CHAPITRE CINQUIÈME
l'honneur du roi d'Aragon il nomma Ferdiiianda. Là, il trouva niafirro à des remarques, auxiiuelles leur forme naïve donne un piquaiil dont je ne veux pas les priver. «Par les mœurs, dit-il, le langage et en toute chose, les lialiilanls de Ferdinanda ressemblent à ceux des autres îles, si ce n'est qu'ils ont quelques vêtements et sont moins sauvages et plus fins... ils savent mieux marchander que les autres. Je n"ai trouvé aucune trace de religion, et je crois qu'ils se feraient aisément chrétiens, parce qu'ils ont beaucoup d'intelligence.
« Les poissons, dans ces lies, diffèrent des nôtres à miracle ; il y en a de faits comme des coqs et dont les couleurs sont les plus belles du monde; il y en a de bleus, de jaunes, de rouges, et d'autres couleurs, toutes si merveilleuses, qu'il n"y a personne qui ne prenne le plus grand plaisir à les voir...
«Cette ile est très-verte, de surface plane et très-fertile... J'y vis beaucoup d'arbres, quelques-uns semblables aux nôtres, mais la plupart si différents, que c'est comme le jour et la nuit. Ainsi, par exemple, sur un de ces arbres, une branche avait les feuilles comme celles du roseau et une autre comme celles du lentisque, et ces arbres, réunissant cinq ou six formes différentes, ne sont pas entés, comme on pourrait le croire en attribuant aux effets de la greffe une telle diversité. Bien loin de là, ils naissent et croissent sans culture sur les hauteurs et dans les forêts. »
Cette dernière observation, une méprise, s'explique par la multitude de plantes grimpantes ou parasites propres à la flore du nouveau monde. Ne la regrettons pas, cette erreur presque enlantiu(> d'un grand homme; jamais les Chateaubriand, les Cooper, les Humboldf, avec toute la magie de leurs descriptions, n'ont donné une idée si vive de l'opulente végétation des tropiques.
Un spectacle encore plus mervcilli'ux lui fut bientôt offert par une nouvelle lie, qu'en raison de sa beauté il s'empressa de saluer du nom d'Isabelle. Ses habitants l'appelaient 5(K)(Hf/o. C'était la plus importante de celles où il eût encore abordé. 11 v rencontra de vastes forêts, de i;rands lacs répandant
CJHIlSlurilK COLOJIIÎ.
une rniicliciir délicieuse, des oiseaux aux couleurs plus vives, aux formes plus variées, an cliaiil plus mélodieux,
Les autres animaux y élaient anssi moins rares, d'espèces ]»liis diverses, de plus forle (aille, un entre autres, l'iguane, sorte delézard iiigantcsquc que sa ressendjlanee aver le ci'ncodile, on ilii moins avec les imai^es (pi'du en pidiliail
cil M'iTiiK r,iNQiii;.Mi:. gj)
dans le leiiips, fil prendro un jour pour un de ces affreux saiiiieiis. lîeureiix d'emi)l(»yer son courage à rassurer ses hommes qu'effrayait toujoins linconnu, Colomh n'hésita pas à attaquer le monstre ; il fondit sur lui, réiiéc hante, le poursuivit jusque dans les eaux d'un lac et ne revint qu'après lavoir exterminé, à la satisfaction générale. La peau, qui fut rapportée en Europe, avait sej)t pieds de longueur, dimension à laquelle l'iguane n'atteint plus de nos jours.
Colomh n'en dut pas moins phis d'une fois sourire de ce trophée, quand il sut que ce monstre, d'un si terrihle aspect, avec son énorme goitre, sa longue et forte queue, son épine dorsale tout entière dentelée en scie, ses griffes mohiles et pointues, est un sauricn de mœurs aussi douces (|ue notre lézard de muraille, et tellement ami de l'homme qu'il s'en laisse même manger.
Mais ni ce facile exploit, ni d'autres épreuves plus réelles, ni tant d'ohjets nouveaux, qui à chaque pas exerçaient sa pénétration, enivraient ses sens, exaltaient son âme, ni rien enfin de ce qui eût arrêté, ou du moins attardé tout autre, ne faisait oublier à Colomb le but pratique de son entreprise, et les promesses qui lui avaient valu la protection des deux rois. L'or dont il les avait éblouis d'avance, cet or (|ui devait payer leur concours, et, changé en fer, racheter le tombeau du Christ, voilà ce qu'il ne cessait de poursuivre, sur des indices de plus en plus encourageants.
Les naturels portaient île plus larges plaques du précieux métal. \j\\ d'eux avait promis à Colomb de lui en indiquer soit un gisement, soit un dépôt considérable. Mais, en cette occasion, l'Amiral |)ut reconnaître le penchant de cette race d'hommes au mensonge, ou du moins à une exagération (pii est moins chez eux l'effet du calcul que d'une imagination vive, avec des moyens d'expression bornés.
L'homme n'avant [toint tenu parole, Colomb remit à la voile, après deux jours seuleineiil d'alleiilc, el si pru (ir'C(iurai;('' |iar le fail, ipi'il ('ciivail
aux rois : « Bientôt, je /r sens, oui, bientôt, j'arriverai aux lieux mêmes où naît l'or. » Il était en effet bien peu éloigné du Mexique; mais la sanglante conquête de « ces lieux oii naît l'or » était réservée à un autre.
En revanche, le 28 octobre, il découvrait la perle des mers, la reine dos Antilles, celle île de Cuba dont les merveilles lui firent oublier en un instant tout ce qu'il avait vu jusque-là de plus enchanteur.
La supériorité de Cuba ne consistait pas seulement dans la richesse d'une végétation et surtout d'une flore sans pareilles; ce qu'admira le plus Christophe Colomb dans cette île merveilleuse, ce furent les dimensions plus vastes des mêmes objets qui avaient ailleurs charmé ses regards. Les fleuves, les lacs, les forêts, les montagnes, tout avait là un caractère d'ampleur, de force, de majesté sereine, qui, sans écraser la pensée, l'alanguissait dans une contemplation muette et passive. Colomb avoue qu'il eut grand'peine à s'arracher de ces lieux, où il lui semblait vivre dans un monde d'enchantements et de prestiges.
Les noms qu'il donna aux points principaux de cette île privilégiée, témoignent, presque tous, de son admiration ou de sa piété. La plupart ont été changés, même celui de Juana, qui certes valait bien le nom de Cuba. Le Port-Saint est devenu Baracoa; du caj) des Palmiers, du fleuve de la Lune, du fleuve des Mers on a fait la colline de Juan Danue, le havre de Baxes, le havre de la Nativité du Prince.
Aux environs de ce dernier, les Indiens qu'il avait à bord indiquèrent, comme voisin, un lieu nomuié C0///0, où abondaient, à les croire, l'or, les perles et les épices. Ils parlaient aussi d'honunes à uu seul œil; d'une lie Mantinino, habitée uniquement par des femmes; d'hommes à têtes de chien, mangeant la chair et buvant le sang des autres hommes. La première de ces relations doit être rangée avec celles dont lait d('jà mention Hérodote. La seconde fut reconnue comme vraie en |)arlie : il existait dans ces régions une île habitée par des femmes, mais seulement pendant quehpies mois de