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Christophe Colomb et la découverte du Nouveau monde

.l'avais à peu près Ion âge, et je servais comme novice sui- une mauvaise galKire de l'Etat armée en guerre et marchandise, ^/ lorsqu'un matin, au point du jour, je fus jeté à bas de mon hamac, où je donnais (ont habillé. C'était un avertissement du (|nartier-maître Nolo-Kerdrec, mon su])érieur par le lang, mon protecteur pai' sympathie.

'^ — Allons, matelot, me dit-il, vite sur le pont. Il y a (pieltpie

chose à voir.

Deux secondes après, monté sur une baille à drisses, je regardais de tous mes yeux par-dessus les bastingages de bâbord.

— Ole ton bonnet, me dit Noio, qui se tenait [irès de moi tète nue, deux ou trois des hummes de quart.

HUM que

a rYt^kj

-2 * l.NTIîODnCTION.

— El iiiaiiilcii.inl, |iniiiMiivil-il, ce ciiic lu vois li'i, oiiHiril, c'est la ImiTC de Salles, ol an delà l'alos.

— Palos... l'alos... j'en suis charmé, mais rrancliemcnl je ne vois rien.

— G'csl jnsle, lil le qnarlier-maîlre, cl il me passa une longue-vue mise à mon poinl.

— A ni'ésenl, dis-je, à la lioime lieni'e, je vois une élroile I)ande tie lerre rougeàlre. (/es! ce que je prenais tout à l'iieui'e pour ni. nuage.

— Et lu ne vois que ça?

— Je ne vois que ça.

— Eh! hien, moi qui n'ai ni la longue-vue ni les yeux di; (piinze ans, je vois Irois vaisseaux marcliaiil de conserve, trois vaisseaux comme on n'eu f.iil [dus. A présent que tu es prévenu, les vois-lu ?

— Non, palron, pas davantage, et, franchement, je crois que vous ne les voyez liiière vous-même.

— Je les vois si hien, maleloi de mon cœur, que je lis couramment leurs noms, moi i|ni ne sais ni lire ni écrire. Les deux jiliis pelils s'appellent l'un NiTiavl l'aulie Piiita. Le plus gros, le plus lourd, celui (jiii porte le pavillon amiral, un pavillon avec un grand crucilix au milieu, c'est In Siiiiite-Maric, une caravidie espagnole du lion vieux teuqis. Dehoul,snr le chàleau de poupe, est le capilaine, un hel honnne, avec de grands yeux couleur du lemps, ties veux (pu regard(Mit droit devant eux. Cet homme, le plus grand de Ions les hommes, c'est l'invenleui' du nouveau monde, partant pour sa prenuère expédilioii .. .

— Clirisl(q)lie (iolomh! m'écriai-je, en laissanl lomher la longue-vue.

— Ah ! lu le vois à présent?

— Oui, patron, eomiiie il va un Dieu, je le vois.

— .V la honne heure, lit Nido.

Et voyant mes veux humides d'émotion el de respect :

■ — Ça, mon gai'çon, ajonla-t-il, c'est la meilleure des longues-vues, celle qui |iorle le j)lus loin.

Qiichpus li( mes a[irès nous laissions à gauche l'endxiuchure du (juadal(pu\ir.

i.NTiioincTiox. r.

[iiiis le polit poil ili' llulii, ol, grâce à une bonne brise de iiord-oiicsl, le Miir du même jour, nous jetions rjuicre en rade de Cadix.

Là, dans rencliantement d'un |)remicr séjour en Espagne — en Andalousie! — — j'oul)liai Clirislophe Col(inil), j'oubliai Nolo, je faillis même, un jour, oul)lier la gabare la Tritile: mais, dès que nous eûmes repris la mer, ma vision me redevint aussi présente qu'à l'heure même oii j'en avais été favorisé. Je voyais Chi'istophe Colomb; je le concevais même dans toute sa grandeur, sans rien savoir de lui, je, l'avoue ici à ma honte, que son nom et sa découverte.

Nolo-Kerdrec se chargea bien volontiers de m'en apprendiv davantage; je dirai même qu'en un certain sens, il m\'n ap|nit, on me passera bien cette locution vulgaire, beaucoup plus qu'il n'y en avait. L'esprit légendaire du moyen âge revivait tout entier dans ce digne marin breton. Aussi en était-il veim, peu à })eii, de la meilleure loi du monde, à mellre sur le conq)le du héros de son choix tout ce qu'il en avait tiouvé dv. digne parmi les contes et récils recueillis dans ses longs voyages.

Plus tard, en refaisant tant bien que mai mon éducation, j'ai reti'ouvé dans la mythologie, dans la Vie des saints, dans colle des marins célèbres, — v compris le fameux Sindbad, ce Colomb des Mille et tine nuits, — des traits de courage ou d'habileh' nautitpie, dos mois sjiirituels on profonds, et enfin jus(ju'à des miracles, qu'il m'a fallu, non sans regret, retrancher de la vie de Colomb, lello iiiio Nolo me l'avait faite aux longues veillées du gaillard d'avant.

Au reste, un toi eftbrt ne devait pas m'être longtemps pénible : de même (pie notre héros, jtarli à la recherche de terres imaginaires, en découvrit de réelles sans perdre au change, de même le Colomb que je rencontrai dans 1 hisloire, ne me laissa rien envier à celui que m'avait montré la légende. Bien loin de s'évanouir au jour de la science, l'héroïque figure qui m'élait apparue près des dunes rouges de Paies, n'avait rien perdu de sa noble physionomie ni de ses colossales dimensions. C'est que pas un des contes de Nolo n'était en contiadiclion avec le caractère de .son héros.

Mais I étude de ce caraclère n'est pas aujourd'hui notre seul objet : inuia avons aussi à causer de la découverte do l'.Vmériipio ; eh bioii, sur co point iiiôm(\ la

4 IXTIiODIiCTION.

k%eiidedu marin brclon, si fabuleuse qu'elle fût clans sa lettre, n'a presque rien dans son esprit que ne lonfirme l'esprit positif de notre âge.

Il appartenait à ce dernier d'établir que la plujiarl des grands événements historiques, si justement fameux qu'ils aient rendu certains noms d'hommes, ont toujours été plus ou moins l'oHivre du temps où ils se soûl produits. Ce principe ne détruit pas la responsabilité des acteurs principaux de ces révolutions, dont plus d'une a chani^é la face du monde, il l'atténue seulement dans une mesure que l'histoire, mieux informée de nos jours qu'autrefois, a pour mission de d(''ternurier.

Beaucoup de personnages historiques peident sans doute de leur prestige à êtn^ envisagés à ce nouveau point de vue; d'autres, et ce ne sont pas toujours les meilleurs, y onl trouvé quelque avantage; mais nul n'y a gagné autant que Chrisliqilic Colomb.

C'est qu'eu effet, la (h'couveite du Uduveau monde, si elle n'échappe pias enlièremenl aux conditions qui viennent d'être signalées, est peut-être, des rares événements de même importance, celui (jui l'niane le plus directement d'une ini- , tiative individuelle.

A Casiilln V â Lonii Niicvo imiiulu (lio Cdloii'.

Cette part du lion faite par des contemporains au grand homme, au héros, dont tV nous allons revoir ensemble la merveilleuse histoire, elle n'a jias été amoindrie

par la postérité; elle a résisté tout entière au système de scrupuleuse investigation qui préside aux études actuelles.

Ce système si fatal à quelques grandeurs usurpées ne pouvait nuire à celle de Christophe Colomb ; par des procédés inverses à ceux dont use la légende, il l'a

' A Castille et à Léon

Nduvean monde a tlonni' Colonili.

Cos\ le fMini'iix (iisliqiio que Fci'dinaml le Callioliiinc (il insciirc snr la première lomlie de Cnlnmb, dans la calhédiMlc dr Srville. La reine Isabelle n e\|irliiir pins formellement encore la inèinc pensée: dans sa lettre du 5 septembre Mdù, elle dit à liUnsIre amiral : « Ce qni nous cause le pins de jnie dans votre affaire, c'est qu'elle a élé inventée, commencée et accomplie par vous seul, par voire industrie et vos travaux. »

liNTridlUCTION.

consacrée pour ainsi dire mMllicm,ilii|iH'monl. Plus rinc jamais et à jamais la vie lie Christophe Colomb et la dëcouvorte du niiu\e;ui monde forment une seule et même malière, et c'esl pourquoi j'en fais ici r,ihjr| d'un même rVrit cl les leruies d'un incuie lili'c,

^' Un l'crivaiu Irançais, trop IVaiirais |M'ul-(-lre, M. lioclicloi'l l.alioiiisse, s'est efforcé d'étnlilir que la fiimillc de (llirisloplio Coloinl)'" ' ôiail d'oriyine française. Une semblable assertion est trop patiiotiqne pour que je la veuille contredire, je ne cacherai même pas qu'elle m'a ))arii au moins très-spécieuse; mais je suis forcé d'avouer en même temps (pi'aucun écrivain de quelque autorité ne Ta encore jugée (elle.

' Voir les iifilos ;i l:i fin di. voliiiiir

10 CUniSTOPHE COLOMn.

Quoi qu'il en soil, la fnniillc de notre héros était depuis longtemps établie dans l'État de Gènes, lorsque, de Dominique Colomb, fabricant d'étoffes de soie, et de Susanne Fontanarossa, son épouse, naquit notre Christophe Colomb. Il fut l'ainé de trois frères, Barthélémy et Jacques, que nous verrons figurer tous deux avec éclat dans son histoire, et Pellegrino qui mourut jeune encore, exerçant lélat de son père. Colomb eut aussi une sœur, dont nous ne savons autre chose, sinon qu'elle épousa un charcutier du nom de Jacques Bavarello.

La date et le lieu même de la naissance de Colomb ont donné matière à de longues et savantes discussions; on le comprend sans peine pour le premier de ces deux points, mais on se l'explique moins aisément pour le second, en présence du testament de Colomb, monument aussi authentique qu'il est sublime, et dans lequel il se déclare formellement, et en appuyant sur les termes, né à Gènes, de parents génois. En dépit d'une déclaration si précise, nombre de villes et de villages, soit dans le Montfcrrat et le Plaisantin, soit dans les rivières de Gênes '''', se disputent encore aujourd'hui l'honneur d'avoir donné le jour à Colomb. Le village maritime de Gogoleto ou Cogoreto, à peu de distancede Gènes, montreavec orgueil la cabane où il serait né, suivant la version la plus populaire de toutes, et, en somme, la moins éloignée de la vérité, les meilleurs auteurs ayant fini par où ils auraient dû commencer, je veux dire par s'accorder avec Colomb lui-même pour le faire naîlre dans la ville de Gènes, vers l'an 1456.

La situation de la famille Colomb n'était, à cette époque, ni aussi humble, ni même tout à fait aussi pauvre qu'on pourrait l'inférer de quelques-uns des détails qui précèdent. Bien que déchue par défaut de fortune, elle faisait partie de la noblesse <''*. Plusieurs témoignages en répondent. Ne sait- on pas, d'ailleurs, que dans la plupart des républiques italiennes, républiques à la fois marchandes et guerrières, aucune profession artistique, industrielle ou même manuelle, n'encourait ombre de défaveur, pourvu (pi'elle (Vil exei-

CIIM'IïliK l'Itl'.MIKIl. H

crc liuiiiR'iciiiciil 011 liabilciiiciil. De même (ju'à Florence, un gentilhomme |i()iiv;iit, sans déroger, être fabricant de soieries, de même à Gênes, un l;iliiicant de draps {lextor pannorum) pouvait, sans étonner personne, prendre nn blason pour enseigne de sa boutique.

Au reste, disons-le vile, si nous entrons dans ces détails, c'est que Christoplic Colomb ne lut pas sans y attacher quelque importance, même à une épo([ue de sa vie on son plus ou moins de noblesse ne pouvait plus rien ajouler ni relrancber à sa popularité ou à sa l'ortune. Faisant allusion à Colon cl Mozo, tenu pour un de ses parents, il écrivait à la nourrice de l'infant don .luan : « Qu'on me nomme comme on voudra, je ne suis toujours j)as le premier amiral de ma famille ; David, ce roi si sage, a garde les brebis, et puis il fut roi de Jérusalem. Je sers ce même Dieu qui éleva David. »

l'ius tard, Ferdinand, dans la vie (pi'il écrira de son illustre père, sera un peu moins affirmatif : il lui suffira que celui-ci ait été le premier amiral du monde, et en avouant que sa parenté avec le Mozo n'est pas authentiquemenl démontrée : « Je pense (ajoutera- t-il) qu'il y a plus de gloire pour nous à descendre de l'Amiral (Christophe Colomb) qu'à scruter si le père de celui-ci était homme de boutique. »

Quoi qu'il en soit, ce dernier était propriétaire, à Gênes, de deux maisons dont l'emplacement est connu, et dans l'une desquelles on a tout lieu de croire que naquit Christophe Colomb; il possédait encore un ])etit bien patrimonial dans la vallée de Nura, et quelques pièces de terre aux environs de Quinto.

Aussi se trouva-L-il en état de faire donner à ses lils une premièie éducation sans laquelle l'aiué n'eut pas même pu concevoir l'idée de son inuiiortelle entreprise, et qui permit aux deux antres d'y concourir ulilemeni, comme nous le verrons bientùl.

Ajoutons vite, pour la satisfaction de nos lecteurs, que ce bon père vécut assez pour jouir duii résultai milh,' fois plus glorieux sans doulc

12 ClIlllSIdl'Ili; (.(II.OMl!.

(|u'il n'avait pu l'attendre de ses soins, mais dont il serait injuste de refuser une part à sa tendresse éclairée, et peut-être même inspirée.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'instruction que reçut le jeune Colomb dépassât de beaucoup les premiers éléments des lettres et des sciences; mais, par la variété d'objets qu'elle se trouva embrasser, elle permettait à toute vocation de se produire, et particulièrement à celle qui se manifesta chez lui de si bonne heure. Ainsi, dans sa ville natale, on lui enseigna avec la lecture, l'écriture et l'arithmétique, les premiers principes du dessin et delà peinture, qu'il devait appliquer utilement, plus lard, à la confection des cartes géographiques. Â. l'Université de Pavie, où il fut envoyé dès l'âge de neuf ans, il apprit la langue latine, — une des deux clefs de toutes les autres études, — la philosophie naturelle, c'est-à-dire la physi([ue d'Ai'lstote, et, sous le titre d'astrologie, la géodésie, et tout ce qu'on savait alors d'astronomie, n'iini aux sciences chimériijues des pronostics, de l'astrologie judiciaire et de la cabale.

A ce même ordre d'études qu'évidemment il ne put qu'effleurer, appartenait aussi la géométrie; mais il ne paraît pas que Colomb ait donné à cette partie si importante des sciences mathématiques toute l'application qu'elle méritait . L'imagination, qui fut toujours la plus puissante et la plus active de ses facultés, s'allia sans doute chez lui, comme chez la plupart de ses compatriotes, à un sens praticpu^ très-dévelopi)é, mais il est naturel de croire qu'elle le domina sensiblement dans son adolescence. Nous en voyons la preuve dans ses études scolaires trop tût abandonnées pour la carrière aventureuse du marin.

Celte noble profession est une de celles dont la vocation se déclare le plus spontanément cl le plus impérieusement. On la voit se manifester au milieu des cireonslances et dans les temps le mieux faits pour la réprimer. Â plus forte raison devait-elle éclater, pour ainsi dire, chez un adolescent né et élevé dans un port de mer aussi pittoresipic aussi im|iortaiit que l'était Cènes, au milieu du (piinzièiiic siècle.

ciiAi'ii i;i: l'Hi.Miiiî. 15

De nos jours oncoiv, de toutes les villes niaritiuies si nombreuses en Italie, Gênes, vue de la mer, est peut-être celle qui laisse aux sens du voyageur l'impression la plus vive, la plus durable. Élevée en amphithéâtre au loiid d'un des plus beaux golfes du monde, crénelée de montagnes aux lignes pures, aux teintes suaves, découpée entre un ciel et une mer d'un bleu magique, elle offre aux yeux une de ces rares images que rien ne peut |)1ms cITaccr. Qui Va vue une fois la verra toujours émergeant d'une foret de mâts, et soulevant par étages ses maisons peintes, ses jardins suspendus, avec fontaines jaillissantes, ses dômes légers, ses clochers fantasques, ses palais de marbre aux terrasses ornées de statues et de vases chargés de fleurs.

Une partie de ces merveilles d'un art plus décoratif que sincère, n'existait pas encore du temps de l'enfance de Colomb, les jardins, les palais entre autres. Ceux-ci, du moins, avaient un caractère plus guerrier et moins fastueux qu'à présent, mais la situation de la ville, une ville toute de marbre, la magnilicence de ses églises, les richesses, la gloire qu'elle devait à ses expéditions maritimes, soit guerrières, soit commerciales, et enfin le caractère et les moeurs de ses habitants, en avaient déjà fait Gènes la Superbe.

Fière du rôle actif qu'elle avait joué dans toutes les croisades; émule de Venise qu'elle n'avait pu vaincre par ses armes, mais à laquelle elle disputait plus heureusement le commerce des Indes, depuis longtemps elle avait écrasé Pise sa rivale, et le jeune Colomb, avant de se rendre à Pavie, avait dû jyasser maintes fois sous les portes de cette banque de Saint-Georges, où sont encore suspendues les chaînes du port dt^ Fisc, brisées par une flotte génoise. Dans ce même édifice, il avait pu tout enfant, admirer le griffon génois, tenant sous sa griffe l'aigle impériale de Frédéric et le renard pisan, et, sons ce groupe emblématique, épeler l'inscription suivante, qui n'avait pas encore reçu l'éclatant démenti que la France lui préparait :

riiipliiis Ht lias Miiiiil

Sic ImsU's (ii'iMn lr:iiii;"it, ''".

14 Clir.lSTOlMIt; COLoMli.

Déjà cependant approchait le jour où cette même république de Gènes, abusant d'une liberté qu'elle avait tant de fois conquise, perdue et reconquise allait devenir un lief du roi de France, entre les mains du traître Ludovic le More. Mais les divisions et les agitations stériles qui devaient un jour la rendre incrédule ou indifférente à l'offre d'un monde que lui lit Christophe Colomb, n'avaient pu encore se révéler à l'enfance de celui-ci, dans ce qu'elles avaient de funeste. Peut-être même gagnaient-elles, dans un esprit aventureux, à leur contraste avec le calme d'une ville universitaire, déjà échappée, par la servitude, aux orages de la politique.

Mais ce qui avait dû surtout faire impression sur un enfant né et élevé dans la ville de Gênes, c'était l'activité de cette vie toute niaritiiue qu'il était appelé à transférer de sou pays natal à une jiatrie adoptive; c'était l'éclat jeté par des victoires navales et des expéditions de commerce (l'un n'allait pas alors sans l'autre) sur des noms tels que ceux des Doria, des Fiesque, des Balbi, des Brignole, des Grimaldi, des Durazzo.

Déjà, eu outre, à la suite des exploits de mer que rappelaient ces noms qui ne périront pas, on racontait à la Darse et sur le Vieux-Mùle les hardis coups demain, les stratagèmes, les manœuvres savantes d'un certain François Colomb, capitaine dans les armées navales du roi Louis XI, et surnommé l'Arcliipirate. Un autre Coloinl), distingué du ])remier i)ar le surnom de Mozo (le jeune), faisait aussi jiark'r de lui comme d'un vaillant amiral. Il commandait une petite escadre armée à ses frais, et, sous pavillon génois, mais à ses ris(pi(^s et périls, il faisait la course, jus([uau delà de Gibraltar, tantôt contre les Barliaresques, tantôt contre les Vénitiens rivaux de Gènes dans le commerce. Ces expéditions passaient pour lui avoir fait acquérir de grandes richesses.

De tels souvenirs el de tels exemples, sans cesse avivés dans l'esprit de ('.(iloinb par sa e<ii'res|)on(laiice avec les siens, devaient traiiL-lier (■emiiie des spectres de luniiéi-e siu' les Iradiliuns, les uKeurs traui|uilles et stiulieuses

cil \1'I TISi; l'IiKMIKll. 15

d'iiiio villo aussi pou luaiiliiuo (|uc l'csl Pavic, cl nous ucdoutons pas qu'ils n'aient causé de ioniques cl Iréqucnlos dislraclions au jeune écolier. Aussi, à peine eut-il appris les éléiiieiils i\t^ raslrouoiuic ii;nili(pie (piii lirùla d'expérimenter en quelque sorte sur le vit, après eu avoir ohlenu le consenteinent de son père.

A cel effet, il retourna à Gènes, où, pendant quelques mois, il partagea avec Barthélémy, son frère, les humbles travaux de Dominique, dont la siluatioii ne s'était pas améliorée. Peut-èlre à ce moment renconira-t-il quelque opposition à des projets que nourrissait également Barthélémy. Mais enfin, pour l'un comme pour l'autre, la vocation l'emporta sur la tendresse et les appréhensions paternelles.

On peut croire en outre, malgré l'absence de preuves formelles à cet égard, que la renommée des navigateurs du nom de ColomI), dont nous avons parlé plus haut, peut-èlre même le passage de l'un d'eux à Gènes, bàla en les justifiant, la résolulion des fils et le consentement du père. Ce qu'il y a du moins de certain, c'esl que, embarqué dès l'âge de quatorze ans, Cliristoplie lit ses premières courses sous les ordres du plus âgé des deux Colomb, et ce n'est pas là une faible présomption on faveur d'une parenté que les descendants de l'Archipirale et do son neveu devaient un jour revendiquer avec laiil d'énergie et de succès.

De toute façon, lorsqu'il accueillit le jeune Christophe, l'illustre aiuiral ne se doutait guère qu'il devrait un jour à cette recrue Thonneur d'être connu de nous.

Quelles campagnes firent-ils ensemble? c'est ce que nous ne savons pas au juste, non plus que bien d'autres particularités do la vie de Colond). Les dates surtout font défaut à ce que l'on connaît de ses courses dans la Méditerranée, mais on sait qu'on une d'elles, il recul une blessure tellement grave (pi'il s'en ressentait encore dans sa vieillesse. Il y fait allusion on quelques mois dans une lettre datée du 7 juillet I ')().".

Mi CIIRISTOI'IIK CdLoMli.

On tient éLjalemont df Christophe Colomb hii-mènie, qu'il conimnnda fies galères génoises, près de l'ile de Chypre, dans une guerre contre Venise.

Il parle aussi d'un voyage à Chio, en des termes qui donnent une haute idée de son esprit d'observation, comme, dans un autre récit, se manifeste tel côté de son caractère qui fait déjà de lui un Ulysse chrétien.

C'est à propos d'une expédition à Tunis pour le service du roi René d'Anjou, lorsque les Génois, vers 1460, essayèrent de conquérir Naples conire la maison d'Aragon, au profit de Jean de Calabre allié de leur république : « Il m'arriva, écrit Colomb, d'être envoyé à Tunis par le roi Reinier (René), que Dieu a rappelé à lui, pour capturer la galère la Fernandina , et lorsque j'arrivai à la hauteur de l'ile San Piclro, en Sardaigne, j'appris qu'il s'y trouvait deux vaisseaux et une caraque avec la galère, ce qui troubla tellement les gens de mon équipage, qu'ils prétendaient ne pas aller plus loin, mais retourner à Marseille pour chercher un autre vaisseau et prendre de nouvelles troupes. Comme je n'avais aucun moyen de les contraindre, je tis semblant de me rendre à leurs désirs; je changeai le point du compas et déployai toutes les voiles. C'était le soir; et le lendemain matin nous étions à la hauteur de Carthagène, tandis que tous étaient persuadés que nous faisions route ])our Marseille. »

On ignore en quelle année Christophe Colomb franchit pour la première fois le détroit de Gibraltar, mais on tient de lui-même, qu'avant son premier voyage de découverte, il avait vu le nord de l'Europe, l'Angleterre, et qu'il était allé plusieurs fois de Lisbonne à la côte de Guinée.

Dans ses Prophéties {Profecias) il écrit : « Dès l'âge le plus tendre j'allai en mer, et j"ai continué de naviguer jusqu'à ce jour. Quiconque se livre à la pratique de cet art désire savoir les secrets de la nature d'ici-bas. Voilà déjà pins de quarante ans que je m'en occupe. Tout ce qu'on a navigué jusqu'ici je l'ai naviiiué aussi. >>

c.iiAi'i I m: l'UKMir.r.. 17

La plus imporlaiitc de ces courses, par retendue de mer (pi'elle emlirasse, c'est celle qu'il poussa jus(pi'eu Islande. iNous la rapporterons on son lieu. Notons seulement ici, contrairement à des auteurs cpii ne font plus foi de nos jours, que rien dans cette expédition ne fut de nature à lui donner aucune notion de l'existence du nouveau monde.

Au reste, disons-le une fois pour toutes, la vraie gloire de Christophe Colomb n'est pas dans le fait même d'une découverte dont il mourut sans avoir nettement compris ni la vraie nalure ni la vraie portée, mais dans la force de jugement et de caractère qui lui fit accomplir cette découverte alors qu'il en rêvait une autre. Ce qui permet de voir en lui un honnue presque unique, c'est la réunion en sa personne de toutes les parties qui font le grand homme; c'est qu'il fut à la fois et au plus haut degré, homme de co'ur, d'action et d'intelligence.

Mais de si beaux dons n'auraient pas suffi à le désigner à la Providence pour la mission qu'il lui fut donné d'accomplir, sans la profonde piété qui le défendit toujours de l'orgueil. Ce n'est pas que Colomb n'ait été de bonne heure dans le secret de son génie, ou qu'il en ait jamais douté, devant les dédains de la foule, ni même en aucune des circonstances où ce génie parut un moment s'éclipser; déjà, avant d'en avoir donné des marques sensibles, il y croyait, se mesurant à la hauteur de ses desseins; mais, aussi humble devant Dieu que fier devant les hommes, ces desseins mêmes il les lit toujours remonter à une inspii'ation divine, et tendre à la plus grande gloire de Dieu.

Cette fierté dans la soumission, est le trait le })lus saillant, le trait distinctif de son caractère; et, comme s'il eût craint (pi'on pût vouloir l'atténuer un jour, il a laissé empreint, dans une multitude di' lettres et d'écrits divers, ce signe des héros parfaits qui luille également au front des saint Louis et îles Jeanne d'.\rc.

Comme la bergère de Doniréuiv. Ir fils de l'artisan génois eut des visions.

18 ClllilSTOrHE COLOMli.

dos songes propliétiques; comme elle, il entendit des voix l'appelant à de grandes choses, et de même que Jeanne en Taisant sacrer Cliarles Vil dans sa caihédrale de Reims, rétablit l'unité française, de même Christophe Colomb, en reliant à jamais le nouveau monde à l'ancien monde, restaura l'unité humaine.

Que l'idée d'une pareille œuvre se soit ollerte à lui, non pas sous cette forme un peu abstraite pour le temps, mais sous celle d'une mission religieuse, nous en avons mille preuves dans ses écrits, et accessoirement dans un grand nombre de témoignages contemporains.

Parmi ces derniers, un des plus concluants, et en même temps des plus curieux au point de vue pittoresque, est un croquis conservé au palais ducal de Gênes, et qui, s'il est comme on le croit de la main même de Colomb, donnerait une assez haute idée de son habileté comme dessinateur. Dans ce projet de tableau ou de fresque, qui représente ailégoriijuement le dépari de Colomb pour le nouveau monde, le héros est assis sur un char dont les roues à palettes battent une mer agitée. A côté de lui, désignant et ouvrant la voie, est la Providence. La Religion chrélienne pousse en avant le char marin, que s'efforcent d'arrêter VIgnorance et VEnvie. Chacune de ces ligures est accompagnée d'une inscription qui en désigne le caractère, et le dessin porle la mar(|ue dont Christophe Colomb usait pour signer ses écrits. On y observera son prénom ligure de manière à en rendre Tétyinologie aussi frappante que possible.

Elle l'est davantage encore, et jointe à un rapprochement plus formel, dans la fameuse carte du nouveau continent, tracée en 1500 par Juan delà Cosa, de Biscaye, qui accompagna Christophe Colomb.

En tête de ce précieux monument, le patron de Christophe Colomb est ligure, coiifoniii'menl à sa légende, portant l'enfant Jésus sur ses épaules, et lui faisant passer les eaux.

Vn savant écrivain, au(piel sont émineniment redevables l'histoire et la

cii\prn;E i'hemirr. 19

liltéralurc du Portugal, de l'Espagne et du nouveau monde, M. Ferdinand Denis, incline à penser rpie l'artiste géographe a donné au saint les traits de l'illustre navigateur, (jette |)résomplion, qui paraît au moins vraiseml)lal)le, ajoute à l'image en question un intérêt d"autant plus vif, qu'aucun autre des portraits de Colomb n'est absolument authentique. De plus, ces portraits se ressemblent si mal entre eux, que notre illustrateur, en cherchant à les concilier dans le sien, a dû principalement s'en tenir aux indications fournies par Ovledo, Gomara, Las Casas, et surtout Ferdinand Colomb.

Le premier dit formellement que « Colomb était un homme de belle taille, fort de membres, à visage allongé, frais et même rougeâtre de teint, rem|)li de taches de rousseur. »

De divers passages des deux autres, il ressort que, conformément à ce qui précède, Tamiral (''lait grand, l)ien fait, robuste et d'un maintien nobb^ et élevé; il avait le visage long, ni plein, ni maigre; le teint vif, même un peu rouge, et quelques taches de rousseur. Son nez était aquilin; il avait les pommettes un peu saillantes; ses yeux bleu pers s'enflammaient aisément.

« Dans sa jeunesse, dit encore Ferdinand Colomb, mon père avait les cheveux blonds, mais, déjà à l'âge de trente ans, il les avait blancs. »

A ces détails, nous pouvons ajouter, sur des témoignages dignes de foi, qu'il avait le front haut, la lèvre inférieure légèrement proéminente et le menton orné d'une fossette.

La vue, l'ouie étaient chez lui d'une rare puissance, et l'odorat d'une finesse exquise, aussi aimait-il les parfums. Même dans ses campagnes, au dire d'Oviedo ''■', digne d'être traduit ])ar un valet de chambre, son linge, qu'il avait autant que possible fort beau, était parfumé ainsi que ses gants au moyen de sachets d'essences, ou surtout de fleurs desséchées. Mais là s'arrêtait sa sensualité; sobre par goût et |iar système Coloml) doit être ajouté à la liste des grands hommes qui se réduisirent le plus possible à un régime végétal, et |)référèrent l'eau au vin.

20 i;iii;isTOiMiF roi.OMii.

Ajoiilons que son goût, pour une miso simple, goût qiif les circonsinncos favorisèrent trop souvent, n'excluait pas chez lui le soin le plus minutieux de ses habits et de sa personne, même lorsqu'il porta le costume d'affilié du tiers ordre de Saint-François, comme il le fit toules les fois que les circonstances le lui permirent.

Un renseignement si détaillé et si bien d'accord en toutes ses parties n'a pourtant pas jusqu'à ces derniers temps diminué le crédit de certaines images qui n"eu reproduisent pas un seul trait. Aucune d'elles aujourd'hui n'est plus regardée comme authentique, que par ceux qui ont intérêt à les juger telles. C'est donc uniquement en remontant aux sources des renseignements précédents, qu'on pourra désormais se faire une idée et essayer de créer une image de la personne de Colomb.

Quanta la parlie de sa vie que nous venons de rapporter sommairement, nous en avons donné à peu près tout ce qu'on en sait de plus certain, nous nllachant surlout à ce qu'il en a dit lui-même dans ses écrils.

Malheureusement ces témoignages si imporlanis n'ont pas été portés avec le détail et la suite qui permettraient d'en composer une histoire complète et définilive. Aussi élaienl ils loin d'être fournis dans un tel but. Les lacunes y sont nombreuses et les dates trop rares. Rien, par exemple, n'y rappelle et ne permel de rapporter à une époque fixe un fait de guerre trop avéré d'ailleurs, et hop iuléressaiil ])our que nous l'omettions ici.

Christophe Colomb, suivant l'historien Bossi, commandait un des vaisseaux de Colomb cl /l/oro, en croisière siu' les côles de Portugal, lorsqu'au point du jour, enire Lisbonne et le cap Saint-Vincent, parurent quatre galères vénitiennes revenant de Flandres, avec une riche cargaison. Colomb n'hésita pas à les altaquer, malgré la disproportion des lorces, et le combat durait encore, lorsqm\ la nuit venue, le feu prit au navire que celui de Colomb tenait i\\i' par des grappins et des chaînes de fei". Fn un instant l'incendie devint général cl aussi le sauve-qui-peul.

CIIAI'ITRIÎ PREMlKll.

til

Abandonné de tout son équipage et même de ses ennemis, Colomb s'élance dans la mer où, trouvant sous sa main un aviron flottant, il pût, grâce à celle

aide providentielle, atteindre en nageanl le rivage, éloigné de di-ux lieues du théâtre de l'incendie. Kecueilli par de bonnes âmes, dès ([u'il eut réparé ses torces, il prit le |)arli de se rendre à Lisbonne, où il arriva dans le dénù'

2^) Clir.lSTOfMIE C.OIJJMD.

mont le plus absolu, mais où il rencontra Barthélémy, son frère. Ou a donné pour date à cette aventure l'année 1485; mais il est démontré qu'à cette époque, Christophe Colomb avait quitté le Portugal depuis plus d'un an. Sou arrivée dans la capitale de ce royaume est lixée, sur d'authentiques documents, à l'an 1470.

A partir de cette année, la trente-quatrième de son âge, les détails qu'on a de sa vie prennent une certitude presque égale à leur importance. Tout y devieni en quelque sorte solennel, car tout se rattache à la grande idée qui déjà le possédait depuis longtemps.

Nous allons donc pouvoir enfin ne plus séparer Colomb de son œuvre; il nous tardait d'en venir là, mais il n'était pas sans utilité de faire connaître avant tout sa personne, et principalement les tendances morales qui constituent sa vraie grandeur. Tertullicn a dit : « Ce n'est pas le supplice, c'est la cause qui lait le martyr. » Dans la découverte du nouveau monde par Christophe Colomb nous allons trouver à la fois la cause, le martyr et la palme.

CHAPITUE 11

:;lduc..

Eli WiÙ, nnnro A Inqiifllf on peut rnpporler nvpc corliliide l'arrivée do Colomb à Lisbonne, cette ville était fréquentée par nii yrand nouibn^ dTlalicns, négociants, marins, aventuriers et artisans de toute sorte, don! plu-

i{\ ( IllilSTOIMlK CdLOMIî.

sieurs même s'y élaienl établis. Ils n"étaienl pas les seuls. Toutes les nations maritimes de l'ancien monde avaient là des représentants, acteurs, ou spectateurs émerveillés des premières expéditions vraiment scientifiques dont l'exemple eût été donné jusqu'à ce jour. Aussi régnait-il sur toute celle côte, la plus avancée de l'Europe, une activité, une fermentation matérielle et intellectuelle, dont rien, de nos jours, ne saurait donner une idée. On eût dit cette foule cosmopolite accourue dans quelque vague attente à une sorte de rendez-vous, et, comme les Hébreux au bord de la mer Rouge, attendant qu'un nouveau Moïse lui donnât le signal d'un mystérieux et suprême exode.

La place de Christophe Colomb était là.

Accueilli jiar ses compatriotes avec une extrême faveur, on a vu qu"il trouva parmi eux son frère Barthélémy. Cette rencontre, au reste, ne semble pas avoir été due au hasard. Si le grand mouvement maritime, dont le Portugal était alors le centre sous l'inspiration persistante de feu don Henrique, avait dû attirer Christophe, il est à croire que la présence de Barthélémy à Lisbonne inllua sur le projet qu'il avait formé de s'y rendre, et, en tous cas, sur le parti qu'il prit de s'y arrêter quelque temps.

D'autres liens plus chers encore allaient bientôt l'y retenir

Comme son frère, pilote habile et non moins habile dessinateur de cartes géographiques, Colomb, sur les avis de celui-ci, et probablement sous sa direction, s'appliqua de nouveau à ce môme art qui lui était déjà familier, et y trouva de faibles moyens d'existence. Il y joignait celui de transcrire et d'enluminer des manuscrits, et assez d'industrie et de connaissances spéciales pour trafiquer avec quelque avantage et des originaux et des copies qu'il en tirait.

Ce temps d'arrêt entre les deux parties les plus actives de sa vie, lui permit de refaire et d'avancer beaucoup son éducation littéraire et scientifique; éducation dont un de .ses derniers écrits nous peut donner en quelque sorte le programme : « Le Seigneur, dit-il (dans ses Prophéties), u\o gratifia abondam-

illAl'lTIiK l)i;i \IKMI\ 27

ment de connaissances dans la maiiiio; de la science des astres il ùic donna ce qui pouvait suffire; de même de la géométrie (?) et de rarithniéliciuc. Hi'

plus, il m'accorda rospril et la dexiérilé pmu' dessiner les sidières et pour y placer en propres lieux les villes, les ri\ iéres el les montagnes. »

Enliii il ajnulo, ti ce p;issage csl parliciiliércmenl l'inotor : '<.l';u éludii'

toutes sortes d'ouvrages, l'histoire, les chroniques, la philosophie et d'autres arts pour lesquels le Seigneur m'ouvrit rintelligence. ».

Colomb en cela n'exagère rien : il avait, en effet, pour le temps, une lecture immense, mais à laquelle avait présidé pou d'ordre et de suite. On le voit, sans le regretter, dans tous ses écrits, à la diffusion d'un style où la naïveté du tour, comme le nombre et la richesse des images, font de cet uni(|ue défaut une grâce toujours nouvelle.

Ces mêmes écrits, au reste, nous donnent encore, dans les citations qui y surabondent, la liste de ses lectures. On aime surtout à y trouver celles qui préparèrent son esprit ou l'encouragèrent jilus lard à la recherche de ces terres occidentales, dont la tradition ou le pressentiment remontent aux premiers âges historiques et vraisemblablement plus haut encore.

Dans le livre de Job, il découvrait « une terre cachée aux yeux de tous les vivants, même aux oiseaux du ciel, et dont le chemin n'était connu que de Dieu seul. »

Esdras, aftirmanl que l'Océan n'occupe qu'une faible partie de la terre, ajoutait prophétiquement, et sons l'influence d'une inspiration plus vraie : « lin jour apparaîtra une terre aujourd'hui cachée. «

Enfin, Isa'ie, lu et médité sans cesse, apparaissait à Colomb dans ses rêves, et, désignant d'une main l'Occident, complétait par le geste une prophétie plus autorisée que celle d'Esdras, moins vague que celle de Job.

A ces autorités sacrées, fondement d'une foi, qui, chez lui, précéda la conviction, se joignaient celles de nombreux écrivains profanes, et en premier lieu des poètes.

Platon qui a rendu à ceux-ci un si bel hommage en les exilant de son absurde république, et ce n'est pas à ce seul titre que nous le rangeons parmi eux, Platon entretenait Colomb de cette Atlantide où le héros génois voyait déjà, par d'autres raisons que les nôtres, mieux qu'un roman philosophique ou une rêverie de vieillard. Pour bii, l'Atlantide de Platon, ou plutôt de Solon

cnAPITRE Dt:UXlÈME. 29

inlerprèle des sages d'Egypte, était une terre jadis séparée de la nôtre par une révolution physique, et que le génie de l'homme devait y relier un jour.

Sénèque, en effet, n'avait-il pas dit, en des vers plus beaux cl niienx inspirés qu'il n'en fit jamais : « Lorsque Océan aura brisé les liens par lesquels il enchaîne l'orbe terrestre, et que cet orbe sera ouvert à toute connnunicalion, alors, siècles futurs, Thétis vous dévoilera une nouvelle grande terre, et Tliulé ne sera plus l'extrémité du monde. »

Cette grande terre que Plutarque ne tardera pas à voir reflétée dans la lune comme dans un miroir <''*, elle existait déjà dans des traditions poéti(iues bien antérieures à Sénèque, sous la forme d'une île immense située au delà des colonnes de Briarée (plus tard colonnes d'Hercule). Là, suivant le mythe de Théopompe et de ceux qui l'ont embelli, régnait un ])rintemps éternel. Là une race d'hommes à taille gigantesque (les Patagons de l'avenir) habitaient des villes nommées le Combat ou la Piété. L'or (toujours l'or) y abondait ainsi que les pierres les plus précieuses. Là enfin, Saturne dormait dans une profonde caverne, entouré de génies qui l'avaient servi lorsqu'il commandait encore aux dieux et aux mortels. Ces génies tenaient une sorte d'état des rêves prophétiques du Temps endormi, lequel ne rêvait aulre chose que ce que méditait Jupiter. Pas un de ces détails ne pouvait être contesté : un homme de notre monde, un sage, ayant habité celte grande terre des Méropiens, avait révélé à Sylla tout ce qu'il avait appris des génies qui protégeaient le sommeil de Saturne.

Aces chants de la musc, tendre et forte nourrice de la jeunesse de Colondj, la science et la philosophie ajoutaient chaque jour des enseignements plus formels, tantôt par la voix d'Aristote, tantôt par celle de Strabon, de Diodore de Sicile et de plusieurs autres génies, veillant, eux aussi, sur le sommeil du Temps, et enregistrant ses oracles.

Le premier, le plus grand de tous, avait dil, ou plutôt on lui avait fait dire'*' : « ... Tous ces faits (irouvent jusqu'à l'évidence, non-seulement que la

50 niRISTOniE COLOMB.

terre est ronde, mais encore que la circonférence n'en est pas grande... Le même rapport ([ue les lies connues de nous ont avec les mers qui les entourent, se retrouve entre notre continent et l'Atlantique... Dans la mer qui s'étend au delà des Colonnes d'Hercule, les Carthaginois ont découvert, à ce qu'on dit, une lie déserte couverte de Ibrèts et qui a des fleuves navigables. »

De son côté Strabon avait écrit, en commentant l'opinion d'Eratosthcnes : « La zone tempérée revenant sur elle-même forme entièrement le cercle, de sorte que, si l'étendue de la mer Atlantique n'était pas un obstacle, nous pourrions nous rendre par mer de llbéric (Espagne) dans l'Inde, en suivant toujours le même parallèle... »

Se rendre par mer de l'Espagne dans l'Inde! ces termes de l'unique problème que Christophe Colomb se soit proposé de résoudre, n'exprimaient pas cliez les anciens une opinion isolée : on les trouve plus ou moins explicitement re|)roduits chez plusieurs auteurs. Quant à l'étendue de mer dont Strabon se fait nu épouvanlail, Aristote, ou du moins son école l'avait notablement réduite, et la croyance à cet égard avait tellement prévalu sur les hypothèses contraires, ([u'à une (''poque relativement récente, Sénèque, le même sans doute que nous avons déjà cité, écrivait dans ses Qiieslioxs nalureUcs : « Onand rhomme, spectateur curieux de l'univers, a conleni|ilé la course majestueuse des astres, cl cette région du ciel qui offre à Saturne une roule de trente ans, il méprise, en jetant de nouveau ses regards sur la terre, la petitesse de son étroit domicile. Combien y a-t-il depuis les derniers rivages de l'Espagne jusqu'à l'Inde? l'espace de très-peu de jours, si le vent est favorable au vaisseau.

Nous ne cilons qu'une faible partie des témoignages antiques auxquels, conformément à l'esprit de son siècle, Colonii» dut accorder une importance capitale. Si grande, au reste, qu'ait été son érudition, pour le temps, il n'avait pas re(;u de première main tous les éléments dont se forma ou du moins

CIIAPITI;F riEFXIKME. 7A

s'étaya sa conviction. Il en diil la plupart, sinon à Dacon, à Averroi's et à Martyr d'Anghierra, du moins à Nicolo di Lira et surtout à Pierre d'Ailiy, ingénieux compilateur, auquel il s'en réfère le plus souvent avec une naïveté digne de sa grande âme.

Deux autres personnages qu'il n"a point cités, que je sache, ne purent manquer d'exercer indirectement une grande influence sur son esprit. L'un est le négociant voyageur de Conti, l'autre ce fameux Marco Polo, surnommé Messer Milione., pour les monceaux d'or et de pierreries qui nous éblouissent encore dans ses relations de voyages au grand Cathay (la Chine), à Cipangu (Ceylan), et autres contrées de l'extrême Asie.

Ces relations |)leines de faits réels et d'hyperboles inouïes, suivant que l'auteur raconte ou ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu dire, Colomb avait pu se dispenser de les lire : elles étaient dans toutes les mémoires, elles défrayaient toutes les conversations; et, s'il ne croyait pas à des villes d'or, à des villes pourvues de douze mille ponts (Conti les réduisait à dix), il devait du moins, d'après les richesses qu'avait rapportées le conteur, croire ce Cathay assez opulent pour payer les frais dune neuvième et suprême croisade. Tel était en effet le dernier terme de l'ambition du pauvre pilote génois : découvrir le chemin le plus court pour aller de l'Europe dans l'Inde, et, les trésors que procurerait celte découverte, les consacrer à la délivrance du Saint- Sépulcre.

Pendant qu'il ébauchait encore ce grand dessein avec ce mélange d'ardeur et de prudence que nous aurons tant de fois l'occasion d'admirer en lui, ayant, comme il l'a dit plus tard, « des rapports constants avec dos hommes lettrés, ecclésiastiques et séculiers, Latins et Grecs, Juifs et Maures, » une circonstance, telle que la médiocrité de sa situation ne pouvait la lui faire attendre, apporta un grave et heureux changement dans sa vie privée, ton! en lui fournissant de nouveaux moyens d'étude et d'observation pratique.

Vers l'époque oi'i il élail aniv(' en Portugal, une perle sensible venait d'at-

j;2 rillilSTOIMIK rOUiMli.

trisler la jiotitc coloiii(^ italii^mip qu'avait iixiM^ en ce ]iays la proteciion de (Ion Hcnri(iii(^ : Barthélcmy Mognis de Pereslrello, un dos principaux marins, jadis enii)lo\és par l'Infanl dans ses expéditions maritimes, venait de mourir ruiné i)ar le fait même de la récompense accordée à ses longs services.

Nommé gouverneur de Porto-Sauto, une des Madères, et autorisé à coloniser celte île, où de grandes possessions lui étaient assignées, les capitaux lui avaient manqué à cet efl'et, et une circonstance aussi bizarre que l'unoste avait achevé sa ruine et celle d'une colonie ébauchée : des lapins, apportés dans l'ile par les premiers colons, y avaient multiplié dans une telle abondance, qu'ils en dévoraient les productions naturelles et y rendaient toute culture impraticalile.

On peut estimer, d'après ces tristes détails, quelle était la situation de la veuve du gouverneur de Porto-Santo, lorsqu'une de ses trois filles lui fut demandée en mariage par un prétendant aussi pauvre, mais aussi noble, et non moins désintéresse qu'elle-même.

Christophe Colomb aimait doua Felippa de Perestrello; il avait su se faire distinguer par elle; il obtint sa main sans dilTiculté.

D'un côté, une part à des droits presque entachés de ridicule, à des possessions d'une immensité dérisoire, dans une île inhabitée, inhabitable; de Tautre, un monde... à découvrir, un rêve, et déjà, sans doute, une réputation de rêveur, tel fut l'apport des deux époux.

ils habitèrent d'abord sous le même toit ijue la dame de Perestrello, et Colond) dut pourvoir aux besoins communs à l'aide de ses travaux de cartographie et de son couunerce de livres; mais les hautes relations de sa nouvelle famille fixèrent promptement sur lui l'attention de personnages importants, et même les regards du roi, (piil eniretini de ses voyages et vraisemblablement de ses projets. A lappui de ceux-ci, ce prince lui lit voir un jour des roseaux égalant ceux de l'Inde par leur dimension, et qu'on avait recueillis fl()lt;iiil sur les côtes des Iles Acores.

cil \|'Iti;k dkixikmk. ô3

Sur CCS iiicincs rivages, et sur ceux des iles Madères, Coloiid) apiiril cii (lUlre (juttii avait vu, pousses par des vents d'ouest, tantôt de grands pins d'une espèce étrangère à ceux di' l'ancien monde, lanlôt des pièces de liois sculptées avec un arl curieux, délicat, mais sans analogie avec le nôtre. Enliii, à l'île des Fleurs, on avait trouvé sur la grève deux cadavres, dont la conformation et les traits n'avaient l'ien île comnnni avec le type (rancune race connue.

Ces renseignements, qui ne faisaient que confirmer chez lui une conviction déjà assise, Colomb les reçut en partie «l'un lialiile et liardi marin don Pedro Correa, qui, ayant épousé la plus jeune sœur de dona Felippa, avait hérité de son beau-père le gouvernement de Porlo-Santo.

Colomb et sa femme avaient accompagné le nouveau gouverneur dans l'ile où les appelaient des intérèls communs, et c'est là (jue leur était né un lils, qui reçut le prénom espagnol de Diego.

Bientôt cependant, les espérances qui avaient allirt' Colomb à Porto-Santo ne s' étant pas réalisées, il dut reprendre le métier de marin. Il vit la côte de Guinée, l'embouchure du fleuve d'Or, et s'enflamma au spectacle des découvertes des Portugais dans ces parages. Sur ces découvertes, aux([uelles avait pris une large part don Barthélémy de Perestrello son beau-père, Colomb avait déjà trouvé dans les notes et caries de ce dernier des documents qui n avaient pu qu'accroître ses connaissances nautiques et géographiques.

En 1470, il était à Savone, aidant son vieux père à lutter contre les mêmes embarras pécuniaires qui l'avaient contraint de quitter la ville de Gènes.

En Wti, date mémorable dans l'histoire de cet esprit, ses idées étant mûres, un dernier scrupule de modestie les lui faisait soumettre au fameux Toscanelli ; un des oracles de la renaissance cosmographique, et il se trouvait en pleine communion de foi et d'espérance avec cet illustre savant.

Enfui, en liTli, maitre absolu de son idée, pénétré d'un iiut, créateur d un plan qu'il ne devait plus modilier, Christophe Colomb passa à Gènes, sa [lalrie,

ôi CUlilSTOlMlE COLOMB.

puis de là à Venise, cl offrit à chacun de ces deux Étals l'idée, le but, le plan et l'homme.

Cette patriotique tentative ayant échoué devant les préventions, l'orgueil et la proverbiale économie républicaine, il alla encore une ibis embrasser son père à Savone, après quoi, sans plus de souci des aventuriers plagiaires (jui

rilAI'ITIiK llKUXl'KME. 55

poiu raient profiter de ses révélations, il mit son projet sous le sceau de Dieu et reprit la nier.

Cette grande consolatrice aimait Colomb comme si elle l'eût lait : il lui ressemblait tant; ses yeux brillaient d'un même azur, et, par instant, d'un même feu; profond, impétueux comme elle, il avait des calmes non moins subits, non moins suaves. Colomb, d'ailleurs, était un si bon fils! Que demandent les mères? que leurs enfants revieuiienl à elles quand le monde les a blessés. Alors, si grands, si vieux (|u'ils soient, elles les recueillent, elles les grondent tendrement, elles les bercent sur ce sein qui les a nourris, dans ces bras qui les oui portés, (jui les porteraient encore au besoin.

Ce suprême asile des éprouvés, Colomb en savait la douceur; il ne man- (piait jamais d'y recourir dans ses épreuves et il n'y avait pas dormi une heure (|u'il se léveillait pacifié.

Voyez-le plutôt, en Islande, — il s'était enfui jusque-là, — pende mois après ces échecs navrants que nous n'avons fait qu'indiquer. Voyez, dans celle note de voyage, à quel calme limpide l'agitation a fait place, et comme l'amertume, s'il en reste, s'est vite déposée au fond de celte âme :

« L'an 1477, an mois de février, je naviguai plus de cent lieues au delà de Tille [Thulé], dont la partie méridionale est éloignée de l'équateur de 75 degrés, et non do Gô, comme le prétendent quelques géographes, et Tille n'est pas placé en dedans de la ligne ([ui termine Toccident de Plolémée. Les Anglais, principalement ceux de Bristol, vont avec leurs marchandises à cette ile qui est aussi grande que l'Angleterre. Lorsque je m'y trouvai, la mer n'était pas gelée, quoique les marées y soient si fortes, qu'elles y montaient à vingt-six brasses, et descendaieul autant. 11 est vrai ijue le Tille dont parle Ptoléniée se trouve là où il le place, et se nomme aujourd'hui Frislande. »

Malgré des erreurs de dislance et surtout de latitude, (pie l'cHat actuel de la science géographique permet à un enfant de relever, ce j)assage témoigne de la rare sagacité de son auteur. Il distingue, le premier paniii les modernes,

co (

'>("! riinisToi'iiF. c.oi.oMii.

deux ilcs do Tliulô dont la moins étendue cl la plus méridionale appelée Finlande est VultimaTImle de Ptoléniée et de Sénèquo. On dirait, suivant l'expression de Humboldt, que Colomb ait deviné ce que les recherches sur la géographie ancienne ont rendu de plus en plus probable dans les temjis modernes.

Notons à ce propos (juc le même savant, dans rexamen (pi'il lait du passage cité, n'admet pas la sup|)usition que Christophe Colomb ait pu recevoir en Islande des informations de nature à éveiller en lui l'idée de la grande entreprise qu'il devait plus tard mettre à fin. « Il aurait pu savoir, dit-il, (|ue les

Ions Scandinaves du Croëidand avaient découvert la terre de Viidand, (pie les ])ècheurs de Frislande avaient abordé à une terre appelée Divgeo; toutes ces nouvelles ne lui auraient aucunement paru se lier à ses projets. » Le célèbre géographe, Adam de Brème, a bien sans doute reconnu le Vinland dès le dixième siècle, plus tard Ortelim a hiil justement remonter à des Normands du neuvième siècle la première découverte de l'Amérique continentale; mais les ouvrages de ces auteurs n'ont paru, les premiers que longtemps après la mort de Colomb, et les seconds que dix ans avant.

Ajoutons en passant que toutes ces nouvelles, comme dit IIumboldl,s'il les eût apprises sur les lieux mêmes, auraient nécessairement influé sur ses plans; or, nous le voyons, après son retour d'Islande, soumettre ceux-ci au roi Jean et à son conseil exactement dans la même l'orme où il les avait exposés à Toscanelli, en I 474.

L'intelligent successeur d'Alphonse V lit d'abord à ces ouvertures un meilleur accueil que les sénats de Gènes et de Venise; il les prit même en telle coiisid('ration, cpie leur auteur dut immédiatement fixer le jirix (piil entendait mettre à Tlieureuse exécution de son plan. Mais les prétentions de Colomb ayant été mesurées par lui à la hauteur de l'entreprise, on les trouva exorbitantes, eu égard, surtout, à l'obscurité, à la pauvrel(' de celui qui les soutenait. Colond) n'en voulut rien rabathe (jnelques instances, quelques roiiccssious qu'on lui lit, cl il reprit encore une Ibis ses humbles Iravaux

ciiAPiïKi-: iu-r\inir tti

avec un calmo o[ une siiilc (|iii iijonlrronl à l'ostime cl à la confiance du roi.

Bientôt, en effet, malgré ropposilion dédaigneuse de plusieurs de ses familiers, ce prino(^ porla la (piestion devant un conseil supérieur. Elle y fut déliathK^ avec passion, et, ce qui marquait un progrès notable, traitée presque uniquenieni au jidint d(^ vue des frais d'ex]>édition. Â la fin cependant, le roi ne paraissant reculer devant aucun sacrifice d'hommes ou d"argcnt, Colondi fui invité à déposer ce que nous appellerions aujourd'hui un mémoire détaillé de ses propositions générales et particulières, avec raisons et calculs à l'appui. Il oI)éit sans défiance, et attendit patiemment le résultat d'un examen au- (piel il n"(''lail pas admis. Cet examen dura longtemps. Il durait encore, et le peu qu'il en transpirait semblait à Colomb du nieilhmr augure, quand un lnuit réfiandu dans Lislionne lui fit suspendre à cet égard son jugement.

Des matelots, récemment revenus en mauvais état d'une mystérieuse expédition, se raillaient du Génois et de ses idées; à mots couverts, d'abord, puis hautement et avec la jactance que donnent ces vins du Midi, ils se vantaient d'avoir expérimenté le fameux projet de Colomb et d'avoir payé cher la confiance de leur chef en cet aventurier.

Ces fanfarons ne mentaient qu'à demi : leur commandant, un marin de quelque valeur, avait reçu copie des plans, cartes et notes de Colomb, et, parti avec une mission apparente pour le cap Vert, il devait en effet voler au confiant Génois ce qu'un roi voulait bien lui devoir mais non lui payer.

Mais .s'il était aisé de prendre à Colomb une idée, il l'était moins de se donner le cœur et le génie d'un tel homme. Quelques jours de navigation vers l'ouest épuisèrent la résolution de ces forbans. La peur de l'inconnu les affola. Chaque souffle d'un vent ironiquement favorable leur sendilait avancer leur perte. 11 changea, ce vent, tout à couji, et ils bénirent la tempête (pii les écartait de leur but. La mer, enfin, soulevée de dégoût, les rejeta sur ce même rivage où le futur grand amiral de l'Océan put les voir aborder pâles, tremblants, mais déjà moqueurs comme tous les lâches.

:i« ciiFUSTor'iiE colomb.

Colomb méprisa leurs sarcasmes ; mais, dans son âme, il rompit toute attache avec l'instigateur de cette tentative, qui, osée contre lui, n'avait tourné en somme qu'à son profit et à sa gloire.

A entendre, en effet, ces hommes et leur triste chef,là où ils avaient échoué nul autre ne pouvait réussir. On ne demandait qu'à les croire, et l'Océan, plus que jamais, fut réputé infranchissable. Personne autre qu'un fou ne pouvait plus affirmer le contraire.

Et cependant, le roi l'admettait ce contraire, et Colomb l'affirmait toujours, mais il ne s'offrait plus à le démontrer. Et voilà comment le Portugal, par la trahison d'un de ses monarques les plus sages, les plus éclairés, les moins gentilshommes, perdit l'occasion de gagner un monde.

En vain ce prince reconnaissait sa faute, dont il rejetait justement la plus grande part sur ses conseillers ; en vain s'efforra-t-il de la réparer ; en vain accorda-t-il à Christophe Colomb tout ce qu'il lui avait si longtemps marchandé; Colomb resta inébranlable. Il retourna comme toujours à ses travaux, à ses chères études, puis, tout à coup, vers la fin de 1484, craignant sur de graves indices, de se voir imposer la mission à laquelle il s'était généreusement offert en de meilleurs temps, il partit secrètement de Lisbonne, emmenant avec lui son jeune fils Diego.

Colomb, à cette époque, avait eu la douleur de perdre la compagne qui l'avait si vaillamment aidé à soutenir le poids du jour. Il sentait le besoin de se retremper dans l'air natal, dans les affections de famille; aussi se rendit-il d'abord à Gènes.

Là, s'il ne trouva pas pour ses projets plus d'encouragement qu'à son début, si même il les vit plus officiellement dédaignés et pour des raisons tout aussi mesquines, du moins put-il embrasser encore une fois son vieux père en le réinstallant dans sa petite maison de la rue de l'Arc.

Ce devoir rempli, fort de la bénédiction deux fois paternelle imposée à son front et à celui de son enfani, quitte envers sa patrie, qui l'avait méconnu.

niAPFTriF DETMKMF.

ses mtklilalions ou quelque impulsion secrète le fl(''leriuiiièreiil subitement h se rendre en Espagne.

Comme ces oiseaux voyageurs qu'on voit planer longtemps indécis dans un même espace, et qui, tout à coup, parlent comme une flèche dans une direction qui ne changera plus, de même Colomb venait enfin d'orienter sou vol.

Pour pou, mon cher neveu, que lu aies pr( l'histoire de l'Europe à la lin du (piinziènie si avec inoi que de tous les États de la chrétieuté l'Espagne, eu I iSO, "" v) était celui uù Christophe Colomb devait le moins se llaller d'être ^

lavorablenient accueilli .

Là, cependant, régnaient de concert Ferdinand d'Aragon el Isabelle de Caslille, et le côté religieux de l'entreprise joint aux avantages matériels qu'eu

U CIiniSTOPIIE COLOMB.

promenait la réussite, semblait fait pour tenter deux princes, en ce moment aux prises avec les plus pressants besoins d'argent. Mais, cette gloire, en perspective, s'effaçait devant celle, à demi conquise déjà, de l'Espagne pied à pied arrachée aux Maures et aux Arabes. Là aussi, et bien plus sûrement, en apparence, il y avait profit, honneur, devoir. Avant la conquête et la conversion de peuples inconnus, pour ne pas dire imaginaires, passait la patrie à purger de ces Maures, de ces Arabes, non moins mécréants et plus redoutables que les habitants de Cipangu et du Catliay. Nulle des forces vives de la nation et de la couronne, également réduites aux derniers sacrifices, ne pouvait être détournée d'un si grand objet, même dans un but plus immédiat et plus certain que n'était celui de Colomb, même pour une expédition exigeant moins de frais et de bras que la sienne.

Tu jienses bien que ces considérations et beaucoup d'autres n'avaient pu manquer de frapper l'esprit de Colomb lorsqu'il s'arrêta précisément au parti qu'elles condamnaient, lorsque, demandant à l'Espagne militante, appauvrie, absorbée dans le douloureux enfantement de son unité, ce que lui avaient refusé Gênes sa jialrie, la riche Venise, et le l'orliigal aventureux, opulent et en pleine paix, il sembla donner nue excuse à ceux qui le traitaient d'insensé.

L'événement lui donna raison, mais l'événement ne prouve pas grand"chose, et pour justifier la iirudencc de Colomb, je veux croire que, s'il agit encore cette fois contrairement aux inspirations de la sagesse humaine, c'est qu'il en reçut de plus hautes. Et cela je ne l'avance pas sur de faibles autorités. Personne moins que moi n'a la prétention d'être dans les secrets du génie, mais, de bonne heure, j'ai été mis dans la confidence de sa sœur la simplicité, et quand l'histoire reste muette, je me recueille, je fais appel à ma mémoire, et .>. tiens, à présent même, je me revois en mer sur le gaillard d'avant de la gabare ta Truite, et j'entends ma voix de quinze ans interroni' pant le récit de Nolo :

CMAlMTiiK TROISIKME. 45

— Avoc tout cela, iiiaitre, vous uc nous dites pas poui'([uoi Colomb est allé en Espagne où il n'y avait rien à faire pour lui.

— Pourquoi, répond Nolo, pourquoi Colomb esl allé en Espagne? lu ne devines pas?

— Ma foi, non.

— Ça n'est pourtant pas bien malin : cesl que là, il pensail trouver ce qui lui avait manqué jusqu'alors; c'est qu'il avait senti la femme.

Nous passerons à Nolo une expression qu'il entendait dans le meilleur sens, le sens du cœur, — pour rien au monde je n'y aurais changé un iota, — et nous verrons bientôt que Christophe Colomb trouva en effet dans l'incomparable Isabelle la Catholique cette femme prédestinée, providentielle, cette force unie à la grâce, ce mystérieux point d'appui sans lequel nul levier humain n'a jamais pu soulever le monde.

Au-dessus d'Isabelle, il n'y a que la sainteté. Toute autre grandeur s'incline devant elle. Pas une des qualités de l'homme ne lui a manqué, pas une des vertus, pas un des charmes, pas une des grâces de la femme. Dieu ne l'avait pas seulement choisie, il l'avait désignée, il l'avait parée à l'avance pour ces deux choses qu'elle a faites : la prééminence des races latines affirmée par rexjjulsion de ce croissant que l'Orient subit encore, et la découverte du nouveau monde.

Le seul mérite du roi Ferdinand, son époux, et il lui en faut tenir compte, c'est qu'il la comprit quehpK^fois et ne l'entrava pas toujours. Ses peuples lui en ont su gré en l'associant à la gloire de sa compagne, comme il le fut à son pouvoir; par condescendance pour Isabelle, qui, tout en le chérissant, sut parfois, à regret, mais à propos, lui résister, ils désignaient le couple royal par celle appellation que la postérité n'a pas désavouée : les Deux Rois.

L'invasion [)orlugaise repoussée, l'ordre rétabli dans les finances du royaume, la richesse nationale accrue, le clergé épuré, la l'éforme inlroduilc

CIIP.lSTOlill': COLUMLl.

dans les couvents, les ails, les sciences, les belles-lettres encouragés, telles sont les œuvres moyennes de ce règne, et quant à la part qui en revient à

'OL/ii^'pAI/^-'

Ferdinand, on la mesurera bientôt à celle qu'il prit aux encouragements donnés à Colomb.

Guerrière, savante, lettrée, Isabelle n'en fut (|ue plus jalouse de mériter

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