AMER1G0 VESPUCCI
Le hasard distribue les couronnes, et rarement les découvertes portent le nom de ceux qui les ont faites.
Bien que Christophe Colomb fût mort sans s’être douté jamais qu’il avait abordé à un continent autre que l’Asie, cependant il eût été justede donner au nouvel hémisphère une fois reconnu le nom de l’homme qui l’avait trouvé — quoiqu’à l’aveuglette, — plutôt que celui d’Amerigo Vespucci, qui n’y était venu
qu’à sa suile avec beaucoup d’autres. Et pourtant le nom d'Amérique s’attacha à ce nouveau monde. Il est curieux de voir par quelles circonstances.
Plus jeune que Colomb d’une quinzaine d’années, Amerigo Vespucci, né à Florence en 1451, quitta son pays à trente-neuf ans et passa en Espagne. Un de ses compatriotes, Juanoto Berardi, avait fondé à Séville, en 1486, une importante maison de commerce. Amerigo y fut admis en qualité de facteur.
A la mort de Berardi, en décembre 1495, il en devint chef comptable. A ce titre, il fut chargé de l’armement des navires destinés à la troisième expédition de Colomb. Cela sans doute lui donna envie de voir ces nouveaux pays qu’on disait si riches. 11 s’entendait à la navigation et à la géographie. En 1499, avant que l’Amiral fût revenu de cette troisième expédition, un certain Hojeda fut chargé d’en entreprendre une autre, et emmena comme pilotes Juan de la Cosa et Amerigo Yespucci. Ils atteignirent le nouveau
continent méridional à peu de distance de l’Équateur, remontèrent vers le nord sans perdre de vue les côtes, passèrent devant l’embouchure del’Essequibo, de l’Orénoque et de la Margarita, ensuite se dirigèrent au nord-ouest et reconnurent toute la côte de Venezuela
jusqu’au cap Vêla. C’en fut assez pour cette fois. De
là ils firent voile vers Hispaniola, puis revinrent en Espagne.
Au moment où ils rencontraient ainsi, en 1499, le continent méridional, on ne savait pas encore que Colomb venait de le trouver l’année précédente, puisque, parti pour sa troisième expédition le 30 mai 1 498, il ne revint en Espagne que dans le mois de décembre 1500. Toujours est-il que Colomb, le premier, avait trouvé ce nouveau continent; et, en fûtil autrement, peu importerait encore, puisque la découverte du Nouveau Monde date vraiment du jour où le Génois aborda à l’île de Guanahani, le vendredi 12 octobre 1492.
G H H I S T 0 FMI E COLOMB
De 1500 à 1505, Vespucci fut engagé au service du roi de Portugal. Le Portugal et l’Espagne, comme
on sait, se disputaient alors les découvertes maritimes. Le nom de vice-roi des Indes avait été décerné à l’avance et en même temps par chacun des deux pays. Vasco de Gama le portait aussi bien que Colomb, et à plus juste titre, puisque c’était vraiment aux Indes que Vasco venait d’arriver.
Desborough Cooley dit fort bien : « Colomb s’imagina qu’il avait atteint les Indes, cette terre privilégiée du luxe et de la richesse, et il eût peut-être éprouvé un grand chagrin s’il se fût vu contraint d’abandonner cette idée favorite pour obtenir la réparation à laquelle il avait de si justes droits et pour donner son nom à une nouvelle partie du monde. »
Vespucci vécut et mourut dans la même erreur que Colomb. Quoique dans la relation de ses voyages il emploie et répète avec affectation le nom de nouveau
CHBISTOPHE COLOMB
monde pour attirer l’attentiop, il croit toujours être en Asie.
Dans son second voyage, il visita les côtes de ce que nous appelons le Brésil.
Du Portugal il revint à l’Espagne, qui l’accueillit très-favorablement. Son mérite, ses connaissances commerciales , son expérience comme navigateur, furent d’autant plus appréciés qu’on en pri-
vait une cour rivale. Le roi de Castille le nomma son pilote en chef. Colomb venait de mourir, en 4 506. L’année suivante, on prépara une expédition
nouvelle pour la découverte du détroit qu’il avait rêvé, et qui n’existait pas, à l’ouest des îles des Épices. Cette expédition allait être confiée à Amerigo Vespucci et à Vicente-Yanez Pinzon; mais elle dut être abandonnée, par suite des remontrances du roi de Portugal au sujet delà fameuse ligne de démarcation idéale.
Amerigo mourut au service de l’Espagne en 151 2.
Il avait fait, en tout, s’il faut l’en croire, quatre voyages, comme Colomb lui-même, mais sur ses traces, et par conséquent plus aisément. C’était un homme habile cl aimable, qui avait de nombreuses relations et correspondances en Europe. [1 adressa la relation de ses voyages à plusieurs personnages marquants, entre autres au gonfalonier de Florence, - Pietro Soderini, et à Lorenzo de Medici, et au duc René de Lorraine. « Un géographe lorrain, habitant Saint-Dié, dans les Vosges, publia, sous le pseudonyme de Martinus Hylacomilus, un ouvrage de cosmographie, suivi des quatre relations de voyages d’Amerigo Vespucci. Cet écrit, intitulé Introduction à la Cosmographie , rédigé à Saint-Dié, imprimé d’abord dans cette ville en 1507, et réimprimé à Strasbourg en 1509, était dédié à l’empereur Maximilien. L’auteur, Martin Waldseemüller, ne nommait pas une seule fois Christophe Colomb, et paraissait ne pas même soupçonner qu’il eût existé. Il
attribuait ouvertement la découverte du nouveau continent au génie d’Amerigo Vespucci. Dans son admiration pour la sagacité d’Améric, le cosmographe de Saint-Dié déclarait qu’il ne voyait pas quel droit défendait de donner à ce monde nouveau le nom d’Améric qui l’avait découvert, et de l’appeler Amérique , puisque l’usage avait rendu féminins les noms de l’Europe et de l’Asie1. La haute destination de cet écrit facilita l’adoption du nom proposé par Martin Waldseemüller. On voit dans l’édition de Jean Gruniger, en 1509, que la première copie de la relation des Quatre Voyages de Vespucci, d’abord écrite en espagnol, puis traduite en portugais, fut mise en italien, d’où elle se trouva ensuite traduite en français, et bientôt du français reproduite en
1 Non video car qui s jure vetet ab Americo inventore, sagacis ingenii vivo, Àmerigem, quasi Americi terrain, sive Américain dicendam, quum et Europa et Asia a mulieribus sua sortit æ sint nomina. » — Cosmographiæ Introductio, cap. IX.
CHRISTOPHE COLOMIi
latin, ce qui la rendit européenne. Cette grande notoriété préparait l’acquiescement du public à l’injuste dénomination que proposait si candidement le géographe de Saint-Dié l. »
Ce qui contribua beaucoup aussi à populariser la
relation des voyages d’Amerigo, ce fut la forme vive et amusante que l’auteur ou les traducteurs surent y mettre, mêlant avec les descriptions des pays nouvellement découverts et avec les tableaux dramati-
ques des mœurs étranges de leurs habitants et habi-
tantes un assez grand nombre de détails très-vifs pris sur nature et d’anecdotes licencieuses, qui alléchaient le public et qui répandaient partout avec le livre le nom de l’auteur, tandis que Colomb était oublié’à ce point qu’en Espagne même plusieurs écrivains notables ignoraient encore vers 1520 si le
1 Roselly de' Lorgues, Christophe Colomb, Histoire de sa vie et de ses voyages. *
grand homme avait cessé de vivre. Voilà les hasards de la renommée.
Bientôt on écrivit sur les caries de géographie le nom d 'Amérique. « Telle était la carie de 1522, gravée sur bois, qui fut jointe à la réimpression du Ptolémée dans les ateliers de Melchior et Gaspard Trechsel. Telle était aussi celle que publia en 1541 l’éditeur Hugues de Portes. Les presses protestantes de l’Allemagne multiplièrent à l’envi cette aveugle usurpation. Le moine apostat Sébastien Munster, auteur de l’ Introduction à la table de Cosmographie, répandit ce nom d’ Amérique par l’imprimerie de Bâle. D’un autre côté, Joachim Vadianus(de Watt) dans sa Cosmographie universelle „ imprimée à Zurich en 1548, propageait le nom d’ Amérique. Florence accueillit avec empressement une 'dénomination dont s’enorgueillissait son patriotisme, et l’Italie fut dupe de ces assertions vaniteuses. Après avoir
été inscrit d’abord dans un ouvrage de cosmogra-
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phie, puis gravé sur des planisphères, le nom d’Amérique se trouve pour la première fois en 1370 buriné sur un globe en relief. Ce globe, de composition métallique, richement damasquiné d’or et d’argent, était l’œuvre du Milanais Francisco Basso. A cette date, le nom ({'Amérique était accepté sans conteste. Depuis longtemps on ne songeait plus à Colomb. Sa postérité était. déjà éteinte dans la ligne masculine qui eût fait revivre son nom. En formant son recueil de voyages en 1507, Fracanzo de Montalbodo ne s’était point enquis de la mort de Christophe Colomb, et ignorait même sa dernière expédition maritime. Dans la traduction latine dont la préface parut, signée par Madrignano, le 1er juin 1508, il était dit que « jusqu’à ce jour Christophe Colomb et son frère, délivrés de leurs fers, vivaient en honneur à la cour d’Espagne1. »
1 Roselly de Lorgnes, Christophe Colomb, Histoire de sa Vie et de ses voyages.
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Or il y avait déjà deux ans que Christophe Colomb
était mort.
Mais l’ardeur même avec laquelle tous les navigateurs s’élançaient vers les pays nouveaux était cause qu’on ne pensait plus à lui et qu’on ne songeait pas à s’en enquérir. Ainsi la mémoire de ce bienfaiteur de l’humanité était éclipsée par la grandeur même des résultats de son œuvre.
Amerigo, qui mourut à Séville cinq ans après la proposition faite par Waldseemüller de nommer Amérique le Nouveau-Monde, fut-il complice de cette idée? On peut en douter. « Il est probable, dit Humboldt, que Vespucci n’a jamais su quelle dangereuse gloire on lui préparait à Saint-Dié, dans un petit village situé au pied des Vosges, et dont vraisemblablement le nom meme lui était inconnu. »
Dangereuse en effet, et peu digne d’envie! car,