‹ Christophe ColombChapitre 26 sur 31 · GH H I STOP 1IE COLOMB · texte numérisé non relu

GH H I STOP 1IE COLOMB

ce sujet par un pathos insupportable, par des enluminures et par des mignardises du plus mauvais goût, mêlées d’incorrections de toute espèce.

Le livre débute de cette sorte : « La nuit s’est faite sur le berceau de Christophe Colomb. Une nébuleuse auréole entoure le secret de son origine. Quant à nous, V obscurité que des causes multiples ont fait mystérieusement incuber sur les commencements de l'homme qui doubla notre globe ne nous semble point impénétrable... »

L’auteur se fait fort « d’accabler sous une lumineuse condensation d'évidence l’opiniâtreté de divers contradicteurs. »

Il fait le portrait de Colomb, «doué d’une constitution athlétique, par conséquent (?) d’une structure assez haute.» Puis il ajoute: « Les facultés les plus

larges lui avaient été proportionnées sur ces indices extérieurs ‘Malgré sa douceur naturelle,

Christophe Colomb était, par sa nature, impatient,

enclin à la colère. Sa fulgurante rapidité de pensée, activant l’ardeur de sa force, accélérait sa circulation ; alors il devenait terrible. »

« Le rang qu’avait occupé son beau-père, les relations attachées à cette honorable alliance, lui donnaient accès aux plus hauts abords . »

S’agit- il du bon père gardien, Juan Perez? M Roselly flamboie de métaphores : « Ardente comme un phare , sa pensée brillait solitaire sur cet escarpement... La reine Isabelle avait parfois requis son conseil : elle le prisait si haut, qu'elle avait voulu faire plonger dans sa conscience le regard pénétrant de ce moine. »

Aimez-vous le style descriptif moderne? Lisez-ceci :

« Sous ces majestueuses latitudes, l’Océan ne le cède pas à la terre pour la magnificence. Une indicible suavité s’épand dans l’air, dont la pureté diaphane , imbibée de lumière , charme le regard qu’elle laisse arriver au loin. Dès le point du jour, les moindres vapeurs se colorent de

nuances prismatiques, où domine le rose; quand les premiers jeux des brises ont balayé celle gaze llotlanle, et mis à nu le vif azur des deux, le soleil , s’emparant rapidement de l’espace , semble par sa splendeur souveraine se couronner Roi du visible . Ses clartés rayonnent à toutes les hauteurs de l’horizon ; et l’Océan flamboie sous la vaste projection

du rayon qu’il réverbère. D’élégantes zébrures plissent onduleusement la surface des eaux en multipliant ses réfractions lumineuses.... La sublimité de l'Océan fait courber de respect la curiosité de l'homme. La nuit elle-même, en recouvrant de ses voiles cette majesté, n’efface pas son caractère; seulement à la magnificence de l’éclat succède la puissance de l’intini. A peine l’ardente illumination du couchant vient- elle à s'éteindre, que la mer s’enveloppe d’ombres , s'obscurcit et se tient silencieuse. Son sein, doucement gonflé aux brises vespérales , peu à peu s’apaise... De vagues senteurs, que la fraîcheur du soir condense, saisissent l'odorat de leur parfum amer et certaines fois balsamique. Les phénomènes r.oelurnes de l’Océan ont aussi leur éclat et leur sombre grandeur. A sa brillante réflexion des deux, s'ajoutent les phosphorescences, les illuminations minuscules de tout ce qui se meut parmi les Ilots. La

moindre ride de la surface dégage des étincelles. Sous son

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cristal verdâtre, des clartés inqualifiées , furtivement errantes, des corps de (orme globulaire, passent et roulent à de longues distances, dégageant une lumière fort sensible. Le regard de Colomb plongeait infatigable dans la nier transparente, inondée de cet éclat tropical qui traverse les sommités écumeuses, passe sous la base des lames et pénètre leur sein à de grandes profondeurs. Il tâchait de saisir le caractère de la végétation pélagique, des forêts sous-marines tapissant le fond des régions concaves , inaccessibles à la sonde... Quel drame se passait-il dans les basses régions atlantiques, an fond des viscères de î* Océan ï Et quelles terribles éventualités ne pouvait-il pas surgir de ces gouffres mainlenent endormis ? Question formidable, devant laquelle eut pâli tout mortel ! »

Notez que l’auteur, en commençant, a promis d’écrire cette histoire avec simplicité. « Notre humilité, a-t-il dit, trouvera le dur courage delà raconter

prosaïquement, clairement et succinctement. Nous suivrons nœud à nœud, au sillage de ses nefs, à ses changements de manœuvre, à ses virements de bord,

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coite navigation étonnante, disant ses jours et ses nuits avec la simplicité d’un livre de loch . »

Quelle simplicité ! Le fond des régions concaves et des viscères de V Océan ! Je crois entendre le Médecin malgré lui décrivant les concavités du diaphragme et les ventricules de l’omoplate.

Il dit encore, au tome second : « Obligé de rétrécir

en deux volumes l’histoire de cet homme immense, nous condensons les événements principaux de sa vie, omettant forcément tout détail qui ne lui serait pas personnel. Nous avons résolûment sacrifié le style au laconisme, visant d’abord au plus bref, étriquant toujours notre phrase, souvent notre pensée, et dépouillant volontairement toute apparence de forme littéraire. »

Sur ce pied-là, voici d’autres exemples de la simplicité promise :

« Ils se croyaient parvenus a ces éternels marécages de

t .ce

1 Océan, qu’on disait servir de borne au monde, et de tombeau à la curiosité qui les affrontait... »

« Clnistophe Colomb, rayonnant d’enthousiasme, muet de félicilé, s’élança sur le rivage avec l'élastique ardeur de la jeunesse... »

« Pendant que, sous la protection d’un piquet armé, les hommes de corvée faisaient aiguade, Colomb promenait son ravissement au milieu des bois... Son admiration ne pouvait se suffire. La végétation étalait un luxe encombrant ; c\était la variété au milieu de l’infinité. L’abondance et l’épaisseur des arbres faisaient que les tiges, les troncs, les pousses confondaient leurs branches et unissaient leurs feuillages dans une si étroite intimité , qu’un même arbre paraissait porter sur certaines branches les feuilles du roseau et sur d’autres les feuilles du lentisque...

« Il i coûtait avec une mélancolique jouissance les petits symphonistes des bocages , le gazouillement des oiselets , les cantilèncs à roulades perlées du rossignol , variées d’inimitables trilles , recueillait tous les bruits de cette riche nature, discernant les moindres notes dans l’étendue de cette mélodie, et reconnaissant jusqu’au cri de l’humble grillon qui rappelait aux matelots durant les heures du quart leurs jeux d’enfance au foyer delà patrie lointaine... »

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Est-ce pour de telles fioritures que « l’auteur a reçu des marques saillantes de la satisfaction de plusieurs souverains?» Nous l’ignorons. En un sujet si grave, elles nous font l’effet de ces crucifix en traits de plume qu’on voit à la porte des maîtres d’écriture.

Dans la description de l’île de Cuba, l’auteur prodigue les richesses de son style pour peindre celles de cette terre nouvelle : « On dirait qu’une force souterraine fait éjaculer à la surface l’étonnante fécon-

dité dont le Créateur doua les germes confiés à l’humus... Des bouquets d'arbres contrastants , des arbrisseaux pittoresques s’isolent ou s'agroupent sous l’influence de certaines luttes. Des stipes , ornés au sommet de magnifiques panaches ou de frais éventails, penchent languissamment leurs létes l’un vers l’autre, forment de gracieuses arcades, et simulent des caresses au milieu d' harmonieuses confi-

dences. »

Cela pourrait faire pâmer d’aise une jeune per-

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sonne première en style dans son pensionnat de couvent.

« La contemplation de Colomb atteignit soudainement l’apogée de l’admiration humaine... Cette prodigalité, sans la beauté des fleurs, les chants et les parures des oiseaux, les senteurs balsamiques, ■serait profuse à épouvanter /’ imagination , tant les forces de la nature s’y déploient d’une façon colossale et cyclopéenne... Christophe Colomb considérait, dans un saint respect mêlé de reconnaissance, cette manifestation toute nouvelle pour l’humanité. Sa contemplation des œuvres du Créateur égalait les chastes ravissements du premier amour, et, dans les impressions de cette virginale tendresse, il résumait les impressions de la postérité, par lui déjà saisie de cet opulent héritage dont le monde ignorait encore l’ouverture. »

Comme cette ouverture de l’héritage fait bon effet! surtout dans la môme phrase que les chastes

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ravissements et la virginale tendresse d’une admiration arrivée à son apogée.

Est-il question de la sympathie d’Isabelle pour l’Amiral? « Un involontaire respect inclinait la .grande Isabelle, tan! vénérée, vers ce vieillard respirant la puissance, transpirant le sublime, et rayonnant, dès ce monde, du sceau de l’immortalité. »

Lorsque Colomb apprend la mort de sa royale pro-

tectrice, l’auteur, poür exprimer la douleur du vieillard, écrit ceci : « Qui dira le brisement de ce cœur héroïque et l’amertume de sa douleur sans nom? Le père qui perd sa fille unique n’éprouve pas dans les entrailles un déchirement plus aigu. Pour peindre cette inénarrable affliction, il faudrait pouvoir mesurer dans sa sublimité cette attraction de deux âmes que la Providence avait prédestinées à élaborer la plus grande œuvre des races humaines. Par son immensité la douleur de Colomb touchait à Vin-

fini, sa souffrance multiple était vaste comme l’es pcit qui anima ce corps de veine empreint (l’une indélébile majesté. C'était le brisement d’une sympathie* supérieure, enracinée dans la tendresse de lame, épanouie au souffle lyrique de l'enthousiasme pour la nature ; fécondée par les splendeurs de la foi, et vivifiée dans le Christ, qui en était le principe, la sauvegarde et la fin immortelle. L’homme qui avait doublé la Création , arpenté l’Océan, ne pouvait mesurer l’immensité de sa perte. »

La jolie pointe ! après tant de galimatias.

En parlant de Fernando, fils de l’Amiral, l’auteur dit : « Il se donna au Seigneur dans la fleur de sa jeunesse, et, comme un chaste lis posé sur les marches du sanctuaire, il répandit loin du monde le parfum de ses vertus. Comprenant bien que le bonheur d’être le fils du saint Révélateur du globe valait toutes les gloires, et qu’il resterait toujours immergé

dans la lumière de cette illustration , ainsi que la

planète Mercure nous est presque invisible à cause de sa grande proximité du soleil, il ne songea qu’à imiter les vertus d’un père dont nul ne pouvait prétendre égaler le génie. »

Ce style ne vous rappelle-t-il pas celui du jeune Thomas Diafoirus, avec « la fleur nommée hélio-

trope... ? »

A côté de cela, se trouvent des expressions fleurant la scolastique cléricale et les cahiers des séminaires ; (elles que celles-ci : « Enseveli dans ce paisible monastère ou tant de confortations inespérées lui étaient obvenues , sa foi simple et ardente s’épanouis-

sait devant Dieu. »

Voilà quelques-unes des beautés de style qui brillent dans ces deux volumes. Si la place ne nous manquait, j’en pourrais citer beaucoup d’autres : « V assombrissement des esprits allait se rembru-

nissant de jour en jour. » — « Après tous les pé-

i ifs qu avait courus l’amiral , un autre péril devait l exposer dans le port.... Jamais les caravelles n’a-

vaient expérimenté de si puissantes lames. »

« Le roi Ferdinand, esprit cauteleux et délié, ne se piquait pas moins d’habileté gouvernementale que de raffinerie politique. »

Je passe sous silence une foule de mots plus ou moins barbares : « Illusionner », — « impressionner ■», — « confusionner », — « exorbitance », — de peur d’être accusé de « raffinerie » littéraire !

Voici, pour finir, de gracieux portraits de femmes. Un détachement envoyé par Colomb enlève « trois enfants et dix femmes, parmi lesquelles se distinguait la fière épouse d’un cacique. »

« Cette beauté robuste, jouissant d’une corpulence des plus largement arrondies, malgré la prospérité de son embonpoint, avail lassé à la course tous ceux qui la poursuivaient. Seul, un jeune Canadien, au service de l’Amiral, et coureur renommé, était parvenu à se maintenir sur la trace

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de ses pas. Quand elle vit qu’il avait distancé le reste de la troupe, la vigoureuse matrone se retourna tout court et se rua contre lui à ^improviste ; elle l’abattit sous la violence du choc. Se jetant sur lui, l’opprimant de sa masse, elle l’étouffait et lui enfonçait ses ongles aigus dans le cou. Il était mort, si ses compagnons, voyant ce péril, n’eussent volé à son aide. Ils saisirent la Caraïbe acharnée sur sa proie, qu’ils 11e parvinrent pas sans peine à lui faire lâcher. — Toutes ces femmes étaient nues, fort grasses. Pour les faire paraître plus grosses, elles serraient leurs jambes avec des bandes de coton au-dessous du jarret et à la cheville, Elles porlaient épars sur les épaules leurs cheveux bien lustrés et parfumés d’un jus d’herbes odoriférantes. »

On les embarque pour l’Espagne avec le cacique, qui meurt de tristesse dans la traversée. « Le dévouement de la cacique anthropophage ne put distraire son héros, absorbé par le sentiment de sa déchéance.... L’ampleur des charmes de sa compatriote ne séduisit point son regard, qui resta toujours sombre et hautain. Peu à peu ses forces

s évanouirent ; sa fierté seule ne diminua point , et enfin, obstinément immobile, il s’éteignit enveloppé dans la superbe de son taciturne orgueil.»

En regard de la femme de Caonabo, il faut mettre 1 autre reine sauvage, Anacaona, « la fleur d’or, la sou vei aine enchanteresse d’Haïti, au renom séduisant, cette muse visible des plus poétiques régions, qui était à la fois l’Égérie , la Clio et la Thalie des Antilles .... La reine Anacaona n’était pas seulement le premier poète de l’île ; elle en formait encore la poésie la plus suave. Sa personne, sa vie, ses conceptions, tenaient de l’enchantement. Elle était inspiratrice avant d’être inspirée. On lui devait des

ballades et des ballets , des poésies parlées et chan-

tées, enrichies de pas chorégraphiques, rehaussées d’une pantomime savante.... En elle se personnitiait la molle poésie et le vif éclat des Antilles. Sûre de sa puissance, l’enchanteresse, négligeant les attributs

extérieurs de la souveraineté , ne portait, au lieu du diadème royal, qu'une couronne de fleurs ; pour collier, pour bracelets , pour brodequins , pour ceinture , elle n'avait que des fleurs. Sur la luisante ébène de sa chevelure tranchaient de blanches fleurs entremêlées d’églantines incarnat. Un tissu de fleurs ceignait ses reins. Son sceptre se formait d’une tige fleurie. Il semblait que la fleur des reines fût aussi la reine des fleurs. »

Arrêtons-nous : c’est le bouquet !

Ainsi sont écrits deux volumes d’environ six cents pages chacun. Quel style pour un si grand sujet ! Couleurs fausses et faux arguments, sur une thèse historique plus fausse encore : voilà en trois mots le livre de M. Roselly de Lorgnes.

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