‹ Christophe ColombChapitre 4 sur 31 · G HUIS TOI* 11 E G OLO MU · texte numérisé non relu

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essayaient de contrefaire les siennes. Sans doute il est permis et utile de stimuler l’imagination populaire, et peut-être même est-ce à l’aide de celte faculté-là qu’on peut le plus aisément faire brèche dans l’ignorance; mais il ne faut pas confondre des inventions monstrueuses, fiévreuses, coupables, avec la vraie poésie que l’on peut puiser à tant de nobles sources. Le lecteur populaire croit plus qu’on ne le suppose à la réalité de ce qu’on lui raconte, même quand on l’avertit qu’on ne veut que l’amuser. Il est donc aussi respectable que l’enfant : Maxima debetur puero rever eut ia... Cette maxime fut toujours celle de M. Charton.

Il a continué, depuis, cette sorte d’enseignemenl populaire par l’union des gravures et des textes dans les ouvrages où celte combinaison était de mise

mieux que partout ailleurs : 17 listoire de France , les Voyageurs anciens et modernes et le Tour du monde . Pour ne parler ici que de ces deux derniers

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ouvrages, l’un comprend les voyages anciens et modernes les plus intéressants, l’autre les voyages contemporains. Le Tour du monde est un exemple de ce que l’on peut atteindre de perfection dans la vérité, d’après les photographies, et même dans l’art. L’Angleterre ne produit certainement rien qui soit supérieur ou même égal aux belles planches du Magasin pittoresque et du Tour du monde , œuvres d’éminents artistes, tels que MM. Bida, Français, Karl Girardet, Daubigny, Grandsire , Gusfave Doré, etc.

L’intérêt et l’originalité de ces beaux livres, d’un prix si modique, les Voyageurs anciens et modernes et le Tour du monde , consistent dans ce mélange de récits et d’images qui fait entrer les choses dans les yeux en même temps que dans l’esprit. Cette iconographie des voyages, qui en accompagne le texte, en est le plus utile comme le plus amusant commen.taire. Les images nous font voyager par les yeux. Et

puisque j’ai dit : Vivent les voyages! je dis aussi : Vivent les images!

N’est-ce pas un spectacle aussi utile que piquant de voir les relations des voyageurs de l’antiquité contrôlées et comme éclairées par la reproduction gravée de tout ce que découvre la science moderne? Les rno-

numents des arts, récemment exhumés, ou bien les nouveautés de l’histoire naturelle, illustrent ces récits antiques, pour les compléter ou les rajeunir. L’antiquité proprement dite, celle qui dés longtemps nous était connue par ces témoignages de l’histoire et de la littérature, voit venir à elle cette antiquité nouvelle que les explorations de l’archéologie retrouvent et restaurent chaque jour. Il est agréable de voir Champollion et les autres savants de nos jours donner la main à Hérodote, et les musées de l’Europe moderne fournir des exemples et des spécimens aux récits de la Muse antique, moins fabuleuse qu’on n’avait cru. Texte, traductions, commentaires, bi-

bliographies, cartes, estampes, fac-similés, se donnent du jour les uns aux autres et entre-croisent leurs lumières, pour le plus grand plaisir et le plus grand profit du lecteur, devenu lui-même un voyageur, sans peine et sans dérangement. On prend part, sans fatigue et sans péril, à tant d’excursions curieuses et lointaines. On découvre successivement toutes les parties du globe terrestre.

Nous avons suivi, l’autre jour, le Carthaginois Hannon dépassant le premier les colonnes d’Hercule et explorant les côtes occidentales de l’Afrique; puis, un autre Carthaginois, Himilcon, et plus tard un Phocéen-Marseillais, Pythéas, allant découvrir les Iles Britanniques et les côtes brumeuses des terres septentrionales, encore mal définies et pleines de mystère. Trois Grecs, Hérodote, Ctésias et Néarque, nous ont conduits à Bautre extrémité du monde et révélé plusieurs parties de l’Asie et de l’Afrique orientale.

Jules César figure aussi parmi les voyageurs anciens. Il connaît assez bien la Gaule, où il séjourna environ dix ans: mais il décrit plutôt la Gaule et les Gaulois en militaire et en ennemi qu’en historien exact et impartial. On sent bien que le gouverneur

conquérant de ce pays n’est pas un voyageur désintéressé.

* Pausanias, voyageur grec, parcourut l’Italie,

1 Espagne, la Macedoine, la Grece, l’Asie Mineure, la Syrie et l’Égypte. Son livre est une sorte de Guide du Voyageur. Il n’y faut pas chercher l’art d’Hérodote; mais les renseignements en sont précis, et les indications utiles.

L an 399 de notre ère, un samanéen ou moine chinois, dont le nom religieux était Fa-hian ou Fabien, ce qui signifie Manifestation de la foi , entreprit un voyage dans les contrées à l’ouest de la

Chine. Il se proposait de remonter aux sources de la tradition et de la doctrine bouddhique, fondée au vie siècle avant notre ère, et qui, entre toutes les religions de notre globe, compte le plus de disciples. Son but était d’arriver à la possession de quelquesuns des livres où cette religion était enseignée, afin

de les faire servir à une régénération de la foi, lorsqu’il reviendrait dans sa patrie.

11 avait associé à son entreprise plusieurs moines, Chinois comme lui, entre autres Tao-tching, Ornement de doctrine; Hoeï-king, Éclat d'intelligence; Hoeï-ing, Correspondance de perspicacité ; Hoeïwei, Éminence de perspicacité.

li visita la Tartarie, le Thibet, l’Inde, Ceylan, non sans de grandes fatigues et de grands dangers. Après plusieurs années, la nostalgie le prit, et il songea à revenir, ayant d ailleurs atteint le but de son voyage et trouvé les livres qu’il cherchait. Sa relation, qui est en style indirect comme celle de Jules César, ra-

conte avec une simplicité pleine de sentiment comment le mal du pays vint le saisir, à la vue d’un objet chinois qu’un pèlerin offrait à la statue de Foe (un des noms de Bouddha).

« Depuis que Fa-hian avait quitté la terre de Han

(la Chine), plusieurs années s’étaient écoulées. Les

gens avec lesquels il était en rapport étaient tous des

étrangers; les montagnes, les rivières, les herbes, les

arbres, tout ce" qui avait frappé ses yeux était nouveau

pour lui; déplus, ceux qui avaient fait route avec »

lui s’en étaient séparés, les uns s’étant arrêtés et les autres étant morts. En regardant l’ombre en arrière (en réfléchissant au passé), son cœur était toujours rempli de pensées et de tristesse. Tout à coup, à côté de celte statue de jaspe, il vit un marchand qui faisait hommage à Foe d’un éventail de taffetas blanc du pays de Tsin (Chine). Cela lui causa, sans qu’on s en aperçût, une émotion si vive, que ses yeux se remplirent de larmes qui coulèrent abondamment. »

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Il était temps que le bon religieux mît fin à son apostolat : il fût tombé malade de mélancolie. Cependant il était au milieu des merveilles du bouddhisme, qu’il décrit avec enthousiasme; chaque jour il apprenait quelque tradition inconnue dans le pays de Han, et il voyait des monuments ou des cérémonies qui étaient pour sa foi une consolation et une récompense. Il visitait le temple magnifique où l’on garde

la dent sacrée de Foe. C’est de toutes les dents de Bouddha celle qui paraît être l’objet de la plus grande

vénération. Huit cent dix-huit ans après la mort de Bouddha, un roi de Ceylan obtint cette dent de Gouhâsihâ, roi de Calingou-rata, au sud du Bengale. Quatorze cents ans après la mort de Bouddha, les Malabares enlevèrent la dent et la portèrent sur les rives du Gange. Quatre-vingt-huit ou quatre-vingtdix ans après cet événement, la dent fut rapportée à Ceylan. Dans la deuxième moitié du xvie siècle, les Portugais s’en emparèrent, et Constantin de Bra-

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gancè, leur chef, la fit réduire en cendres. Le lendemain les prêtres de Bouddha en trouvèrent une toute semblable dans une (leur de lotus. C’est cette

dent que possèdent les Anglais, et pour la restitution de laquelle le dernier empereur des Birmans envoya deux ambassadeurs à Calcutta.

Mais le souvenir de son cher pays accablait Fahian, quoiqu’il eût la douceur de contempler tantôt le pot et le bâton de Foe, tantôt l’empreinte de son pied, tantôt l’ombre de son corps, qui est restée (l’ombre toute seule) à quelque distance de la ville de Nakie. En vain aussi, pour consoler son âme, Fahian faisait tourner chaque jour « la roue de la loi. » — C’est une sorte de cylindre sur lequel on colle des prières, et qu’on fait tourner avec autant de rapidité que possible, pour obtenir et procurer aux assistants, à chaque tour de roue, les mêmes mérites que si les prières avaient été réellement récitées. Ces roues à

prières sont encore aujourd’hui en usage chez les

bouddhistes du Nord. Les voyageurs modernes les ont vues en Tartarie. — Ou bien il admirait les éléphants qui font l’office de sacristains près d’un temple de Foe construit dans un endroit stérile et solitaire. « Là il n’y a point d’hommes pour arroser et balayer, mais on y voit continuellement des troupeaux d’éléphants qui prennent de l’eau avec leur trompe pour arroser la terre, et qui, recueillant toutes sortes de fleurs et de parfums, font le service de la tour. »

Mais ces merveilles et bien d’autres ne consolaient pas Fa-hian de la patrie absente. Il revint enfin dans son cher pays.

« Il avait été dans le péril, et il y avait échappé: voilà pourquoi il mit sur le taffetas de bambou ce qui lui était arrivé, désirant faire part aux sages de ce qu’il avait vu et entendu. »

Un autre voyageur, Cosmas, marchand et moine égyptien, vers l’an 535, nous donne dans sa Topo -

graphie chrétienne une curieuse idée des théories étranges que l’on s’était faites dans les premiers siècles du christianisme, sur la forme de la terre, sur ses divisions, et sur ses rapports avec le reste de l’univers.

Cosmas, surnommé lndicopleustès, ce qui veut dire en grec « navigateur dans l’Inde », fut d’abord marchand à Alexandrie. Les intérêts de son négoce le conduisirent en Éthiopie, puis en Asie, jusqu’à Ceylan. A son retour, il embrassa la vie monastique, et composa, dans le silence du cloître, plusieurs traités de cosmographie et de géographie. Le seul qui nous soit parvenu est celui que nous venons de

nommer, la Topographie chrétienne , où, après avoir

réfuté les savants de son siècle qui soutenaient que la Terre était ronde, il prétend démontrer que le tabernacle de Moïse, dont parle l’Écriture, est la véritable image de l’univers, que la Terre est carrée à la base, conique au sommet, et qu’elle est enfermée, avec le

Soleil, la Lune et tous les autres astres, dans une sorte de cage ou de grand coffre oblong (c’est ici que les images et miniatures sont amusantes), dont la partie supérieure forme un double ciel.

Ses arguments sont aussi singuliers que sa théorie. Ce sont, du reste, ceux de l’époque, et Cosmas ne fait que suivre l’opinion de plusieurs illustres auteurs chrétiens de ce temps-là. L’idée que la Terre serait une sphère et que nous aurions des antipodes lui paraît donc absurde et impie ; il la rejette avec véhémence et dérision. Écoutez cela :

« Ils disent sans vergogne que nous avons des antipodes, lieux où les hommes ont les pieds opposés aux nôtres !... Combien sont ridicules ces contes de bonne femme ! Si les hommes sont opposés pieds à pieds, que ce soit dans la terre, dans l’eau, dans l’air, dans le feu ou dans tout autre corps, comment les uns ou les autres peuvent-ils rester debout? comment les uns ou les autres peuvent-ils vivre avec la tête en

bas? C’est là certainement une hypothèse absurde. (Ici Cosmas fait une autre petite image pour démontrer cette absurdité.) Et, quand il vient à pleuvoir, comment dire que la pluie tombe sur les uns et sur les autres? Elle tombe bien sur les uns, mais sur les autres ne faudra-t-il pas dire plutôt qu’elle monte? Comment ne pas rire de pareilles folies?... »

Lactance de même, au commencement du ive siècle, appelle monstrueuse l’opinion de ceux qui veulent que la Terre soit sphérique et que toutes les «

parties de ce globe soient habitées. « Peut-on être assez extravagant pour s’imaginer qu’il y ait des hommes qui aient les pieds en haut et la tête en bas ; que tout ce qui est couché en ce pays-ci, soit là-bas suspendu ; que les herbes et les arbres y croissent en descendant ; que la pluie et la grêle y tombent en montant? Fallait-il mettre au nombre des merveilles du monde les jardins suspendus de Babylone, puisque les philosophes suspendent aussi des champs, des

mers, des villes et des montagnes?... J’avoue que je ne sais que dire de ces personnes qui demeurent opiniâtres dans leurs erreurs et qui soutiennent leurs extravagances, si ce n’est que, quand elles disputent, elles n’ont point d’autre dessein que de se divertir ou de faire paraître leur esprit. Il me serait aisé de prouver, par des arguments invincibles, qu’il est impossible que le ciel soit au-dessous de la Terre. » (. Institutions divines , livre III, chapitre 24.)

Saint Augustin, de son côté, dit dans la Cité de Dieu (livre XYI, chapitre 9) : « Il n’y a aucune bonne raison de croire â cette fabuleuse hypothèse d’hommes qui, foulant l’autre côté de la terre, où le soleil se lèverait quand il se couche pour nous, auraient les pieds opposés aux nôtres. Cette opinion ne se fonde sur aucune notion historique.... Mais, fût-il démontré par de bons arguments que le monde et la terre ont la forme sphérique, il serait trop absurde de prétendre qu’il y ait eu des hommes assez hardis pour

franchir l’Océan immense el passer de celte partie du

monde en l’autre, afin d’y aller implanter un rameau détaché de la famille du premier homme. » Saint

Augustin, là, sentait bien où était la difficulté, et les importantes conséquences de la sphéricité de la Terre, si une fois on l’admettait. 11 semblait flairer la question énorme de la pluralité des races humaines.

Ainsi pensaient encore saint Basile, saint Ambroise, saint Justin, martyr, saint Jean Chrysostome, saint Gésaire , Procope de Gaza, Severianus, évêque de Gabala, Diodore, évêque de Tarse, etc.

Eusèbe, de Césarée, s’enhardit une fois, dans son Commentaire sur les Psaumes , à dire que, « suivant l’opinion de quelques personnes », la Terre est sphérique; mais, dans un autre ouvrage, il recule devant cette témérité.

Au ive siècle, un prêtre, nommé Virgile, fut condamné pour avoir affirmé l’existence des antipodes.

On voulait couper court à des opinions si périlleuses ou si embarrassantes.

Au xve siècle encore, nous verrons les moines d’Alcala et de Salamanque opposer aux raisonnements de Christophe Colomb les mêmes arguments que ceux de tant d’illustres personnages des premiers siècles du christianisme.

Quand des hommes aussi éclairés en tout le reste triomphaient si étrangement dans leur erreur et accablaient de dédains si superbes ou de si poignantes ironies quelques esprits indépendants dont toute la faute consistait à avoir deviné la vérité, comment nous étonner que notre voyageur, Cosmas, ou quel que soit son nom, bref, un simple marchand devenu moine, se mît tout bonnement à la suite des préjugés qui régnaient et qui semblaient être sous la sauvegarde des textes saints et des auteurs sacrés?

Son livre, curieux par cela même, ne laisse pas d’intéresser encore par d’autres parties, celles où il

décrit plusieurs contrées qu’il a parcourues, en par-

ticulier nie de Taprobane (Ceylan), et où il donne

d’assez nombreux détails sur l’histoire naturelle de

l’Inde.

On vient de voir que la Topographie chrétienne

est entremêlée de dessins naïfs et de miniatures qui représentent des figures de l’univers, des hommes, des costumes, des animaux, des plantes, et qui sont destinées à éclairer les explications ou démonstrations du voyageur. Le livre des Voyageurs anciens et modernes reproduit plusieurs de ces images curieuses. Dans la principale, l’univers, terre et ciel, ressemble exactement à une grande malle. Cette malle, trèshaute, pareille à celles où les femmes serrent leurs robes pour voyager, contient une montagne en pain de sucre autour de laquelle tourne le Soleil. Ce pain de sucre, c’est la Terre. Au pied du pain de sucre, et par conséquent au fond de la malle, on voit la mer et ses principaux golfes, dessinés avec une libre fan-

taisie. En haut, au milieu du couvercle de ce grand

colfre à robes, est Dieu le Père, qui regarde tout par une lucarne en œil-de-bœuf. Cette malle, avons-nous dit, veut représenter le tabernacle de. Moïse, sur le plan duquel le monde a été fait, ou réciproquement. Cosmas appuie cette croyance sur un texte du Nouveau Testament, qu’il interprète de travers.

Une autre image représente une sorte de calendrier ou de zodiaque d’un genre particulier. Selon Cosmas, les douze pains de proposition dont parle l’Écriture sont l’emblème de l’année et des fruits de la terre. Il dessine donc le cycle des douze mois de l’année et des fruits de chacun, pour rendre grâces à Dieu qui nous accorde tant de bienfaits. Voici ce que l’on croit reconnaître dans son dessin :

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