‹ Christophe Colomb et la découverte du Nouveau mondeChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE CINfiUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINfiUIÈME

r;iiinéo. Quaiil aux aiitliropoiihages à tète de chien, il iry avait que trop dr vrai dans leur légende. Ces monstres, auxquels on aurait voulu lu' point trouver ligure humaine, étaient ces uièines cannibales, oi)jet de terreur pour les naturels des Lucayes, et désignés par eux sous le nom de Caiiiha.

De Caniba ou Kanibn, Colondj avait l'ait le pays du Grand Kan, et il faut avouer que bien des élymologistes n'en auraient pas tant demandé pour arriver à la mènie conclusion. Il envoya donc vers ce souverain une ambassade qui revint, n'ayant trouve, au lieu de Quinsay et du Grand Kan, qu'un village de cinquante huttes et une population de beaux sauvages, fort accueillants du reste et, comme tous leurs pareils, prenant les Espagnols pour des dieux descendus du ciel.

Plusieurs d'entre eux aspiraient, au moyen d'un double tuyau appliqué aux narines, une herbe sèche qu'ils nommaient tahago. Colomb ne fit nulle attention à cette particularité : il ne pouvait raisonnablement se donler que celte herbe inlecterait un jour la terre entière, et serait, pour les possesseurs de l'ile de Cuba, une immense richesse.

Quant aux productions utiles, elles étaient nombreuses et abondantes à souhait. Partout on rencontrait des épices de plusieurs sortes, des bois de teinture, du coton à profusion, mais fort peu de cet or à la recherche duquel devaient se concentrer tous les efforts de l'Amiral.

Cette considération le décida à quitter l'ile de Cuba, et, dès que le temps le permit, il commença d'en longer les côtes dans la direction du S. E., à la grande terreur des Indiens. C'était en effet sous ce vent qu'on devait bientôt rencontrer, suivant leur estime, ce pays de Boliio, ou de Dabèqiic, ou d'IIaili, séjour des belliqueux et féroces Caniba. Colomb l'espérait bien ainsi, j)ar les raisons qu'on a vues plus haut, mais il devait encore cette fois être trompé dans une partie de son attente.

L'ile importante où il aborda, le vendredi 7 déccndtre, et (pi'il nomma llispaniola, — aujourd'hui Saint-Domingue et plus souvent Haïti , — cette île,

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dans laquelle il trouva taut d'objets et de lieux qui lui rappelèrent l'Espagne, (■■tait bien la mystérieuse BoMo ou Bahèque, dont on lui avait tant parlé, mais elle ne contenait que peu ou point de Caniba ou Kaniba, et le Grand Kan n'y élait même ])as connu de nom.

l'endanl que lAmiial explorait encore la côlc N. E. de celte ile de Cuba, qu'il prenait pour rextrémité occidentale de l'Asie, un lait s^'était produit, qui aurait pu avoir pour lui les conséquences les plus graves : ses forces, déjà si restreintes, s'étaient tout à coup trouvées réduites de plus dun tiers; la

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plus forte des caravelles, après la sienne, celle que commandait Alonzo Pinzon, la Pinla, avait disparu, et aux alarmes qu'il en avait d'abord conçues, avait dû bientôt succéder la pénible certitude d'une désertion.

Ce Pinzon, qui, aux termes des indulgents Mémoires de Colomb, « lui avait déjà fait bien d'autres choses, » depuis l'expédition commencée, ce cupide et envieux Pinzon, sur la foi de renseignements trop négligés, peut-être, par l'Amiral, avait résolu de chercher le pays de l'or au N. 0., comme en effet il s'y trouvait, et de se réserver à lui seul les profits et l'honneur d'une découverte qui eût éclipsé toutes les autres.

Colomb l'avait quelque temps attendu et même fait chercher, pour la forme, mais bientôt, sans laisser voir qu'il crût à une défection, que chacun tenait pour certaine, il avait poursuivi son œuvre avec la liberté d'esprit d'un homme supérieur à tout événement. 11 sentait, il savait qu'aucune trahison, pas plus celle d'un Pinzon que toutes les trames d'un roi de Portugal, ne prévaudrait, jusqu'à une certaine heure, contre la puissance qui l'assistait.

Alonzo Pinzon, en effet, après avoir été successivement pour Colomb un patron jaloux et un inférieur sourdement hostile, devait payer chèrement son premier acte d'insubordination ouverte. Cet homme, qui s'était cru, par ses talents et plus encore par sa richesse, au-dessus de l'obéissance, ne devait recueillir aucun fruit de sa rébellion. Il lui était réservé, à lui Espagnol, à lui un des puissants, un des ricox hombres de PAndalousie, de subir, non plus seulement l'ascendant d'un homme de génie, mais la clémence du pauvre étranger, qui, naguère, sans les Pinzon, n'aurait pu mettre en mer une caraquc.

Pendant que le traître Alonzo Pinzon se ménageait laborieusement cette dure épreuve, l'Amiral poursuivait le cours de ses découvertes dans l'ile d'IIispaniola que, pour éviter toute confusion, nous appellerons Saint-Domingue, d'un nom (prcllc reçut depuis.

fe iiremicr point ui'i il aborda, après en avoir relevé quelques autres moins

CllAl'lïUE SIXIEME. 107

propices à ses desseins, fui un i)ort, qui, |)ar exception, a gardé son nom primitif de Saint-Nicolas.

Là, ses premiers soins, en vue peut-être d'un futur établissement dans Tilo, furent d'entrer en relations intimes et suivies avec une population qui lui avait paru de race sinon supérieure, du moins plus avancée que celle des iles précédentes. La peau des naturels de Saint-Domingue était plus blanche, leurs traits plus réguliers, plus semblables aux nôtres, et généralement beaux, surtout chez les femmes. Ils vivaient dans une nudité un peu moins complète, et chaque homme, à l'exception des chefs, n'avait qu'une seule femme. Ils savaient tant bien que mal cultiver un sol qui fournissait de lui-même à la plujjart lie leurs besoins. Ils avaient de larges et bonnes routes. Leurs huttes, à plus d'un compartiment, et souvent accompagnées de galeries rustiques, étaient entretenues avec une extrême propreté; celles des chefs, spacieuses et commodes, n'étaient même pas dépourvues de quelque élégance. Enfin un groupe de mille habitations, qu'on rencontra à quatre lieues de la côlc, s'il ne répondait pas aux séduisantes descriptions de la fameuse Cipango, pouvait bien passer à la rigueur pour une ville.

Cette ville, à la vérité, fut trouvée complètement déserte : ses habitants l'avaient abandonnée, emportant tout ce qu'ils avaient de plus précieux; mais une jeune et belle Indienne ayant été amenée à Colomb, et renvoyée j)ar lui chargée de présents et avec de grands égards, tout changea subitement de face.

Encore une fois, comme disait le bon Nolo, Colomb avait trouvé la Femme.

L'Amiral, cependant, n'accorde dans son journal qu'une mention de quelques lignes à cette femme, qui lui fut d'un si grand secours, comme du reste tout son sexe, dans l'ancien et le nouveau monde, l'as une seule fois, — mais celte lacune inpardonnable doit être le fait du seul Las Casas, le lerriblf^ abréviateur, — pas une seule fois il ne nomme la belle et louchante Auacoana, dont le nom siguiliail jki(r d\>r.

108 CIiniSTOPIIC COLOMD.

Le jour lie s'est pas encore fait, pas complètement du moins, sur le rôle si important, si capital, que joua cette fleur sauvage dans l'histoire des premières découvertes de l'Amiral, mais ce rôle apparaît de plus en plus grand, à mesure qu'on pénètre dans les volumineuses et comidctes archives de cette histoire. Plus on fouille dans ce vénérable fatras, et plus frais, plus vif s'en dégage le parfum d'Anacoana, la Fleur d'Or, plus on sent qu'elle ne sera complète, cette histoire de la découverte de l'Amérique, que lorsqu'elle aura été envisagée du point de vue américain.

Toujours, dès à présent, est-il certain, — Noio du moins n'en doutait pas, — que la belle et pure Anacoana, une des reines et prêtresses de Saint-Domingue, fut pour Colomb, dans cette ilc pleine de mystères et d'abord hostile, une alliée enthousiaste, une protectrice intelligente et dévouée, en un mot, et toute proportion gardée, une seconde Isabelle.

Grâce à elle, il devint sacré; son origine céleste fut un dogme: il fut admis parmi les dieux, les zémè^, d'une religion beaucoup moins simple (pi'il ne oarait l'avoir soupçonné au début.

Tout allait donc au mieux, suivant les désirs de Colomb, quand tout à coup il fit appareiller du port de la Conception, où il se trouvait depuis peu, et se dirigea, au nord, vers une terre supposée qui, au dire des Haïtiens, produisait de l'or en abondance. Les vents le poussèrent sur lilc de la Tortue, une ile de peu diuiportance comme étendue, mais dont les beautés naturelles le ravirent lellenieut, qu'il donna le nom de Paradis à une de ses vallées. Là, soit que Fadmiration eût changé le cours de ses idées, soit qu'il commençât à se délier des ra|)ports des naturels, il renonça à chercher l"or dans ce paradis dont tant de flibustiers devaient bientôt faire un enfer, et, longeant le canal qui sépare la Tortue de Saint-Domingue, il reprit son exploration des côles de cette dernièi'e ile.

11 les trouva de plus en plus hospitalières, grâce au mot d'ordre et aux impressions semées par les rapides émissaires d'Anacoana.

ril \l'l ll'.l', SIXIEME.

A peine avail-il mouillé dans le port de la Paix, que plus de cinq cents Indiens, el |iarnii eux des femmes de la [)lus rare beauté, accoururent joyeu-

sement à sa rencontre, amenant leur roi, et répondant, par celte manpie de haute confiance, à un des plus vifs désirs de l'Amiral. Bien (jue ce roi, ou plutôt ce chef de district qu'ils appelaient un caci(iue, lui aussi peu velu que

no CHRISTOPHE COLOMB.

le moindre de ses sujets, la supériorité de son rang se laissait voir au premier abord, à ses manières plus libres et plus réservées à la fois. Colomb le reçut à bord avec les honneurs militaires, et obtint de lui quelques renseignements plus ou moins utiles, entre autres sur cette éternelle Babèque où Las Casas remarque qu'on n'arriva jamais. Évidemment, il y eut sur ce point un malentendu qui menace de ne jamais être éclairci.

Un autre cacique, non moins bienveillant, se trouvait en possession d'un morceau d'or gros comme le poing, il le divisa lui-même en plusieurs parcelles pour faciliter des échanges avec ses hôtes. 11 annonça, du reste, qu'il avait envoyé chercher une plus grande quantité de ce précieux métal; il parla lui aussi de Babèque, comme d'un pays très-voisin, et, le soir venu, il se retira dans l'intérieur de l'ile où était son habitation.

Deux jours après, il revint porté à dos d'homme, en une sorte de palanquin, suivi d'une nombreuse escorte, et accompagné de deux vieillards, dont l'un était son conseiller et l'autre son précepteur à ce qu'on crut entendre. Il venait rendre visite à l'Amiral qu'il surprit à bord, dinuut sous le château de poupe.

Colomb, dont le sérieux est admirable en pareil cas, constate que ce cacique ne lui permit pas de se déranger, el qu'invité à prendre part au repas, il n'accepta de chaque mets que juste ce qui était nécessaire pour ne point se montrer impoli. « Il en usa de même pour les boissons qu'il portait à sa bouche, et que, après y avoir goûté, il passait lui-même aux gens de sa suite. Son air, ses gestes, étaient d'une dignité remarquable. »

Cette dignité et cette discrétion ne résistèrent pas cependant à la vue d'un objet qui, sans doute, dépassait en magnificence tout ce qui avait pu tenter jusqu'alors un prince si bien élevé.

Tandis que Colomb l'entretenait, à l'aide des Indiens de San Salvador emmenés pour lui servir de truchement, le cacique était devenu tout à coup distrait; ses yeux se portaient fréquemment, et comme malgré lui, vers la

ciiai'Hiii: simkmk.

garniture de lil tic rainiral. Celui-ci s'étanl empressé de la lui oKVir avec une |)aife de chaussures rouges et uu collier dt' gi-ains (Tainlirc, la iccoiinais-

sauce du cacifine cl de ses ol'licicrs u'cul plus de liorucs, et Topiulou qu'où s'elTorçait de leur doiuu'r de l'Espague et de ses souveraius, gagua plus au dou de celle i;ariiilui-c (pià tuul ce (pTou leur eu avait dil. l'ius que jaiuais les

lu

11^2 CllUlSTUlMli: (lOLUMi;.

deux ntis fuirnl Iciiiis jtour des dieux régnanl dans le ciel. Le lemps ii'élail pas encore venu où un ijrand poëte leur ferait dire :

Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants, l'oiir qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens. Loin d'être dieux eux-mémc ils sont ce que nous sommes : Vieux, malades, mortels. Mais s'ils étaient des hommes, (Juel germe dans leur cœui' peut avoir enfanté Lu tel excès de race el de féioeitéV

Kncorc quelques mois, el celle l'érocilé, celle rage, allaienl saballre sur ce peuple innucenl, lion, intelligent, hospitalier.

En attendant, s'il partageait le ciille de ses grands, de ses chefs, pour ces dieux bienfaisants à si peu de frais, di'jà la malice ordinaire aux petits, jointe à des relations plus fréquentes, plus suivies, el moins gênées par rétiqnettc, lui avaient révélé plusieurs classes parmi ces dieux, el bien des faiblesses chez ceux même du premier rang. Déjà il exploitait, entre autres, cette soif de l'or qui les possédait tous indistinctement, et, à ce mol or qu'ils avaient toujours à la bouche, il répondait par des indications et des promesses de plus en plus éblouissantes et chimériques.

Tantôt, pour les séduire, on leur affirmait qu'en tel ou tel lieu régnait un chef dont la bannière était faite d'une immense plaque d'or battu ; tantôt on leur i)arlail diin fleuve qui roulait de Tor dans ses sables; plus loin, à l'est, l'or élail si commun qu'on n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Un vieillard alla jusqu'à dire qu'une des îles d'où il venait n'était toute entière (lu'un rocher d'or.

Colomb ii'ajoulail (pi"une foi médiocre à ces paroles suivies de trop peu irclTcls. K <Juoi(pi(' ces gens, écrivait-il, ne demeurent pas loin du pays où l'or se trouve en idioiidauce, je ci'ois qu'ils n'en ont que très-peu. » Et eu ell'el.

('.HAÏTI ni: si\ii:mi:. iir,

s'ils en avaient eu davantage, ils i'auraiciil doiiiié sans iK'silalion pour des verroteries, des lacets rouges, des aiguilles, et principalement de ees grelots, merveille des merveilles, dont le son clair l'I joyeux exaltait jus([u'an délire leur infatigable passion pour la danse. Pour pouvoir s'attacher aux })oignels ou à la cheville du pied ces aiguillons, ces ailes sonores, ces rhiq-rhiiq, comme ils les nommaient, ils donnaient tout ce qu'ils avaient : des perroquets apprivoises, des arcs, des lléches travaillées avec un goût barbare et eliarmant, de tout petits tabliers de coton, du pain de cassave, des fruits, des parfums, des épices et autres denrées de toute sorte.

(les mêmes objets, du reste, il les olïraient souvent iniur rien, pour le seul jdaisir de donner ; aussi Colomb inférait-il justement de tant de libéralité que les contrées on naiastail l'or n'étaient pas en leur possession, mais bien en celle des Caraïbes ou Caribes. Peut-être même u'auraient-ils pas é'té fâchés que l'Amiral et sa iietite troupe de dieux allassent disputer cet or à de si cruels ennemis de leur race.

Mais où Colomb retombait dans une erreur autorisée par les plus étranges rapports de sons, c'est lorsque ayant entendu donner à ces régions aurifères le nom de Civan, il se liàla de conclure do Civao à Cipango, comme Il avait conclu deKaniba à sujetsdu grand Kan.

Or, le plus curieux dans celte méprise, c'est quela véritable île de Cipango, aujourd'hui le Japon, avait alors un Dairi si pauvre qu'il ne put èlre enterré décemment. En outre, la population de ces îles était immense, belliqueuse, et si peu hospitalière, que loin d'accueillir des étrangers comme des dieux, elle leur eut sans doute interdit l'accès de son territoire.

Colomb était donc beaucoup i)lus heureux qu'il ne le pensait lorsque, bercé d'illusions fécondes en résultats pratiqu(>s, il achevait d'explorer la cùleN'. F., de Saint-Domingue. Partout, du reste, il recevait le même accueil : à chaque station se renouvelaient presque identiquement les scènes (pi'ou a vues plus liant, à cela près que l'or sans être encore prodigué se mouti;iit de moins en

iii ciinisToriiF, coi.oMr..

moins rnrc, |ir(ilt,ililoiiient en raison de l'importance croissanle des cacifincs (jni venaieni on envoyaient oiiVir leurs iioinrnages à l'Amiral.

Près d'iiii lleuve (juc celni-ei compare à nne mer, en rade de Saint-Thomas, il reçut eu préseul une ceinture (irn('e d'une ligure d'animal à longues oreilles, c-t dont la langue pendante et le nez étaient eu or liatlu et

repoussé.

A trois lienes de la l'uiita Santa, dans rintérienr des terres, un autre cliel' reçut av(M' iKuineur une députaliou de six hommes venant à lui de la pari de Colomh, et il chargea ces envoyés d'olTrir à leur maître plusieurs morceaux d"oi'. F.nlin un masque de grande dimension, et en partie revêtu de leuilles d'oi', lui (''galenieul ollerl à l'Amiral par nu caci(iue dont nous aur(Uis bientôt et plus d'une l'ois à parler.

Bien que de telles offrandes fussent loin de répondre aux riches merveilles racontées par Marco Polo, l'Amiral était déplus ravi de la générosité, de la honti', de l'intelligence des naturels et de leurs chefs. Il n'allait pas larder à eu recevoir de nouvelles marques, dans une des situations les plus graves où jamais homme de mer se soil trouvé.

Persuadé' par de nouveaux rapp(n'ts (pi'il était près de Civaé), il s'était lancé à la recherche de cet Opliir imaginaire, à travers une mer ]»leine de récifs et de bancs de sahle, où rien ne répondait à son altent(\ mais qu'il avait fait explorer avec sa vigilance et sa ponctualité ordinaires. Mouillé dans une rade des j)lus sûres, après trente-six heures sans sommeil, aucun danger n'étant à craindre siu' des eaux calmes « comme dans une jatte, » il s'était enfin décidé à preiulre un i)eu de repos. L'équipage, exténué, en avait fait autant, et le timonier laissé à la barre n'avait pas tardé lui-même à la conller à un novice, lorsque, tout à coup, ce dernier se mit à pousser des cris déchirants.

Colomb était d(''jà à ses côtés, ayant senti U' premier de tons q\ie le navire avait touché, et conuuandaut à ses hommes n'-veillés en sursaut les manœu-

rilAl'ITHr. SIXIKMK. \i^

vri^s (le saiivotago. Lo canot de poiipi» vrnail d'èlre mis en mer avee une ancre de dégagement, el déjà le grand màt s'inclinait sons les haches qni devaieiil l'abattre en vne (Fallégcr le navire, lorsqne les hommes du caiiol s'étaiit éloignés à forces de rames an lieu de faire Irur devoir, la manœuvre manqua, et le navire, abandonné par la marée, pencha de jdus en plus, sans qu'il fut désormais possible de le relever. 11 échoua enlin, mais heureusement sans se briser, grâce à la faiblesse des lames, et Colomb n'eut plus(|u';i faire tiansborder son équipage sur la Mna, (pu lui avait renvoyé les marins fugitifs avec toutes ses propres embarcations.

Cette opération terminée, l'infatigable Amiral, ayant fait nieiire en panne pour attendre le jour, revint à bord du navire échoué, ])our mesurei- l'i'tendue du désastre, et aviser aux moyens de le réparer ou du moins de le restreindre. Ayant reconnu avec douleur que ce dernier parti était le seul ])raticable , il envoya immédiatement à terre deux hommes de couliaiice, chargés de demander aide au jeune cacicpie dont nous avons déjà parlé plus haut.

C'est alors qu'apparut dans tout son jour l'humanité, la charité, disons le mot, de cette race d'hommes que la nôtre a payée dune si noire ingratitude.

Tandis que sur tout le littoral de l'ancien monde, l'infâme droit d'épaves était encore iniiversellement reconnu, et généralement exercé, — à peine est-il aboli de nos jours, — ailleurs, des hommes sans lois écrites, des idolâtres, des sauvages, comme les appelait un Matheos ou un Pinzon, ne se contentaient pas d'arracher aux embûches de l'Océan la vie et les richesses d'hommes étrangers à leur sol, et dont ils avaient déjà pénétré la cupidité et les vices; ils recueillaient, ils assistaient ces futurs exterminateurs de leur race; ils les plaignaient, ils versaient des larmes sur eux.

Dès la pointe du jour, leur chef accourait tout éplon'' avec ses deux frères. Il mettaità la disposition de Colomb de grands canotset lesbras de toussessu-

116 ciHiisToi'iii: coLuMii

jels, pour lui aider à décliorger li^ navii'c (■cliour. Lui-iiiùinc, il présidait à (M's travaux, coiisolailde son mieux rAniiral, lui répélant sans cesse que tout ce qu'il possédai! l'Iait à sa discrélion. Eiiiiu, précaution bien inutile, il établissait des gardes armés pour surveiller le sauvetage, et, cliose merveilleuse, des mille objets qui furent débarqués, et [)assèrent plusieurs nuits à ciel ouvert, de ces objets dont les moindres, un clou, une aiguille, une ])ague de laiton, étaient convoités avec frénésie par ce peuple de grands enfants, pas un seul ne fui d(''lour)u''.

Dans cette même nuit, peut-élre, à cette même heure, en face, sur les côtes de notre Europe, un navire en |)erdition courait se briser sur des récifs où l'avait attiré un feu de bruyère, — un [ibare trompeur, abomination! —et aussitôt, dévalant de la falaise, avec des cris léroces, une borde de civilisés, de chrétiens, hommes, femmes, enfants, armés de crocs, de grappins, de fouirbes, achevait l'œuvre de la mer, lui disputait, lui arrachait les débris du navire, et repoussait les naufragés loin de ce rivage où ils avaient cru voir briller léloile du salut.

Colomb avait sans doute ce contraste présent à l'esprit, lorsqu'il écrivait à ses souverains : « Ces hommes sont aimants, nullement avides, et si propres à tout (jne je ne pense pas qu'il y ait au monde meilleures gens. Leur parler est le plus doux iM le plus affable qu'on juiisse entendre, et toujours accompagné d'nu sourire bienveillant. On i)eul dire d'eux (pi'ils aiment leur prochain comme eux-mêmes. »

L'e\p(''rience (pfil venait de faire de ces âmes « naturellement chrétiennes » déiennina Colomb à fonder un établissement dans un lieu (|ui, d'ailleuis, lui semblait désigné par un accident où sa jiiense résignai ion voyait le doigt même de la l'rovideuce. 11 fit part d(^. son inlenlion au cacique Guacanagari dont il avait laiit à se louer, et celui-ci ra|)prouva fortement, offi'aut de l'assister en toute chose. Mais l'Amiral tenait, comme il l'a expliipie lui-même, à donner à ce chef el à ses sujets une grande upinion des talents et de la puis-

CIIAl'ITi;!-; SIXIK.MI-.

sauce (les Espaguols.il lil (1(mic construire par ceux-ci une luiii'cl un lurlin ;uidessus de caveaux voûtés, où Ton rassembla les uuniitious de guerre et de

houche, et autres deuréeset objets de toute sorte, cpii pouvaient répondre aux liilurs besoins de la garnison.

Ce» travaux rapidement exécutés, sonsbi direction de Colonil), ingénieur cl

us C.IllilSTOI'IIK COLOMI!.

archilecle, émerveillaient le jeLiiic prince qui les suivait avec une intelligente curiosité.Dcjà, adoptant en partie les usages européens, il portait lialiituellenient une clieniisc, des ganis, des chaussures, présents de l'Amiral en qui il semblait aimeret révérer un père. Comme il parlait souvent de ces Caraïbes anthropophages dmit les incursions désolaient ses petits États, Colondi résolut avant de partir de lui laisser ainsi qu'à son peuple luie liante idée des ressources (pi'ils trouveraient dans une sincère alliance avec lui. Une sorte d"exercice à feu sutlit pour leur incid(pier celle opinion salutaire, l'eu s'en lalliit même ([ne le but ne fût dépassé, tant le bruit et l'ellèt d'une arcpiebuse et d'un espiiigard d('chargés contre la coque de la Saiitle-Marie, frappèrent ions ces pauvres gens de terreur.

Ces sages précautions prises, et la construction du b»rl étant terminée, Colomb consacra solennellement ce berceau d'une naissante colonie, en le mellant sons linvocalion de la naissance du Sauveur : il l'appela .\(ilicid(i(l, comme nous aui'ioiis dit Noël, et il y lit arborer le drapeau de Castille. Il (■;le,va en même temps sur un coteau voisin la croix la plus nionunienlale qu'eût encore vue le nouveau monde.

Les Indiens assistèrent à ces cérémonies, avec leur chef revêtu d'un superbe manteau écarlate, et entoui'('^ de nobles et de ]»rêtres, (l(''ployant une jiompe dont l'Amiral se montre à la b)is émerveillé et édilié. Son C(Pur nageait dans la joie devant la res|»eclueuse altitude, cl les fréquents signes de croix de ces sauvages qu'il voyait, dans le plus prochain avenir, convertis à une religion dont ils pratiquaient tléjà la morale.

Aussi ne fût-ce pas sans un double serrement de cœur cpiil prit eidin ses dernières dispositions pour un voyage devenu aussi néces.saire que péi'illeux, par suite de la perle totale d'un de ses deux navires, et du mauvais état du second. Il procéda au choix de la garnison qui se composa de quarante-deux hommes, la plupart d'élite, sous le commandement de son neveu Diego de Arana; après quoi, ayant pourvu de son mieux à tout événement, et laissant

CIIAl'Iir.K Sl.VIKMi;. 119

à la petite colonie les instructions les plus sages, les plus paternelles, il prit congé de rinconsolable Guacanagari, et, le vendredi 4 janvier, il partit pour l'Europe, sur la A'/«achargée à couler, mais portant mieux (pie César et sa fortune.

A peine sorti de la passe, le vent tourna et devint tellement contraire qu'on ne put avancer qu'en courant des bordées. Colomb en profita pour relever les points les plus saillants de cette admirable cote, dont il ne s'éloignait qu'en soupirant. Au pied d'un mont qu'il appela Monte Cristo, et comme il entrait dans le port du uiènie nom, un cri parti de la hune signala Va Piiila. C'était en effet ce navire, que la brise fraicliie rangeait comme de force à son devoir.

Faisant de nécessité vertu, l'ainé des Pinzon fut bientôt près de l'Amiral, auquel, pour expliquer sa désertion, il donna des défaites dont celui-ci se laissa payer par prudence, mais non sans écrire sur son journal « que, une Ibis sa mission remplie, il ne souffrirait plus les méfaits d'iiommcs indélicats et sansvertu, qui prétendaient faire prévaloir leur volonté contre celui qui leur fit tant d'honneur. »

Pinzon, au reste, en cette occasion, ne perdit pas seulement la confiance de l'Amiral; son crédit, comme marin, diminua aux yeux des équipages, lorsqu'on s'aperçut que, dans son empressement à recueillir de l'or, il avait négligé de renouveler un de ses mâts devenu insuffisant, et laissé envahir la Piiila par des tarières, qui eu avaient fortement endommagé la co([ue.

Cette dernière avarie, jointe à une voie d'eau à réparer sur la Nina, causa de longs retards à l'expédition de retour, et la livra à des tempêtes que plus de |)romptitude lui eût fait sans doute éviter.

l'endant les relâches iiiévilaldes auxquelles donnèrent lieu ces divers accidents, Colomb ne perdit pas son temps : il explora la côte niu-d de Saint-Domingue jusqu'au golfe de Samaiia, et put, en outre, donner une sévère leçon

120 (illI'.ISTOI'lll': COLOMl!.

à dos naturels de la race des CiguaycMis, qui avaient tenté de s'emparer d'un détachement espagnol.

Ce l'ut le premier sang versé par des Européens dans le nouveau monde; mais, ici du moins, la cause était juste, et comme il n'y avait pas eu mort d'homme, rAmiral^'eut la satisfaction de ne point s'éloigner sans avoir vu la bonne intelligence rétablie entre ces Espagnols et ces sauvages, qu'il regardait tous également comme ses enfants.

Sur ces entrefaites, et pendant qu'il cherchait au sud-est cette île des Amazones, qu'on sn|)pose être la Martinique, le vent s'étant déclaré favorable, il mit enlin le cap sur rEsi)agiic, au nom de la sainte Trinité, espérant, disait-il, que malgré le délabrement des deux caravelles, le môme Dieu qui l'avait amené le ramènerait à bon port.

Le temj)S, pendant la première semaine, ne lit qu'ajouter à celte juste confiance; mais, à partir du '21 janvier, les changements de rumbs devinrent fréquents; des calmes et des bourrasques se succédèrent de façon à ralentir indéfiniment une marche dans laquelle le moindre retard était un danger.

A chaque instant, \:\ Nina devait diminuer de toile pour attendre la P('n?«, qui n'allait presque plus qu'à la bouline.

Quinze jours plus tard cependant les pilotes se croyaient très-près de l'Espagne, Colomb soutint qu'ils se trompaient de cent cinquante lieues, cl l'événement ne lui donna que trop raison. A l'heure où, d'après leur estime, ils auraient dû se trouver à l'abri d'un port, ils virent fondre sur eux une tempête, (pii, pendant trois fuis vingt-quatre heures, les tint sans relâche en face de la mort.

La Pinla, liors d'état daller an plus prés, avait dn fuir sous le vent. Une fois clic répondit au signal nocturne de la Niila; mais bientôt elle disparut dan.s la nuit.

Enfin le danger devint si |)ressant, que l'Amiral dut confier à la mer le

CIIAIMTI'.K SIXIKMK. . hJI

détail écrit de sa découvorto, avec toutes les précautions usitées en ces cas extrêmes.

Ce devoir rempli, Coloml), un moment abattu, sentit renaître en soi une confiance, qui ne devait pas plus le tromper celte fois qu'elle ne l'avait lait jusqu'alors.

Le vendredi, 15 février, on reconnut une terre où les pilotes virent les côtes d'Espagne, mais que l'Amiral déclara être une des îles Açores.

L'Amiral avait encore raison; mais ce qui dut moins le flatter, c'est que celte île de Sainte-Marie, où il lui fallait de toute nécessité relâcher, appartenait au roi de Portugal, à un prince, dont, plus que jamais, il devait redouter la malveillance.

En effet, une partie de ses hommes n'eut pas plus tôt débarqué pour accomplir un des vœux faits dans la tempête, que le gouverneur les fit arrêter. Colomb, comme on l'a su depuis, aurait eu le même sort, s'il eùl mis un pied hors de la Nina; mais il n'avait eu garde de le faire. Aussi, de guerre lasse, désespérant de l'attirer dans un piège, le gouverneur lui renvoya enfin ses hommes, et la Nirta, sans même avoir pu se ravitailler, dut reprendre le large, et courir au-devant d'une tempête plus furieuse encore que celle où elle avait failli périr.

C'était ce fameux ouragan, le plus terrible, de mémoire d'homme, qui eùl soulevé la mer océaue. Eu Flandres seulement, vingt-cinq navires espagnols avaient péri.

La petite Niùa ne périt point : tête baissée contre l'orage, elle rasa le terrible rocher de Cintra, et à travers mille dangers elle força la difficile entrée du Tage.

Encore une fois, Colomb avait fait l'impossible, ol il allait le faire encore.

Au moment où tout sou é([uipage se lamentait de se voir tombé entre les mains du roi de Portugal, il écrivait à ce prince une de ces lettres comme

CHRISTOl'Ill' COLOMIS.

seul il en savait faire, et le prince, désarmé, fleelii — et prudeiil, — envoyait chercher l'Amiral, avec des hnnneurs extraordinaires, l'adressai!, à la reine.

non moins ravie de le voir et de l'entendre; et, après bien des hésitations, vain(|neur enfin de Ini-mème, il le laissait partir ponr l'Espagne.

An dernier moment, toutefois, il lui envoya'proposer, vn le mauvais temps,

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