‹ Christophe Colomb et la découverte du Nouveau monde [microformChapitre 18 sur 18 · CHAPITRE niXlflME. ISO · texte numérisé non relu

CHAPITRE niXlflME. ISO

achevé d'oxterminor les inditiùiips du iioiivean monde — sans parler de rOcéanie.

[,e tout, hélas! en verlu de cette loi, dure sans doute, mais évidemment providentielle : l'assimilation on la mort.

Mais, f^râce an ciel, (lolomb n'avait pas à se mettre en peine de justifier sa conduite ; encore une fois il allait n'avoir à défendre que ses ennemis; et il ne s'en fit pas défaut, car la plupart ne durent qu'à ses charitables instances, l'accomplissement des engagements pris avec eux.

Autant, du reste, son second départ de Cadix avait passé inaperçu, autant fut profonde et universelle l'émotion que souleva sa rentrée dans ce même port, en un si indigne appareil... Les chaînes qu'il portait ne résonnèrent pas en vain sur les dalles du vieux m(Me ; l'écho s'en répandit d'âme en âme jusqu'à la cour, où il réveilla la conscience d'Isabelle. Pour des motifs moins délicats sans doute, et plus personnels, Ferdinand ne .se montra pas moins ému; il protesta que ses intentions avaient été méconnues, ses instructions outrageusement dépassées. Fonseca, lui-même, avoua que son agent était allé trop loin, et les bureaux de la marine ajoutèrent au nom dcBobadilla, celte épithète de funeste augure : Zélé.

Un an plus tard, sur ces mêmes registres, l'épithète et le nom même étaient effacés. Bobadilla, révoqué de ses fonctions, avait })éri avec les plus ardents ennemis de Christophe Colomb.

Tout est miracle dans cette vie, dans ce poème en action, où les faits se déroulent avec une suite et un art dont nulle oMivre humaine n'égale l'harmonie faite d'o] (position s.

A la réception de la lettre à doua Jnana de la Torre, un courrier extraordinaire avait été dépêché à (>)lomb : on le |)laignail, on l'admirait, on l'attendait.

Il partit alors pour Grenade où était la cour ; mais, en homme qui avait le sentiment juste des situations les plus délicates, les plus extrêmes, il fit route,

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CHRISTOPHE COLOMl!.

puis se présoiila devant les deux rois non plus, eomme pr«'c('demment, sons l'humble habit de Franciscain, mais en seigneur, en Amiral, en vice-roi, mais avec le brillant costume, avec le regard calme et assuré que comportaient son rang, ses dignités, ses services, son caraclère.

[.e roi, qui le reçut le premier, put lui savoir peu de gré de cette attitude, mais il n"eu laissa rien paraître.

Quant à Isabelle, en revoyant le noble vi(Mllard qui venait de subir un si indigne traitement, bien loiu de l'accuser, elle s'accusa elle-même, elle fondit en larmes et voulut que toute explication fût précédée de bi destitution de Bobadilla et de la contirmation — nominale — de Christophe Colomb dans toutes ses dignités.

Moralement, la réparation était complète, mais à tout autre point de vue elle ne pouvait l'être de longtemps. Colond) comprit lui-même que son retour imnK'diat à Saint-Domingue y pourrait susciter des troubles; il souffi'it d'y

niAPITT^F l»[XIf:ME. l'.H

voir noinmoi- un ndminislrateur intérimaire que le roi Ferdinand complail Itien on secrol ne point, rappeler, et ce fut seulement le Ornai irj(>2, (pTil partit de Cadix avec quatre caravelles et cent cinquante hommes, non pas pour son gouvernement des Indes occidentales, mais pour un simple voyage de découvertes. Rien ne prouve mieux qu'une telle résolution le désintéressement de cette âme, son besoin d'action, l'ardeur qu'elle portait au service de Dieu et des hommes.

Le temps change jiarfois étrangement l'aspect des choses : Colomb, appareillant obscurément de Cadix avec (juatre petits navires, combien no nous semblo-t-il pas, et combien n' est-il pas en effet plus grand, qu'évoluant naguère dans ces mêmes eaux avec une pompe royale, entraînant d'un gcsl(> une flotte, et accompagné des vœux de tout un peuple, qui n'avait d'yeux que pour le contempler, de voix que pour l'acclamer et le bénir.

Mais depuis longtemps l'habitude avait émoussé chez Colomb le sentiment pour nous si vif do ces contrastes. Depuis longtemps il ne jugeait ses propres actes que comme les devait comprendre l'équitable postérité; et ccdui qu'il s'apprètail en ce moment à accomplir, avait à ses yeux toute la grandeur (juOii s'accorde à y reconnaître aujourd'hui.

Il se proposait de reprendre l'exploration de la terre ferme découverte par lui le I''''aoùt I49S, et d'arriver, soit à un (b'Iroil (|u'il soupçonnai! dans les |)arages d'Honduras, soit à une mer libre, qui aurait permis d'accomplir la circumnavigation du globe.

A cet effet, il emmenait avec lui, non plus comme à son précédent voyage, un ramas de bandits et de faméliques chercheurs d'or, mais dos marins choisis, pour la plujjart, des hommes de cœur et de savoir, et, en tète do cette élite, son vaillant frère Ikirlhélomy, (\ni commandait une dos (pialro caravelles.

.\ boi'd do la sienne, la ca[)itanate, il avait son futur historien, son fils lerdinaud.

On verra bientôt pour quelle rude école il l'avait arraché à la mollesse, aux séductions de la plus brillante des cours; mais, si l'on veut savoir avec détail dans quel abîme de misères se trouva tout à coup plongé cet enfant chéri, — il avait environ treize ans, — ce n'est pas ici qu'il le faut chercher. Un exposé complet du quatrième voyage de Colomb ne nous entraînerait pas seulement au delà des bornes de ce récit, il en dépasserait encore le but, en empiétant sur l'histoire d'un monde dont nous nous sommes uniquement proposé de raconter la découverte et de faire aimer le révélateur.

Nous allons donc terminer en donnant un sommaire de cette prodigieuse et douloureuse expédition, à l'effet surtout de relier entre eux et de dater quelques fragments d'une lettre de son auteur.

Après l'habituelle relâche aux Canaries, favorisée par un temps constamment propice, la petite escadre arrivait le 15 juin à la Martinique, et les jours suivants à la Dominique, à Santa-Cruz et à Porto-llico. De là, une des caravelles répondant mal à sa destination, l'Amiral, afin de l'y mieux adapter ou de l'échanger avec retour contre une meilleure, vint jeter l'ancre en vue de l'Isabelle, et demanda aux autorités de cette ville, pnrlui fondée, la permission d'y relâcher pour avaries.

Cette autorisation, qu'on eût accordée au plus obscur pilote, Nicolas de Ovando la refusa à Christophe Colomb.

Celui-ci se vengea à sa manière: il se hâta de prédire à son remplaçant une tempête épouvantable, et le conjura de ne point laisser appareiller une flotte qui se disposait à rapatrier, avec Bobadilla et ses richesses, nombre d'hidalgos mécontents et découragés, à ce qu'ils prétendaient, mais en réalité gorgés d'or à leur suffisance.

On ne manqua pas de se railler de la prédiction, et tandis que Colomb gagnait à force de voiles un petit port qu'il appela le Port-Caché, la flotte appareillait ])ar uu temps des plus favorables.

CliAIMTUK lilXH'Mi:. liC,

Deux jours après elle était jetée à la cùle et il n'eu récluippait (iii'iiii seul navire, le plus l'rèle, et justement eelui ([uï eniporiait et put déposer eu Espagne toute la petite fortune des Colonih.

L'Amiral n'apprit que plus tard ce détail ; il ignorait môme la perte de la llolle, lorsqu'à grand'i)eine il |)ut rallier ses propres navires, ayant beaucoup souffert de la tempête dans un abri insuflisant, et cela quand VhahcHc eùl pu lui offrir un refuge! «Quel liounne, écrit-il dans sa lettre aux rois, quel boninie, en comptant Job lui-même, fut jamais plus malheureux (pie moi 1 Ces mêmes ports que j'avais découverts au péril de ma vie, ou m'y refusa, en ces douloureuses circonstances, un refuge contre la uiort (pii nous menaçait, moi, mes amis, mon frère, mon jeune lils. »

Sa tendresse pour ce dernier était réservée à des épreuves bien plus cruelles, mais aussi à la joie virile de trouver un homme chez cet enfaul.

Entraîné vers la côte méridionale de Cuba, |)ar ce même courant équatorial qu'il avait découvert à son précédent voyage, puis rejeté au large par une série de tempêtes, pendant quatre-vingt jours ses yeux n(> virent iii le soleil, ni les étoiles; ses vaisseaux étaient eiitr'ouverts, ses voiles emportées en lambeaux ; cordages, agrès, chalou])es, tout était perdu ; ses meilleurs matelots malades, consternés, S(! confessaient les uns aux autres; les plus intrépides perdaient courage. — «Mais, écrivail-il auv deux rois, ce (pii déchirait le plus cruellement mon âme, c'était mon lils dont rextrême j(!uuesse ajoutait à mou désespoir et que ji^ voyais en proie à plus tie |)eines, plus de lounucuts (pi'aucun d(! nous. Dieu, sans doute, et non [)as un auti'e, lui prêtait une telle force. Seul il ranimait le courage; et la |)alienc(! des marins dans leurs durs travaux. On eût cru voir en lui un pilote vieilli [)arini les lenipêles, (;hose incroyable, inouïe et ([ui mêlait du moins (piehpie douceur à des peines (pii, seules, m'auraient accablé. »

« Ce n'est pas tout, ajoute-l-il un peu plus bas, un souvenir (pii ni arrache le cœur jiar les épaules, c'est que j'ai laissé en Espagne le ]ilus jeuue de mes

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lils, (Ion Diego, prive de son père et dénué de toute fortune; mais j'espère qu'il trouvera en vos Altesses des princes justes cl reconnaissants qui lui rendront avec usure ce dont votre service l'a privé. »

Lorsqu'il exhalait ces plaintes touchantes, Colomb venait d'être poussé sur les côtes de la terre ferme, à la hauteur du cap Honduras. Un mois après, le 14 septembre, il avait explore'' ces mêmes côtes jusqu'au cap Gracias à Dios, et le surlendemain, il mouillait près de la bouche d'un fleuve, (pie la perte d'nn canot avec tous ses hommes lui lit appeler rivière du Désastre.

De ce havre, où de précieux renseignements sur la richesse métallique de la contrée ne l'arrêtèrent que le temps de les recueillir, il poussa l'illusoire recherche d'un détroit sur le point même où le génie de l'homme finira tôt ou tard par en créer un.

Du commencement d'octobre à la iin de novembre, bien que malade et souvent perclus, il avait relevé dans le plus grand détail — au point que ses gens l'en raillaient — toutes les côtes dites de Costa-Rica, de Veragua, des Mosquitos et de l'isthme de Panama.

Cette exploration si importante pour la science ne s'était accomplie, au reste, qu'en dépit des hommes et des éléments de plus en plus conjurés contre lui. Dans ce havre del rctrete (du cabinet) il avait eu la douleur de combattre des Indiens exaspérés par les sévices de ses compagnons, et bientôt, la [)ression de ces mêmes hommes, démoralisés par tant de misères, l'avait contraint de revenir en arrière jus([u'à un point de la côte de Veragua, où, un instant, le voisinage des mines d'or lui suggéra la pensée de fonder un établissement; mais la mauvaise volonté de ses compagnons, l'hostilité des naturels et de perpétuels ouragans, ne lui permirent pas de donner suite à ce projet, et, le i*' mai 1502, après avoir reconnu l'entrée du golfe de Darien, — sa dernière découverte, — il dut repi^endrc la direction de Saint-Domingue.

Ici nous passerons de plus en plus rapidement sur des calamités si profondes, si répétées, qu'elles en viennent à produire, dans leur détail, la nio-

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notoiiie de l'horreur. Il n'en fallait pas moins pour arracher à une àme aussi ferme que celle de Christophe Colomb les lamentations suivantes: «... En butte à de si nombreuses tempêtes, tourmenté par la fièvre et accablé par tant de fatigues, tout espoir de salut s'était éteint dans mon âme. Cependant je m'armai de tout mon courage, je montai à l'endroit le plus élevé, appelant en vain les quatre vents du ciel à mon secours. Je voyais, autour de moi, pleurer à chaudes larmes les capitaines de guerre de Vos Majestés. Épuisé, je tombai et m'endormis : Dans mon sommeil j'entendis une voix compatissante qui m'adressa ces mots :

« 0 insensé! pourquoi tant de lenteur à croire et à servir ton Dieu, le Dieu de l'univers? que fit-il de plus pour Moïse et pour David son serviteur ? Depuis ta naissance n'a-t-il pas eu pour toi la plus tendre sollicitude? et lorsqu'il te vit en âge d'accomplir ses desseins, n'a-t-il pas fait retentir glorieusement ton nom sur la terre. Les Indes, cette riche partie du monde, ne te les a-l-il pas données ? ne t'a-l-il pas rendu libre d'en faire hommage selon ta volonté ?... Des chaînes qu'on ne pouvait briser fermaient l'accès de l'Océan, il en remit les clefs entre tes mains. Ton pouvoir fut reconnu dans les terres les plus lointaines, et ta gloire proclamée par tous les chrétiens... tourne-toi donc vers lui et reconnais ton erreur, car sa miséricorde est infinie. Ta vieillesse ne sera pas un obstacle aux grandes choses qu'il te réserve : il tient pour toi dans ses mains les plus splendidcs héritages.

« Abraham n'avait-il pas cent ans lorsque lui naquit Isaac? Incertains sont les secours que tu appelles... mais les promesses que Dieu a faites, il n'y manque jamais avec ses serviteurs. Ce n'est pas lui qui, après avoir reçu un service, prétend que l'on n'a point suivi ses instructions, et donne à ses ordres un sens nouveau... Ses paroles ne renferment rien d'équivoque ; tout ce qu'il a promis, il le donne, et avec usure. Voilà ce qu'a fait pour loi le Créateur. Montre à présent, si tu le peux, quel prix l'ont valu tant de dangers cl de maux affrontés pour d'autres. »

190 CIIRISTOI'HE COLOMli.

« Et moi, si accahlé que je lusse par la souiïraiice, j'eiiteiHiais clairoiiieiit tout ce discours, mais n'ayant pas la force d'y répoudre, je pleurai luuui)lement sur mes erreurs. La voix alors acheva en ces termes :

« Espère, prends courage, tes travaux seront gravés sur le marbre et ce sera justice. »

Ces passages dont les meilleurs juges ont comparé la sublimité à celle des Écritures, font partie de la fameuse pièce, justement et à plus d'un lilre appelée la lettre rarismne.

Lorsque Colomb écrivit aux deux rois cette lettre (|ui, conliée à des sauvages, n'arriva que par miracle à sa destination, il avait dû, ajjrès treize mois de tortures, s'échouer sur une plage de la Jamaïque, avec les deux seuls navires qui lui restaient. Le brave Diego Mendez et un noble génois de la maison dcFiesque, s'étaient bien aventurés sur une pirogue de sauvages poiu' aller demander des secours à Saint-Domingue, mais on n'avait i)lus de nouvelles d'eux et on les tenait pour morts.

Une position si désespérée sendjlait ne pouvoir [tlus s'aggraver pour l'Amiral, lorsque, d'une part, ses hommes, après une révolte dans laquelle il faillit périr, l'abandonnèrent presque lous et se répandirent en pillards dans l'intérieur de l'Ile; en même temps les indigènes, las de pourvoir à ses besoins, entreprirent de l'affamer.

A cette menace, suivie d'un commenceuHîiit d'exécution, Colomb retrouva tout à coup cette fertilité d'esprit que |)lus haut nous n'avons pas craint de conqiarer à celle d'Ulysse. Se rappelant, à propos, qu'une éclipse de Iuik; élait imminente, il prédit aux sauvages récalcitrants, qu'en punition de leur conduite, la lune s'apprêtait à leur refuser sa lumière.

On comprend aisément ce qui s'ensuivit : le disque de la lune s'étant en effet éclipsé, les sauvages se crurent perdus; ils accoururent en foidc se jeter aux pieds de Colomb qui, désarmé surtout par leurs offrandes, leur rendit l'éclat de la lune en échange des })rovisions qu'ils s'étaient hâtés de lui ap])orler;

CIIM'ITIiK ItlMKMR.

l*ar siircroil do honnc fortune, à pon do jours do là, il roçiit de Snint- I>(imiiifiii(' ini potil loiiuo;iii de vin cl nn qnnriior do jiorc, avoc promosso

(l"iin naviro qui procliaiiioinonl lo viondrait, quérir avec tout son niondo. ('/('■lail, poiirlo niouionl, tout ce quo daif^nait offrir à ('olomb co niômo Nicolas do Ovando, (|iii lui avait prf'cr'dciiinii'iil rol'iisô la lihi'o praticpiodo Vhdhrilf.

Au reste, le navire suivit d'assez près la promesse, et on va voir, en outre, que le politique Ovando n'avait pas perdu de temps pour se mettre en état de recevoir convenablement et sans risques, Christophe Colomb et son frère Barthélémy.

On n'a oublié, j'espère, ni les visites de ce dernier à la reine Ânacoana, ni la profonde sympathie qu'avait toujours éprouvée cette noble femme pour les Colomb, et on peut en conclure que le jaloux Roldan en avait touché quelque chose au lâche Ovando, qui d'abord y avait attaché fort peu d'importance; mais l'approche des Colomb — leur ombre eût suffi, — et pour le couj) l'absolue nécessité de les accueillir, avait inspiré à cet habile homme la crainte de je ne sais quel complot, qu'il lui importait de déjouer.

A cet effet, et ne voulant pas d'ailleurs faire trop attendre des hôtes tels que l'Amiral et l'Adelantado, il avait couru, en personne, offrir le divertissement d'un carrousel à la belle reine de Xaragua. Celle-ci n'avait pas manqué de s'y rendre avec toute sa cour et les principaux personnages de la contrée, et la fêle commençait à peine, que les preux chevaliers d'Ovando, celui-ci en tète, se jetèrent sur les Indiens désarmés, en firent un affreux carnage, brûlèrent vifs quatre-vingt-quatre de leurs caciques, et ne laissèrent que des cendres aux lieux où s'élevait la veille encore la riante capitale du Xaragua.

Quant à la reine, après on ne sait quel odieux simulacre de procès, elle subit, en place publique de l'Isabelle, l'ignominieux supplice de la corde.

Telle fut la fin de la Fleur-d'Or, delà belle reine Anacoana, dite l'Amie des Espagnols.

Tandis que ces horreurs se passaient dans le nouveau monde, une autre reine marchait de douleurs en douleurs vers une tombe où avec elle allaient s'ensevelir les dernières espérances de Christophe Colomb.

Lorsque celui-ci rentra en Espagne après de nouvelles traverses, la santé d'Isabelle était tellement affaiblie qu'il ne pût tirer d'elle aucun secours, non-

CIIAI'Ili;!-; IIIXIKMK. l'JU

sculciiu'iit pour SCS projets, mais mémo pour la simple reconnaissance de ses droits.

Liii-nième, d'ailleurs, il se trouva arrêté à Séville par des douleurs rhumatismales dont il souffrait depuis longues années et qui, aggravées par l'âge et par des fatigues récentes, le tenaient maintenant cloué sur un grabat d'hôtellerie. C'est de là (juc son ardente imagination lui montrait assiégée par ses ennemis l'oreille du roi Ferdinand, auprès duquel il appelait eu vain l'iatercession jadis si puissante de son bon ange.

Isabelle respirait encore cependant, et de ce qui lui restait de vie, elle en voulut donner une part à son serviteur vénéré. Un envoyé de l'Amiral, le lidèle Diego Mendez, fut reçu par elle. De son lit de douleurs elle entendit, elle accueillit avec ferveur, non la défense, mais l'apologie de Colomb; elle ap[)rit ce que lesFonseca, les Bobadilla, les Ovando avaient fait de ses colonies ; elle donna des larmes à l'horrible fin de la noble et touchante Anacoana; elle se promit de la venger si Dieu lui en laissait le temps, et jura que le meurtrier aurait d'elle « une place qui n'aurait jamais été occupée. »

Ces dispositions de la reine furent pour l'Amiral la dernière consolation qu'il devait recevoir en ce monde. Sa santé ne lui permit de s'en prévaloir directement auprès du roi que quand sa noble amie ne pouvait déjà plus intercéder pour lui que dans le ciel.

Isabelle expira le '20 novembre 1504, et à dater du jour de cette irréparable perte, Colomb n'obtint plus de Ferdinand que des promesses dilatoires, de stériles marques d'estime, des égards insultants en ce qu'ils semblaient accordés seulement à l'âge, à la faiblesse.

Colomb, cependant, n'avait jamais été plus jeune d'esprit niplusactil, sinon plus valide de corps. Mais les privations, le froid, le dénùment et surtout la continuité des déceptions et des outrages qu'on lui infligeait systématiquement, hâtèrent la (in d'une vie ([uela Providence ne jugeait plus utile à ses desseins.

CHHISTOPIIK COLOMB.

11 ftillut dix-huit mois encore, pour que les délais de lajustice humaine ayant mûri celle de Dieu, le révélateur d'un monde nouveau pût rendre enfin son âme au Créateur de tous les mondes.

Ce fut dans une pauvre auberge de Sévillc, le 20 mai 1500, que, se sentant rappelé par son Maître, Colomb demanda de lui-même les derniers sacrements, qu'il voulut recevoir, comme l'avait fait Isabelle, sous l'habit du tiers ordre de Saint-François.

Le jour de l'Ascension fut le jour de sa délivrance. A midi, après une agonie de quelques heures, il proféra hautement ces dernières paroles du Sauveur mourant sur la croix :

In mamis tuas, Domine, commendo spirituni meum.

Et il expira.

Christophe Colomb disparut de ce monde presque aussi obscurément qu'il y était entré; la cause en fut principalement dans l'immense révolution qu'il y avait faite. Telle était l'impulsion donnée par lui aux voyages de découvertes, qu'en moins de quarante-cinq ans, les côtes des deux Amériques étaient en grande partie relevées, tandis qu'à l'intérieur de vastes empires étaient conquis. On comprend qu'au milieu d'un tel mouvement, le bruit de la mort de Colomb ait été couvert, dans l'ancien et le nouveau monde, par celui qu'y faisaient sa vie et son œuvre. Sept années s'étaient écoulées, que les poètes chantaient encore le grand révélateur comme un homme vivant; beaucoup, même en Espagne, ne furent informés de sa mort qu'après ce laps de temps, et grâce seulement aux splcndides mais tardives obsèques qui lui furent faites par le roi Ferdinand.

Inhumé premièrement dans le couvent des Franciscains de Valladolid, le corps de Christophe Colomb fut transporté à Séville, et, après un pompeux office, confié à la Chartreuse de Sainte-Marie des Grottes, où il demeura jusqu'en 1550. Réclamé à cette époque par la caj)ilale de Saint-Domingue, il fut déposé dans la cathédrale de cette ville et y resta jusqu'en 1795, année où l'Espagne, dépossédée de Saint-Domingue par la France, emporta à Cuba ces précieux restes, dont nul n'oserait dire qu'ils ont fait leur dernière étape.

La postérité de Colomb brilla un moment d'un très-vif éclat après la mort de son auteur. Celui-ci avait à peine fermé les yeux que son fils Diego, en

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faveur duquel il avait fondé un majorât, fut d'abord mis en possession d'une laiblc partie des biens paternels. Bientôt, marié avec dona Maria de Tolède, nièce chérie du duc d'Albe, il dut à cette alliance presque royale de remplacer enfin le traître Ovando dans le gouvernement de Saint-Domingue. Là, sous l'inspiration de ses deux oncles, Barthélémy et Diego, il poursuivit les plans de son père, et rendit à son souverain des services payés d'une même ingratitude, jusqu'à ce que, également rappelé pour rendre compte de ses actes, et reconnu de même innocent, il mourut en Espagne, abreuvé des mêmes dégoûts.

Peu de temps auparavant, Barthélémy, créé gouverneur de l'île de Mona, et Diego, le second frère de l'Amiral, étaient morts à Saint-Domingue, près de leur nièce la vice-reine, sans laisser de postérité, non plus que Ferdinand Colomb. Celui-ci survécut à ses oncles jusqu'en 1559. Historien et géographe distingué, on a de lui la biographie la plus autorisée de son père w.

Des cinq enfants que Diego Colomb, fils aîné de l'Amiral, avait eus de dona Maria de Tolède, l'aîné, don Luiz, obtint, en 1557, le titre de duc de la Veragua et de marquis de la Jamaïque, <ivec un majorât de vingt-cinq lieues carrées sur la terre ferme.

La lignée niàle et légitime de Christophe Colomb s'éteignit en 1578, en la {)ersonnc du quatrième amiral qui ait eu droit de porter ce grand nom; mais le titre de duc de la Veragua est encore aujourd'hui porté avec distinction par une branche collatérale de l'illustre maison de Colomb.

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