malades. Comme ils n’ont point de médecins, ils transportent les malades à la place publique ; chacun s’en approche, et, s’il a eu la même maladie, ou s’il a vu quelqu’un qui l’ait eue, il aide le malade de ses conseils et l’exhorte à faire ce qu’il a fait lui-même, ou ce qu’il a vu pratiquer à d’autres pour se tirer d’un cas semblable. Il n’est pas permis de passer auprès d’un malade sans lui demander quel est son mal. »
A, r?cï.,
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Après le bon Hérodote, voici Ctésias, autre voyageur grec. Celui-ci nous fera connaître l’Inde, pas aussi exactement peut-être que cet aimable Victor Jacquemont ou que les voyageurs anglais d’aujourd’hui, mais avec des détails curieux poyrle temps et d’après les récits qu’on en faisait en Perse, où Ctésias était médecin à la cour du grand roi.
Il décrit des éléphants renversant des murailles,
de petits singes qui ont des queues longues de quatre
coudées, de très-grands coqs (ceux justement que nous
nommons coqs dinde , et de là dindons). 11 raconte
qu’un certain oiseau, de la grosseur d’un épervier, et
revêtu de couleurs éclatantes, parie indien comme un homme, et grec si on le lui apprend : vous reconnaissez le perroquet. Il dépeint d’autres animaux que nous ne reconnaissons pas aussi bien.
Ctésias s’étend beaucoup sur l’esprit de justice des Indiens, sur leur amour pour leurs chefs et sur le mépris qu’ils font de la mort.
Revenons maintenant, s’il vous plaît, en Occident et en France, ou du moins en Gaule, toujours sans sortir de notre fauteuil : cette manière de voyager n’a-t-elle pas aussi son charme?
Vers l’an 600 avant notre ère, un vaisseau phocéen vient jeter l’ancre sur la côte méridionale delà Gaule, à l’est du Rhône; il était conduit par un marchand nommé Euxène, qui faisait un voyage de découvertes.
Le chef de la tribu gauloise, appelé Nann, accueille
avec amitié ces étrangers, et les mène dans sa maison, où un grand repas était préparé ; car sa fille, ce jour-là même, devait faire choix d’un époux. Mêlés parmi les prétendants, les Grecs prirent part au festin, qui se composait, selon l’usage, de venaison et d’herbes cuites.
La jeune fille, nommée Gyptis suivant les uns, Petta suivant les autres, ne parut point pendant le repas. La coutume voulait qu’elle ne se montrât qu’à la fin, portant à la main un vase rempli de quelque
boisson, et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé l’époux de son choix. — Un usage analogue subsiste encore dans certains estaminets populaires de Belgique et de Hollande.
Au moment où le festin s’achevait, elle entra donc, et, soit hasard, soit autre cause, elle s’arrêta en face
d’Euxène et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu
frappa d’étonnement tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration d’en haut, un ordre du ciel, nomma le Phocéen son gendre, et lui donna pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène, sans perdre de temps, fit partir pour Phocée un vaisseau avec quelques-uns de ses compagnons chargés d’amener des colons, et en attendant il traça le plan et commença les fondations d’une ville qu’il appela Massilia (Marseille).
Or, c’est avec un de ces Phocéens-Marseillais que nous allons, deux siècles et demi après la fondation
de la ville, qui cherchait à étendre au loin ses relations commerciales, renouveler et poursuivre, si bon vous semble, les découvertes du Carthaginois Ilimilcon, au delà des colonnes d’Hercule. Ce Grec-Gaulois, deux fois homme d’esprit, s’appelle Pythéas ; il est instruit, il est géographe et astronome ; il est brave, intrépide ; il a l’amour et le génie des aventures. C’est un Francklin, c’est un Bellot, mais plus heureux! Il n’a pas, comme le Carthaginois Ilannon , soixante navires ; il n’en a qu’un : gloire au hardi navigateur !
Il part donc de Marseille, sort à son tour du détroit
de Gadès, prend à droite dans l’Atlantique, longe les
côtes de l’Ibérie et de la Celtique (Espagne et Gaule),
et arrive, au nord de ce dernier pays, dans un détroit
large de cent stades qui sépare la Celtique d’une île
immense. — Ce détroit, c’est celui que les Français
appelleront la Manche, et les Anglais English Chan nel ; cette île, c’est l’Angleterre, qu’Himilcon n’avait
rn
qu’entrevue, et qu’il désignait tout à l’heure sous le nom d’Al-Fion ou Al-Bion.
Mais avec Pythéas nous pénétrons enfin dans ce monde nouveau et nous découvrons véritablement la Grande-Bretagne,— quatre siècles avant l’ère chrétienne, trois avant qu’elle soit envahie parle gouverneur conquérant des Gaules, Jules César.
Pythéas constate que cette île forme à peu près un triangle isocèle, c’est-à-dire ayant deux côtés égaux entre eux. Il s’accorde avec Himilcon à dire que les habitants de ce pays sont industrieux et actifs. Ils exploilent des mines d’étain. Après avoir extrait le minerai, iis le dégagent par la fonte et lui donnent la forme de gros lingots cubiques, qu’ils chargent sur des bateaux d’écorce, — il y a loin de ces bateaux d’écorce ou des barques de cuirs cousus, au steamer-
monstre Léviathan ou Great Eastern ; — et ils trans-
portent ces lingots dans une île voisine nommée Ictis ou Vectis (Wight). Suivant une autre tradition, ils se
servent de chariots, en profitant des heures où la mer est basse. Les marchands étrangers viennent acheter l’étain dans file Vectis, d’où ils le transportent en six jours de navigation sur la côte celtique (côte de France), au port qui sert d’entrepôt. Là ce précieux métal est chargé sur des chevaux, et les caravanes font, à travers les terres, pour parvenir jusqu’à l’embouchure du Rhône, un trajet de trente jours. — Il faudrait aujourd’hui trente heures à peu près.
Pythéas nous emmène jusqu’aux Orcades, et de là jusqu’à Thulé, ultima Thute , la dernière terre du côté du nord. — Les uns pensent que c’est l’Islande; d’autres, les côtes de Norwége. — La nuit, dans ces régions, est extrêmement courte, et ne dure que deux ou trois heures. Au delà de Thulé, il n’y a plus ni terre, ni mer, ni air. Une sorte d’épaisse concrétion des éléments, semblable à un poumon marin , remplit l’espace et enveloppe l’univers de sa matière impénétrable.
Tel est l’effet fantastique et lugubre que produit sur notre compagnon marseillais le spectacle prolongé des brouillards, des pluies, des nuages, de l’obscurité glacée, qui régnent sur la mer du Nord. Quelle impression de mélancolie et d’effroi pour cet homme du Midi qui a encore dans les yeux et dans le cœur le soleil de la Provence et de la Phocide, l’atmosphère transparente et pure des archipels méditerranéens et cette mer aux ondes perses comme les yeux de Pallas Athéné ! Il recule devant la désolation de ces climats, le cœur lui manque, il croit que c’est la nature qui succombe, et qu’il a devant lui le vide ipfranchissable, la défaillance de l’univers.
Il se hâte de redescendre vers le Midi et de revenir à Marseille, après un voyage de moins d’une année, mais riche de curieuses explorations et d’intéressantes découvertes.
Un autre Grec, Néarque, amiral d’Alexandre le
Grand, explore, par son ordre, à l’autre extrémité du monde, la côte méridionale de l’Asie, depuis les bouches de l’Indus jusqu’à l’Euphrate. « Ce voyage de Néarque, dit le docteur Vincent, est dans l’histoire de la navigation le premier événement d une grande importance pour le monde entier... L’expédition de la flotte d’Alexandre ouvrit une communica-
tion entre l’Europe et les pays situés aux extrémités de l’Asie. Dans des temps plus rapprochés de nous, elle est devenue la source et l’origine des découvertes faites par les Portugais, la base du système de commerce le plus étendu dont les hommes se soient jamais formé l’idée, et, pour tout dire enfin, la cause
première, quoique éloignée, de l’heureux succès des
établissements anglais dans l’Inde. »
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