‹ Christophe Colomb et la découverte du Nouveau monde [microformChapitre 17 sur 18 · CII.M'ITKK IinilKMi;. U · texte numérisé non relu

CII.M'ITKK IinilKMi;. U

Au iiiiliou d'une toile confusion, l'on eût pu voir, si chacun n'eût fernic les yeux sur ce nouveau genre de fraude, des formes humaines se dresser furtivement du fond des embarcations, et se glisser de même ))ar les sabords dans l'intérieur des navires. C'étaient des passagers de contrebande, et parmi eux plus d'un tils de bonne maison, tant la fièvre de l'or avait di'jà gagné, en Espagne, toutes les classes. Plus de trois cents individus, la plupart mal famés, et même coupables de crimes, j)arvinrent ainsi à déjouer la surveillance des chefs de l'expédition. Ils formèrent plus tard le noyau de l'opposition (jui fit avorter les vues les plus sages et les jikis pures de l'Amiral.

Bientôt, au signal du départ, à ce coup de canon cpii retentit dans tous les coMirs et qui en a brisé jdus d'un, l'on vit se détacher de clnupie navire la grappe de canots qu'il semblait traîner pendue à sa coque. Le vide s'était déjà fait autour de la Gracieusc-Maric, qui, on le sait, ]>orlait l'Amiral et s(ki pavillon; une seule embarcation y était encore amarrée, fixant sur elle tous les regards. Un adolescent et un enfant descendirent dans ce canot, cpii aussitôt lit force de rames vers le port. C'étaient les fils de Christophe Colomb. Ils envoyaient des baisers à leur père.

Deux heures plus tard, l'escadre n'était plus en vue, et après dix jours de navigation elle touchait à la Gomera, une des Canaries.

Âprèsunc courte relâche dans ces îles, où il compléta ses approvisionnements de semences et d'animaux domestiques pour la future colonie, Christophe Colomb fit mettre le cap beaucoup plus au sud que lors de son premier voyage et, le 5 novembre, après vingt et un jours d'une traversée à peine contrariée par quel(|ues heures de gros temps, il pénétrait, suivant ses prévisions, dans le group(> le plus méridional des Antilles.

Ce jour étant un dimanche, le premier après la Toussaint, la première île découverte re(;ut le nom de Dominique, qu'elle porte encore aujourd'hui. l/Ainiral en prit possession dans les formes accoutumées; puis, comme d'ha-

bitude, il y lit ériger une croix, la première qui, dans le nouveau monde, ail élé bcnile par un ministre de l'Église.

Ce prêtre, que tant de circonstances a})pelaient mieux que tout autre à remplir un tel ministère, ce moine, auquel étaient encore réservées pour plus tard l'honneur et la joie de dire la première messe qu'ait entendue le nouveau continent, c'était, et remerciez-moi, cher lecteur, de vous avoir ménagé cette surprise, c'était le père Juan Perez de Marchcna. Isabelle l'avait choisi comme un délégué de sa conscience pour accompagner Christophe Colomb. Elle avail voulu qu'il représentât à la fois deux des personnes de cette triade mystique à laquelle, après Dieu, était due la découverte du nouveau monde.

Ce mystérieux concert entre le génie individuel, l'Eglise et la souveraineté, pour l'enfantement d'une si grande œuvre, ne devait clairement apparaître que de nos jours. 11 n'a pas fallu moins de quatre siècles pour rendre à la ligure de Juan Perez les justes proportions que la modestie de ce personnage, le manque de documents et les préjugés de quelques écrivains avaient dissimulées ou amoindries. Son concours, sa présence même à la deuxième expédition, ont presque toujours été passés sous silence par les historiens des deux derniers siècles. On les avait même contestés devant les témoignages contemporains les plus formels. On les taira peut-être bien encore, mais on ne les niera plus, grâce à M. Iloselly de Lorgnes, qui n'a pas rendu que ce seul service à la vérité religieuse et historique... et à l'auteur de ce récit.

Juan Perez de Marchena vit donc enfin, lui aussi, et un des premiers, ces nouvelles terres découvertes par son ami. Mais, en même temps qu'il en admirait les splendeurs, il en put voir les harmonies profondément altérées par la main de l'homme, et les richesses de toute sorte détournées de leur fin jiar l'avarice et la sensualité.

il eut aussi à méditer douloureusement sur cette loi dure, mais formelle, qui, partout où la force est unie à rintcUigencc, lui asservit la mansuétude et la candeur.

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(loloml) no l'ignorait pus, celto loi; anssi, avoc la jiislosse de sens qni lui révt'lail à la ibis la constitution physique et morale tin inonde, avait-il deviné d'nn même coup d^eil les lieux habiles par les féroces cannibales et la supériorité intellectuelle de cette race sur les timides peuplades des contrées voisines.

La première lerre qu'il découvrit après la Dominique, où il ne crut pas devoir s'arrêter, et Marie-Galante, qui ne le retint pas davantage, justifia de point en jjoint ses appréciations.

Cette île, dont il changea le nom caraïi)e de Tanupieira en celui do la Guadeloupe, était richement boisée d'arbres odoriférants, chargés de fleurs el de friiils à iirol'usion. Dès ses ])rciniers pas, il y rencontra des cultures bien entendues et soignées. De nombreux villages, abandonnés de leurs habitants, témoignaient plus clairement encore d'une civilisalion relativement assez avancée. Les maisons, solidement consiruites île matériaux légers connue le voulait le cliuial, étaient spacieuses, bien distribuées pour la salubrité et l'agrément, ornées i)res(iue toutes de galeries ou de porti(pies extérieurs. On y remarqua des hamacs en lilet de coton, anssi connnodes qu'élégants, et divers meubles et ustensiles travaillés avec un art et une patience surprenantes; entre autres de grands et beaux vases de lerre, dont plusieurs contenaient des morceaux de chair humaine cuits et prêts à être servis.

Des têtes fraîchement coupées, des m(Mubres d'hommes et de femmes, étaient placés dans des sortes de garde-manger ou pendus dans des cuisines pêle-mêle avec des quartiers de chien et d'iguane, des perroquets, des oisons, des canards.

L"anthropo|)hagie n'élait donc pas là un l'ait accidentel, déterminé, comme on l'a observé dans la plupart des cas, par une question d'animosilé, de vengeance, ou par une su|)erstiti()u (pielconque; c'était nue salisfacliou donnée à la sensualité, un usage conunun, et rendu plus exécrable, s'il est possible,

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(IIIIISTUI'IIK COl.OMU.

par l'abondance et la vaiiélé de denrées animales el végétales donl jouissaient ceux qui la praliquaienl.

Un peut |)enser à quel point d(; telles horreurs arilii^èrenl le pacilicpie Juan erez, si bien préparé (|u'il y eiU été par Coloinl). Une seule chose éloiinait ce dernier, lanl ede élail contraire à ses prévi-

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sions. I] 110 compronnif |)as qno CCS Caraïbes, donl, le courage égalait la barbarie, ireiissent opposé aucune résistance à son débarquemenl et qu'ils enssont laissé à sa merci tout ce que leurs cases contenaient de plus précieux. Bientôt, ce[)endant, n'y voyant pas plus d'armes qu'il n'avait aperçu de pirogues sur le rivage, il en conclut qu'avant son arrivée ils étaient partis |)oiir quelque ex])éditi()u de guerre, ne laissant dans l'Ile, avec les femmes et les enfants, qu'une très-faible partie des leurs.

Cette supposition ne tarda pas à être confirmée par des femmes d'une autre race dont on avait eu d'autant moins de peine à s'emparer, que, prisoiuiiéres des Caraïbes, elles n'avaient d'autre perspective que d'être dévorées lût ou tard et de servir, en attendant, comme esclaves ou comme épouses.

Celles qui avaient dû à leur beauté ce dernier avilissement n'étaient du reste pas |)lus privilégiées que les autres : elles étaient mangées dès qu'elles avaient cessé de plaire, et toujours avant rage où leur chair aurait pu commencer à perdre de sa qualité.

Il en était de même des fruits de ces unions effroyables, et Juan Ferez, qu'étonnait l'extraordinaire embon|)oint de ces pauvres enfants, apprit qu'ils le devaient aux mêmes moyens à l'aide desquels nous obtenons les plus délicates et les moins fécondes de nos volailles.

Christophe Colomb recueillit toutes ces victimes, à l'exception de quelques femmes, qui, parées et pourvues de toutes sortes d'objets faits pour séduire des sauvages, furent députées aux familles caraïbes qu'on savait s'être réfugiées dans les bois. Les malheureuses revinrent bientôt dépouillées et horiiblcMient maltraitées, sans que personne eût voulu seulement les entendre. On les emmena avec les autres, et l'occasion s'en étant bientôt présentée, on s'empressa de les rapatrier.

Toujours animé du désii' de rencontrer ces Caraïbes, dont l'énergie lui promettait d(!s alliés plus utiles, et nuMne un jour des chrétiens plus fervents que les débiles et voluptueux (iiguaïens, l'Amiral ipiilta la Guadeloupe, se

flattant de surprendre la petite escadre rpii en était partie pour aller faire aux environs sa provision de chair humaine.

Chemin faisant, il découvrit et nomma Tile de Monserrat, qui venait d'èlre entièrement dépeuplée par ces mêmes Caraïbes.

Il nomma encore Sainte-Marie de la Rotonde et Sainte-Marie l'Ancienne, aujourd'hui par abréviation Antigoa.

Une autre lie, que l'on croit être Saint-Martin, n'était ni moins fertile, ni moins bien cultivée, ni moins abandonnée de ses habitants. Un détachement de vingt-cinq hommes conduit par Colomb venait, après l'avoir explorée, d'y recueillir quelques captifs, lorsqu'il rencontra en inerune pirogue avec quatre Indiens mâles et deux femmes, dont une, portant les attributs des caciques, avait près d'elle son fils adolescent.

Profitant de la stupéfaction qui semblait les avoir changés tous en statues, Colomb fit gouverner de façon à leur couper la retraite. Les statues alors s'animèrent, et, .sans égard au nombre de ces étrangers, ni à la foudre qui jiartaitde leurs mains, hommes, femmes, enfant, commencèrent à ajuster froidement les Espagnols et à les percer de ilèches empoisonnées.

En un clin d'œil, le détachement comptait déjà plusieurs blessés et deux hommes tués de la main même de la reine, lorsqu'une manœuvre hardie lança le canot sur la |)iroguc, et la lit chavirer. Mais les Indiens, moitié plongeant, moitié nageant, n'en continuèrent pas moins à cribler de flèches le groupe compact de leurs ennemis.

L'issue définitive de ce combat est rapportée diversement; mais on convient que l'adolescent, percé d'outre en outre d'un coup de pique, ne tarda pas d'expirer, malgré les soins qui lui furent donnés à bord, a ne montrant pas moins de fermeté, — au dire d'un lémoin oculaire, — que si c'eût été un lion de Libye. »

Quant à son héroïque mère et aux quatre guerriers qui avaient combattu près d'elle, s'il en faut croire le même chroniqueur, « ils étaient tels que nul

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ii(> los cùl pu bonnement regarder, sans que d'horreur le conir et les on- Irailles ne lui eusscnl tressailli, tant IcMir regard était liideux, terrible et infernal. »

Pour le coup, il n'y avait pas à s'y tromper, Colomb avait eu al'faire à de vrais Caraïbes.

Il dut cependant renoncer à faire pour le moment plus ample connaissance avec cette race iiilré})ide. Le temps le ))ressait, et il lui fallut poursuivre sa mute vers Saint-Domingue, où il arriva eu j)eu de jours, après avoir encore relevé sur son passage les îles Sainte-lh'oix, Saiute-lh'sule, Saint-Jean-Bapliste et le groupe d'Ilots innombrables auxquels il donna le nom d'archipel des Onze-Mille-Yierges.

A la grande surprise de tous ses marins, qui le voyaient se diriger dans ces nouveaux parages comme s'ils lui eussent été familiers, l'Amiral vint mouiller le 22 novembre, ainsi qu'il l'avait annoncé, dans ce même golle de Samana, où il avait laissé, onze mois précédemment, une garnison espagnole.

Une chaloupe fut immédiatement envoyée en reconnaissance à l'embouchure du Fleuve d'Or, et là, le premier objet que l'on rencontra, ce fut, attaché à deux troncs d'arbres disposés en forme de croix, un cadavre dont l'étal de putréfaction ne permettait pas de distinguer la race.

il en fut de même d'un second et d'un troisième et de ])lusieurs autres, jus- (|u'à ce (ju'eulin la barbe qui tenait encore aux chairs de l'un d'eux ne permit plus aucun doute à ce triste égard.

Tous ces crucifiés étaient bien des Européens que le courant du fleuve portait comme m procession au-devant de leurs frères.

Il y avait dans un si lugubre spectacle mieux qu'un présage du sort éprouvé par la garnison. Bientôt, en effet, on apprit qu'elle avait été, jusiju'au dernier homme, brûlée avec le fortin, ou massacrée, en divers lieux, par le caci(|ue de la Maison d'dr, h; l(!rrible Caonabo, un Caraïbe.

loi r.iniiSTOi'iiK roi.oMiî.

Anacoana avait-elle perrlii tout empire sur son sauvage époux, on hien, en présence des crimes commis par les Espagnols, les avail-elle abandonnés à la juste vengeance de son peuple, c'est ce qu'il fut difficile de discerner dans les rapports du lidèle Guacanagari. Ce (^lief, dont on n'a pas oublié le tendre respect poui' Colomb, était veiui en toute liàte à sa rencontre, dès «pi'il l'avait su de retour. A l'en croire, il av;iit lont fail pour prévenir et empêcher la catastrophe, jusqu'à combattre, en j)ersonne, contre son allié Caonabo. Il alh'gnait une feinte blessure, comme preuve de sa sincérité. Cette fraude, bientôt découverte, le fit soupçonner d'une trahison à laquelle l'Amiral refnsa toujours de croire. Et l'événement donna raison à une confiance qui, n'eùt-il l'ail (pie la simuler, aurait été de bonne politique.

On n'en jugea pas ainsi dans son entourage; il eut à repousser, à cette occasion, des conseils aussi peu sensés que violents, et bientôt des imputations suggérées par l'extermination de la naissante colonie. La vérité est cependant qu'il avait laissé à celle-ci des instrncti'ons de la ])kis admirable sagesse, — on les possède, — et qu'une seule, la jjIus formelle, celle de ne jamais coucher hors du fortin, eût rendu impossible la catastro])he dont un Boil el uiiFonseca osèrent accuser son imprévoyance. En effet, il n'avait pas été silôt parti, que son délégué, Diego dcArana, avait vu son autorité méconnue sur les points les plus essentiels ; non contents de traiter les Indiens avec la plus affreuse barbarie, la plupart de ses gens avaient quitté la forteresse pour vivre au dehors, dans des cases, où ils prenaient pour compagnes ou viclimei: de leurs orgies les femmes des liuliens les plus dislingués. A peine le commandant pouvait-il retenir chaque soir, au fort, une dizaine de ces imprudents, el encore se refusaient-ils à faire sentinelle pendant la nuit.

Sans cette division et cette incurie, révélées à Caonabo par une population onti'ée, jamais ce chef n'eût même songé à tenter ce massacre dont la responsabilit(' doil peser tout entière sur ses victimes.

Quolipéil en fût, l'esjjoir d'une eoncpiêie pacifique était désormais perdu,

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l'I la rrsistaiico des liuliciis avail Irouvc un iiisliyalour ri nu chcl^iuc l'Aïuiral se réserva de cliùlier ri d'abaltre en teni|)s opportun.

l*onrle moment, ce (pii le pressait davantage, c'était de créer nn cenire d'action, et au besoin, de défense, autour du({uel pût se grouper avec séciu'ité la colonie européenne. A cet efl'et, il avait inslilut'', dès l'arrivée, une commission qui eut hientùt trouvé l'emplacement le plus l'avorahlc (pi'on put rêver. Les eaux, la pierre, les bois de charpente, rien n'y mauipiail ; et bientôt, grâce au concours des Indiens paciliés [lar la seule présence de l'Amiral, s'éleva pour devenir un jour la ca|)itale espagnole de Saint-Domingue, une petite cité qui, le i) janvier, jour anniversaire de la prise de Grenade, reçut 1(! nom d'Isabelle.

Deux mois avaient sufli pour improviser cette ville avec ses défenses. Pans le même espace de temps, certaines graines venues de l'ancien continenl avaient déjà frucLilié dans ce terrain merveilleusement favorable, grande ressource pour la colonie menacée de disette par rinsuflisance des provisions apportées d'Europe.

Colomb, qui, on b; sait, se trouvait malade au moment du départ, avait éti' indignement trompé sur la quantité et surtout la ([ualité de toutes les denrées, médicaments, bêtes de somme et objets d'échange embarqués par provision sur la flotte. Ainsi préludaient à leurs innombrables cl interminables méfaits ces fournisseurs de la marine aux([uels iNolo réservait une place de choix et des supi)lices à part dans l'enfer.

Leurs fraudes reconnues et dénoncées ne mancpièrentpas, on peut lecioire, d'ajouter ces importants personnages ù la liste des ennemis (pu- s'était déjà (ails l'Amiral.

Parmi ceux-ci, les f)lus dangereux, par nu reste d'attaches et de crédit qu'ils avaient ganh'; à la cour, étaient ces hidalgos, tons plus ou moins déclassés et endettés, dont j'ai déjà dit un mot en passant. Venus à la suiti' de Colomb, dans la pensée de s'enrichir en peu de jours, dans une oisiveté pleini'

loO CIIUISTUI'III-: CUI.U.MIÎ.

(le délices, ils s'en prenaient à lui de déceptions dont ils n'auraient dû accuser qu'eux-nicnics.

Contre toute raison et toute apparence, ces mécontents trouvèrent un appui moral dans le père Boïl, vicaire apostolique de l'expédition, letiuel avait dû à une erreur de nom sa nomination à ce poste important. Homme intègre, du reste, et de mœurs i)ures, mais politique à la l'ois sombre et puéril, qui ne pardonnait pas, entre autres choses, à Colomb de lui avoir refusé la lète de Guacanagari. Le ressentiment lui fit épouser les griefs de ces nobles fainéants, qui se plaignaient surtout d'être soumis à un égal partage dans les rudes travaux manuels et les faibles rations de vivres distribuées entre tous les colons.

(.'ette mesure, rendue indispensable par les raisons que l'on a vues, un chrétien, un religieux, homme de cour, à la vérité, osa proposer à Colomb de la rap[)orter, et sur sou refus, il l'excommunia.

L'Amiral vice-roi des Indes répondit à cet analhème sans valeur, — il n'eût jamais été ratifié, — en réduisant d"un quart la ration déjà fort réduite des protégés du père Boïl.

Là-dessus, nouvelle excommunication, mais majeure, celle-là.

Et réciproquement, nouvelle; réduction de ration, mais totale, pour le coup; une réduction à rien.

Ce que voyant, h; père Boïl, mis au ])ain sec cnuiine un écolier, leva la double excommunication, et Colomb rétablit la ration dans sa dcmi-iiilégrité première.

Malheureusement, cette scandaleuse comédie, tout beau(pry eût été le rôle de Christophe Colomb, exaspéra un parti hostile à ses vues et à sa personne, si bien qu'ayant, vers ce temps-là, renvoyé en Espagne douze des navires de la flotte, il sut que les dénonciations les plus calomnieuses y accompagnaient ses dépêches aux deux rois.

I*resque au même moment, aidé de son frère Diego, qui gagua là ses épe-

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idiis, il (lui srvii- foiilic mit' ('iiiotioii soiilcvrc |t;ii' les liidaiyos el soiik'iiiic par liiidi^iic i'('|iirseiilaiit (l(^ laiilorilr .spii-iiuclle.

Celle lâche iiilriyiie ('loiilTée, Coloiiil» ne se venj^va du |iére Boil (|ueii 1(^ (•(iiii|)reiiaiil dans un conseil chargé, |)endaiil l'absence du vice-roi, de ^gouverner la colonie sous la présidence dcDie^o.

Mais le père Jîoïl n'était pas de ceux (|uc désarme la ^énérosilé d'un adversaire. Lorsque l'Amiral pai'lil d'Isabelle dans le double but d'ajouter à ses premières découvertes et de soimiettrc les Cai'aïbes, il laissait derrièrt; lui des ennemis bien plus à craindre ([uc tous ceux qu'il allait alfronler.

Déjà, dans nne première exploration arnur, il avait posé les jalons militaires et scientifiques de cette seconde expédition qu'il devait rendre définitive. La constitution politi(|ueetgéologi(|ue de l'ilene lui ('tait plus inconnue. Il en savait à peu |)rès les lleuves reconnus auril'ères et les i;iscnienls tenus pouitels; il la savait l'éodalenient divist'c entre ciu(| principaux scij^neurs, dont relevaient nu assez graïul nombre de l'eudataires.

De ces cin(i petits l'ois, le |)lus noble était (iuariouex ; le jilus bellitpieux Caouabo, (pii, sorti d'un rang obscur, même |)armi ses compatriotes les Caraïbes, avait dû l'empire à sa bravoure et surtout à iamour d'Auacoana.

Au premier appartenait l'innuense et fertile plaine qui s'appelle encore aujourd'hui du nom que lui donna Colomb, la Vega lleal C'était sur ses États (pi'ou avait élevé d'atitoril('' la nouvelle cité d'Lsabelle.

Caonabo l'égnail sur la partie la |)lus iU(''ridiouale et la plus montueusc de nie.

Kntre la résidence la plus habituelle de ce chef et la ville espagnole Colomb avait l'ait ('lever un fortin dont il avait laissé le commandement à un l'edro Margai'it, (pii lui devait toiU el (pii di'jà ('(uispirait contre lui. Le sachant, comuieon l'a \ii, meiiact' d'une attaque (pi'il jugeait ne pouvoirèlrc bien s(''rieuse, et pcusaul (ju'un renfort suffirait à cet officier, dont ilconnaispail mieux la >alt'Ui- (pu; le caractère, il lui envoya soi\anle-di\ hommes de

i:,S CiilllSTUIMIK COl.O.MIi.

ciloix. Après (iilui, iciiicltaiil, à luic occasion pliis iiiùrc de prendre Ini-Mièiiie la direclion d'une guerre offensive, il mil à la voile avec trois caravelles moulées par des marins dévoués, el de Palos pour la |)liiparL. Juan l'eroz raccompagnail, ainsi quelle fameux cosniograj)hc Jnaii de la Cosa, el enire autres hommes distingués et iidèles, le luédecin Chanca, auteur d'un journal (|ue nous avons déjà cité.

Les faits les plus remanjuahles de ce voyage, dont le détail nous enlraiuerait à trop de répétitions, furent la découverte de l'Ile de Jamaïque el l'exploration de presque toutelacôtc méridioualedcCuha, oùColond) seconlirma, d'accord avec tous ses plus savants compagnons, dans la fausse opinion (pie cette ile était l'extrémité occidentale de l'Asie.

A la Jamaïque, il rencontra, sinon précisément des Caraïbes, du moins une race intelligente, belle, industrieuse, énergique, qu'il eul à combattre el à vaincre plus d'une fois avant de faire amitié avec elle.

Celui qui contribua le plus à amener cette paix éphémère, hélas! fui un vieillard paraissant au moins octogénaire, qui tint à l'Amiral un discours d'une élévation, d'une onction, d'une charité si surprenantes chez un sauvage, que Colomb eu fut pénétré juscpi'au fond del'àmc. Il laissa voir cette impression, et le vieillard, saisi à sou tour (I'iuk; vive syuq)athie pour ce chef si puissant et si doux, ne pouvait plus se résoudre à le ipiiller; il voulait le suivre « au pays de l'aurore, au ciel. » Les prières de sa fenmie el les larmes de ses enfants le retinrent.

Cette rencontre au bord de la mer, au milieu des splendeurs virginales d'un mondt! nouveau, au pied d"un aulel de gazon où Dieu venait de descendre à la voix du père Marchena ; celte pieuse idylle éclose au |»oinl de partage d'une viedésormais vouée au seul malheur, dut laissera Colomb une impression i\\tnc fraîcheur, d'une suavité ineffables.

Des scènes d'un autr(> ordre ravirent dans les mêmes parages cet eidhousiaste contemplateur de la nature.

ciiAi'iTiii; III I II i; mi;. ,-,(,

Tantôt l'horizon (Hait envahi par des nnées de papillons anx couleurs «•clatantes, ou sillonnr d'immenses légions d'oiseaux marins; lanlôt la teinte de la mer passait subilemenl du blanc le plus vif, le plus radieux, au noir le plus intense, et à peine avait-elle re])ris sa limpidité, qu'elle disparaissait sous des myriades de tortues accomplissant leurs migrations périodiques vers les plages brûlantes, dont le sable allait recevoir et couver leurs reids. Telle ('■lait la force d'impulsion (le ces masses tlottaules que la marche des navires CM fui plus (l'une fois ralentie.

De plus s('ri('ux obstacles relardd'rcnt le retour de (lolonib àSaint-Domingin% cl cpjand il eul (îulin ajouté à S(>s découvertes le cap le plus oriental de celle ile, après avoir lutté près d'un mois contre des tem|)èles (|U()ti(liennes, il lomba comme foudroyé au moment même o('i il s'apprêtait à foi'cer les r(>pair('s (les Caraïbes.

L'étrange mal (pii jtaralysa à la fois son corps el sou àme parait avoir élé une sorte de catalepsie, (|ue le docteur Cliauca allribue à des veilles Irop r(''llérées. Il ajoute (jue ses com|)agn()ns pi'ii'cnl le parli de le Irausporicr, « comme (lemi-nu)rt, à la cilé (risabelle. »

Mais celle défection d'un corps trop longlemps surmené |)ar une volonlé infatigabb^ ne devait cire ipie passagère. Elle n'en durail pas moins depuis cin(| longs jours et autant de miils, lorsque, au milieu des limbes où llollai! la pensée (lu pauvre malade, s'ébaucha en lui la perception d'un lieu disliucl el d'une voix connue et clièr(>; il li( un effori surhumain, connue s'il eùl rompu des chaînes, se di'essa sur son s(''ant, ouvrit les yeux, les referma anssih")! en versant des larmes, (!l laissa retomber sa léle sur la robiisle épaide (l(> son frère Uarihélemy.

— Il l'a reconnu, dil Diego; il vivia.

— Il pleure, disail .luan l'erez; il est sauvé.

C.dlondi (''lail bien sauvé en effel : p(nn' dominer nue siliialicui donl les iliflicnlles n'avaient pas peu c(nilriliM('' à l'aballre, il se senlail (omnie doidih'

ClIlllSTOf'IlK COLOMIi.

|i;ii' la présence de ce frère qu'il sa va il aussi énergique, aussi intelligent que dévoué.

Barlliéleniy étail en France, où il ^^§1 chercliail, un patron à Christoplie, lors{|ue, sui' la nouvelle de la découverte du nouveau inonde, notre roi Charles VIII lui avait lait un pré- I sent magnillque, jiour qu'il put sans I retard rejoindre son frère en Espagne. Mais, quel([ue liate qu'il eût faite, il n'avait pu arriver qu'après le départ de la seconde expi'dition.

nilAPlTHE IIIJITIKME. |f,l

La reine alors l'avait mis en mesnre de répondre à l'invitation ('crilo de l'Amiral, et il avait emporté de la cour l'impression d'un gracieux accueil cl l'assurance que son frère n'y avait rien perdu de son crédit.

Ce témoignage fut bientôt coidirmé par l'arrivée de quatre caravelles, a|)portant à la colonie tout ce que son vice-roi avait demandé pour elle, et, en même temps, une lettre et des présents d'Isabelle, où la bonté et la gracieuse prévoyance de cette reine égalaient sa magnificence.

Mais les éléments d'une discorde qu'il avait pu croire apaisée lors de son départ avaient tellement fermenté pendant son absence, quil dut renoncer à étouffer de ses propres mains la révolte des liuliens.

Cette révolte était devenue presque générale en présence des divisions el exactions des Espagnols, et surfont de ce Pedro Margarit dont nous avons |)arlé plus linut. Cet officier s'était mis devant Diego Colomb en état de rébellion presque ouverte, et le père boïl, après avoir fait cause commune avec lui, avait fini |)ar désericîr honteusement sa mission, entraînant à sa suite nu certain nombre de mécontents.

Pedro Margarit en avait bientôt eu fait de même, et ses soldats débandés n'ayant plus vécu que de rapines, les Indiens en avaient massacré une bonne partie, s'étant tous ligués dans ce but. Seul, justifiant la confiance de Colomb, Cuacanagari avait refusé d'entrer dans cette ligne don! Caonabo ('lail l'ànie.

Ayant écdioué dans plusieurs attaques, et entre autres devant le fortin, où le fidèle Ojeda s'était jeté avec qnehjucs braves après la défection de Margarit, le seigneur de la Maison d'Or avait l'ail adopter à ses alliés le projet d'ariamer les Espagnols, en cessant de cultiver la terre et en détruisant les récoltes el les semailles.

Instruit de ce plan par Cuacanagari, Colomb sentait plus que jamais la nécessité de s'emparer d(! celui qui l'avait conçu. Ojeda le lui livra ])ieds et poings liés, grâce à un stratagème cpii, (mi ce Icnips-là, pouvait passer

pour de bonne p;iierre contre vin sauvage coutumier fies ruses les plus infernales.

A la nouvelle du fait, cependant, l'île entière se souleva; mais Barthélémy Colomb, avec cent hommes de pied et vingt chevaux commandés ])ar le valeureux Ojeda, dispersa toute cette multitude.

Aussitôt après Colomb fit élever trois forteresses dominant les positions les plus importantes de la Yega Real, et la contrée se trouvant momentanémenl pacifiée, il s'occupa de la recherche de cet or, ohjel des instantes et perpétuelles demandes de l'Esjiagne.

Diego Colomb, pendant ce temps, allait répondre en personne devant les deux rois aux accusations portées contre son frère. Il avait affaire à forh.' partie; aussi eut-il la mortification de ramener à Saint-Domingue un délégué de la couronne, chargé d'ouvrir une instruction sur la conduite du vice-roi.

On avait compté sur la vivacité bien connue de celui-ci pour lui arracher, devant un pareil outrage, un acte, ou du moins quelques paroles de révolte; mais, à la grande confusion du délégué lui-même, Colomb accueillit avec douceur ce personnage, qu'il savait pourtant gagné corps et âme à ses ennemis.

Bientôt, cependant, lui voyant accomplir sa mission avec la plus odieuse partialité, il résolut de l'accompagner en Castille, aiin de s'y défendre, puis- (pi'on le réduisait à une telle extrémité.

Il partit donc à cet effet, emmenant sur la fidèle Nma les malades, les découragés et trente Indiens.

Au nombre de ceux-ci était le caciciue Caonabo. Servi avec le plus tendre dévouement par une Indienne de haut rang, qui avait tout quitté pour s'attacher à la destinée d'un chef si illustre, le seigneur de la Maison d'Or no démentit ])as la fierté de son caractère et de sa race. En vain Colomb lui jura-l-il qu'il le rendrait à la liberté, à son pays, à ses sujets, dès ((u'il l'aurait présenté' aux deux l'ois : inca|)able de supporte)' l'humiliation qu'il avait

CIIAI'liUl. III lïlKMi;.

siibit\ il s"(''leiiiiiil i;i|ii(l('iiiciil. Un île sck firros, cjipiir (•(imim' lui, ne lin siii'vccul (lue (le peu de jours.

\ ce iiioiiieiil, la Nina cl la seconde caravelle^ qni poriail l'aecnsaleiu' Aguado (Maicnl déjà rudenieni, éprouvées par la l'aiigue et. les lenteurs d une navigation que rclardaieiil les venis alizés et de couliiiuels orages. Bieiilùl la disette se déclara, |)uis la famine vA. ses exécrables conseils. Un nioineni vint où l'é(p]ipage révolté demanda la vie des Indiens; il voulait ap|)li(pier la loi du talion à ces anthropoj)hages ; mais l'Amiral les (h^l'eiidit, les couvrit de son corps, el lit, si liien (pie pas un seid n'avait jtéri l()rs(|ue, avec la gi'àce (le Dieu, le 11 juin 14110, les deux caravelles jetèrent l'ancre eu rade i\c Cadix.

■'<-'-si-l:.

Si quelque chose jiouvail ajouter au dédaiu qu'inspire iiaturelleiiienl à toute âme fière la popularité, cette contrefacjon de la gloire, je raconterais ici en détail le retour de Colomb dans ce même port croù il avait appareillé, vingt-neulniois auparavant, sous les auspices d'une faveur si populaire.

168 CIIIUSTOPHE COLOMli.

Il suffifa de (lire, jjour la suite de ce récit, que le contraste lut à souhait pour un chrétien, et que pas un seul mot, dans les écrits de l'Amiral, ne laisse voir que cette épreuve l'ait trouvé inférieur à lui-uiéme.

Le silence des deux rois, après qu'il leur eut notilié son retour, lui devait être plus sensible, car devant eux il avait à plaider la cause, non plus de sa gloire, mais de son œuvre compromise et de son honneur attaqué. Ce silence pesa sur lui pendant tout un mois, qu'il passa vraisemblablement au monastère de la liabida, près de son ami Juan Perez, revenu avec lui, et dont tout ce qu'on sait depuis cette époque, c'est qu'il mourut peu de temps avant Christophe Colomb.

Lorsque enfin arriva la lettre royale qui mandait ce dernier à Burgos, où était la cour, en mémoire de ses premières luttes et en vue de celles qu'il se préparait à soutenir, l'Amiral vice-roi des Indes occidentales avait repris son ancien habit de capucin. On sait combien lui était chère cette armure faite de patience et d'humilité. Même en se rendant à petites journées à Burgos, il n'en voulut pas revêtir une autre. Il surprenait ainsi, par sa simplicité du moins, ces populations à l'esprit mobile que n'étonnait plus la pompe d'un cortège, où cependant elles pouvaient voir un Indien portant une chaîne d'or pesant environ seize mille francs de notre monnaie, somme considérable pour le temps.

L'Amiral, en effet, avait eu cette chance inouïe, la dernière, de découvrir une opulente mine d'or à Saint-Domingue, et cela au moment même où il partait pour aller se défendre contre une accusation; la plus sérieuse, — disons le mot, la seule sérieuse — qu'on ait jamais fonnulée contre lui, l'accusation d'avoir un peu exagéré la richesse minérale des immenses et fertiles contrées révélées et données par lui à l'Espagne.

Mais cette découverte et les preuves matérielles, palpables, qui en attestaient la réalité, étaient loin de produire l'effet qu'il eu avait tout naturellement attendu en se rapji.elant son premier trion)phc. Le charme était rompu, rompu à jamais. Les déserteurs de l'expédition avaient parlé.

CIIAI'lTllK .NKLMK.Mi:. IGS)

Mieux ([lie le Génois (Ihrislophc Colomb, ces Espagnols connaissaient la fine indolence d'un peuple qui, aujourd'hui encore, récolte la plus mauvaise huile du monde, tandis qu'il eu pourrait avoir la meilleure, si, au lieu de ramasser ses olives pourries sous l'arhre, il daignait les cueillir à temps. Or on lui avait appris, à ce peuple de gentilshommes, que l'or, si abondant qu'il pût être dans le nouveau monde, encore fallait-il se donner quelque mal pour le recueillir. De ce jour-là, le nouveau monde et son révélateur avaient perdu tout leur prestige.

Cette épreuve ne découragea jjas l'Amiral qui, eu somme, n'avait jamais sérieusement compté que sur Isabelle. Si froide qu'eût été la missive officielle qui l'appelait à Burgos, si prévenus qu'il s'attendit à trouver les deux rois, il se présenta à leur audience avec un respect confiant et aisé, devant lecjuel s'écroula subitement tout l'échafaudage des accusations intentées contre lui.

Au lieu de la défense qu'il avait préparée un peu au hasard, on ne lui demanda que le récit de sa deuxième expédition, et ce récit ne fut interrompu que par des marques d'intérêt et des questions témoignant de la vive el intelligente curiosité d'Isabelle.

Le roi Ferdinand, d'un naturel moins expansif, interrogea Colomb sur un seul point, que celui-ci, par une précaution peut-être feinte, avait évité d'aborder. C'en fut assez pour réveiller les espérances des puissants ennemis de Colomb, qui, sur ce point, 'le point capital à leurs yeux conmie à ceux du roi, croyaient l'Amiral peu eu mesure de répondre d'une façon satisfaisante.

Colomb, en effet, ne rt'poiulit pas, du moins verbalement; il lit avancer l'Indien porteur de la lourde chaîne d'or qui, de Séville à Burgos avait eu si peu de succès dans les camj)agnes.

Ce fut un vrai coup de théâtre, et, à l'effet qu'il produisit sur le priruM! et toute sa coui-, on put voir une fois de plus combien, sur certaines matières, les grands ont le s(!ns plus lin et mieux avisé que le menu peu[)le.

ii'Amiral ne s'en tint pas là : tandis que la leiue et ses dames examinaient

170 CIlUISTOrilK COLOMl!.

à sa [)ricre des oiseaux rares, de belles gemmes dans leur gangue, des morceaux d'ambre, des coquilles d'huitres perlières, il mettait sous les yeux du roi d'énormes échantillons de la mine d'or si à propos découverte par lui sur la côte méridionale de Saint-Domingue.

A cette vue, et surtout au regard sévère que le monarque jeta sur les euueniis de Colomb, les Fonseca, lesMargarit et leur coterie comprirent que leur triomphe était pour le moins ajourné.

Colomb n'usa du sien qu'avec la plus charmante modestie; il ne chercha pas à s'en ju'évaloir pour reconquérir une [)opularité dont l'inconstance lui avait fait sentir le ])eu de prix. Fier et plus touché encore des marques d'estime que lui donnait la reine et des audiences [)rivées où elle daignait l'appeler avec la fidèle duchesse de Moya, et cette illustre Juana de la Torre, nourrice de l'infant, dont il s'était fait une amie intime, il se consolait dans un si auguste conancrce des délais apjujrtés à une nouvelle expédition, gage de la reconnaissance ofûcielle de ses droits.

Ajoutons qu'une grande douceur lui avait été ménagée par Isabelle, qui, en s'attachant comme pages les deux fds de Colomb, avait voulu ([u'il ne pût approcher d'elle sans voir ses enfants. Mais le sentiment qui avait insj)iré une attention si délicate à cette reine, la plus tendre des mères, allait bientôt subir des atteintes aussi lamentables pour elle-même, que le contrecoup en serait fatal pour son protégé.

Déjà le mariage delà princesse Marguerite, sa fdle, avec le roi de Portugal, si ardemment qu'elle l'eût souhaité, lui avait imposé une séparation douloureuse, et donné en même temps des préoccupations dont l'Amiral n'avait pu songer à la détourner. Des mois avaient été perdus ainsi pendant lescjucls le roi s'était peu à ])cu laissé influencer de nouveau contre celui-ci, et non sans quelque apparence de raison.

Le commandant de trois navires venant de la colonie s'était vanté qu'il rapportait une cargaison d'or en barres. Cette expression, prise à la lettre.

CIIAIMTRK VKIMKMK 171

avait déterminé Ferdinand à disposer de fonds destinés par la roino à une troisième expédition de l'Amiral, et, en somme, l'envoi de la colonie s'était trouvé réduit à un certain nombre d'Indiens dont la vente, pour un cai)ilaine, homme d'imagination, représentait de Vor m barres.

On devine quel parti la haine, sous le voile de la charité, tira d'une telle déception. De ce jour la philanthropie était née; elle ne portait pas encore le nom qu'elle a su rendre si fameux et si agaçant, mais Colomb la reconnut, et put juger du degré de puissance où elle s'élèverait un jour, par tout ce qu'elle fit gagner de terrain à ses ennemis.

Ces mêmes hidalgos, qui avaient exercé d'affreux sévices sur les naturels de Cuba et de Saint-Domingue, d'autres, qui possédaient en Castille des esclaves nègres ou maures, d'autres encore, (|ui avaient fait brûler des juifs à petit feu, se signaient à la seule pensée qu'on j)ùt réduire en esclavage, ou faire travailler aux mines, d'innocents Caraïbes, de pauvres Indiens anthropophages.

Et en même temps on reprochait à la nouvelle colonie de ne pas verser assez d'or dans les coffres de la métropole.

Il semble qu'il eût été plus simple d'aller remplacer au travail des mines ces infortunés Indiens; mais nouveau monde, le pays de l'or, était tond)é dans un tel discrédit, qu'on ne trouvait pour s'y rendre sous la conduite de son révélateur, que des meurtriers, des voleurs, des forçats condamnés à vie; et encore, à l'appât de la liberté, fallait-il ajouter pour les séduire, la promesse de toutes sortes d'avantages et d'un prochain retour en Europe.

La perspective d'avoir à discipliner de tels hommes rebutait moins Colomb que les infimes tracasseries de ce Conseil des Indes, dont l'évèquc Fonseca était toujours l'administrateur général. Un moment ces dégoûts [tartu'ent avoir tellement usé sa patience, que, pour l'y dérober, la reine olfiit de lui constituer, dans l'île de Saint-Domingue, un(! vaste principauté héréditaire; mais Colomb déclina cette offre vraiment royale, la croyant suggérée par des

172 CIiniSTOniE COLOMB.

rivaux jaloux d'endormir ou de circonscrire au moins son activité, et réveillé par ce coup d'éperon, on le vit pourvoir lui-même à l'achat des moindres fournitures et denrées destinées à l'expédition.

11 prouva ainsi que chez lui cette même volonté, habituée à subjuguer les volontés les plus rétives, était également à l'épreuve des petits et des grands obstacles.

Un instant, après tout une année d'efforts soutenus avec trop peu de suite par Isabelle, il croyait toucher à son but, lorsque la mort presque subite de l'infant Don Juan, fils chéri de cette princesse, était venue lui fermer tout recours à l'intervention d'une mère si cruellement éprouvée.

Ce fut seulement huit mois après ce douloureux événement que, dans les conditions les plus tristes, — on peut s'en faire une idée par ce qui précède, — il leva l'ancre du ])ort de San Lucar de Barramcda.

Jusqu'à la dernière minute, il avait pu craindre de voir son expédition contremandée, ou du moins retardée. Insulté, maudit par la populace, menacé sur son propre liord par un juif, il avait dû abattre sur le pont et lancer du pied à la mer ce vil agent de la coterie philanthropique et des bureaux de la marine.

Ce misérable, du reste, fut largement indemnisé par les gros bonnets du parti : on le posa en victime, en martyr, comme on a fait depuis de tant d'autres de ses pareils; mais cet incident, qui ne pouvait plus discréditer Colomb dans les bureaux ni dans la synagogue, fit du moins penser aux chenapans qui composaient son équipage que leur amiral était un homme.

Le soir de ce même jour, Colomb ouvrait en ces termes son journal adressé aux deux rois :

« Le mercredi, .")() mai (149S), je jwirtis au nom de la très-sainte Trinité, de la ville de San Lucar, souffrant encore des fatigues de mes premiers voyages. A mon précédent retour des Indes, j'avais espéré goûter un peu de repos en Espagne, mais je n'y trouvai que chagrins et tourments. »

CIIAIMTIll': NKUVIKMi:. 177)

Celui (iiii ('■crivjiil ces ligues n'emportait pas seulement de sa patrie adoplivc le sentiment (l'y être méconnu; à une telle cause de découragement, s'ajoutaient des souffrances pliysicjues, qu'il ne craignit pas d'aggraver par le choix dun itinéraire, le plus hasardeux qu'il se fût encore tracé.

Lorsqu'il eut atteint, jtresque sous la ligne équatoriale, d'ahord lile de la Trinité", puis l'immense delta l'orme ])ar les houches de l'Orénoque, il avait acheté cette importante découverte de la terre ferme j)ar tout ce (pic la faim, la soir, les éléments, la maladie, peuvent causer de souffrances à un lioumie.

Ces épreuves, dont quelques-unes étaient aussi nouvelles pour lui cpie pour ses compagnons, n'eurent pas raison de son énergie. Eu lutte avec uu éqiiipag(! dont les misères lui faisaient seules pardonner le peu de soumission, niiiK' par la lièvre, torturé par la goutte, à demi privé de la vue par une ophthalmie, il dictait les ligues suivantes : « A une heure avancée de la nnil, étant sur h; poni du navire, j'entendis comme un rugissement terrible, cl cîonnne je cherchais à pc'uétrer l'ohscurité, je vis à l'instant unnue, au sud, la mer, pareille à une colline de la hauteur du vaisseau, s'avancer lentement vers nous. Au-dessus, avec uu horrible fracas, roulait uu courant par leqiu'l je crus certain (pie nous allions èlre engloul is. A |)résent encore, j'éprouve en y songeant un saisissement douloureux. Heureusement, le courant et la montagne d'eau passèreiil outre, se dirigeant vers l'entrée du canal, on, a|très avoir tourbillourié (juehpie lemps, elles s'affaissèrent. »

Ce canal dont reiitré(! orientale re(;ut le nom de Bonclie-dii-nragoii, Colomb n'Iiésila |)as à y pénétrer, peu d'heures après l'énorme masse d'eau qui s'y était engouffrée.

Là, il ne s'explicpia d'abord |)as (^e dernier phénomène par la crue subite d'un des immenses fleuves qui se dégorgent dans le golfe de l'aria. Mais, bient(jt, la saveur des eaux et d'autres rapports et indices lui révélèreul l'exislence d'un continent que les circonstances ne lui perineltaient malheureusement pas d'ex|)lorer connue il l'eût voulu '".

•il

I7'( r.lllllSTOl'IlK CUI.U.Ml!.

Il lie s (îii ('loij^ua pas cepeiuiaiil sans avoir recueilli de |iréeieiises ohserlioiis, eiilre autres celles du courant équatorial dont la découverte lui appar-

va

lient. Ou aimerait à croire qu'en ces luèmes parages où il voyait l'einplaeenient du l'aradis lei'restre, Colomb aurait aussi découvert le reidlcmeut du î^lobe dans la zone équatoriale, mais les termes dans lesquels il s'exprime sui'

ciiAi'nr.i: M:rvii:Mr.. i:.-)

ce siijol, — ol osl-cc bien sur rc siijol '.' — ne nous soTTililoiit pns aussi clairs qu'à M. HosoUy do Loi<^iios.

Co consciencieux (''crivain nous parait plus ])n''S de la v(''i'il('', quand il altril)U(> à Colonil) l'intuition d'une vaste mer s'étendant au delà — je dirais au sud — du uduveaii continent ce (|ui n'empêche nullement qu'il ne vit dans ce dernier le prolongement de l'Asie. On a pu observer quels concours de cii'constances, quels étranges rapporis de noms venaient sans cesse le confirmoi dans cette 0|)inion, (pie la vue des naturels devait rendre encore plus plausible.

Ces lionnnes, dont les traits rap|)elaient le ty|)C hindou et niènnM'aucasien, mieux que ceux des Lucaïens et C-araïbes, portaient des turbans d'une étofl'e souple et bi'illante comme de la soie; leurs mœurs, leurs habitations commodes et même ('lésantes, ;ijoiilaieut à l'apparente signification de cet attribut. Enfin, |)armi les productions essentiellement asiati(pies de leur i)ays, il s'en trouvait une qui valut le nom de Golfe des l'erles à une large baie où, par i)arenthèse, rien n'a justifié depuis lors une si gracieuse appellation. Kt néanmoins, dans toute cette riche contrée, sur la terre ferme aussi bien qu'àTabago, à la Grenade, à Margarita et autres îles nouvellement découvertes, hommes, femmes, enfants ])ortaient des perles en colliers et en bracelets. t>)lomb en avait même acheté plus de trois livres à Cuhagna où il en vit pêcher eu abondance.

Ge fut pourtant de cette dernière île, qu'avec des regrets accrus par une si heureuse trouvaille, il partit le IS août pour l'île de Saint-Domingue, en vue de la(pielle il arriva rapidement et sans encombre.

Mouillé dans une anse de la petite ile de Heata, il venait de déj)êcher secrètement un Indien à ses frères Diego et Barthélémy, lorsque ce dernier arriva par mer eu toute hâte à sa rencontre. L'Amiral s'attendait à de mauvaises nouvelles, mais ce (pie lui apprit l'Adelantado dé'passait de beaucoup toul ce (pi'il avait eraini de plus l'àclienv.

170 ClirilSTOPIlE COLOMB.

Déjà il savait que son I'hto, auquel il avait délégué on partant son autorité, l'avait vue aussilôl méconnue pai' toute la partie turbulente de la colonie.

Barthélémy, en cette occasion, avait déployé toutes les ressources d'un génie à la fois militaire et organisateur, que son frère seul connaissait, mais qui n'avait pas tardé à se révéler à ses adversaires eux-mêmes, par des mesures aussi sages que vigoureusement soutenues. Renonçant à se faire aimer d'hommes incapables d'un bon sentiment, il s'en était fait craindre; au gant de velours de Christophe Coloudi, il avait substitué un gantelet de fer.

Ce moyen lui aurait peut-être réussi à la longue, s'il n'avait eu affaire (ju'à des hommes en communion de uKr'urs et d'idées avec lui, tels qu'étaient plusieurs des Européens. Et cela d'autant mieux, qu'on avait bientôt su l'accueil favorable dont la cour avait honoré Christophe Colomb. Fort de cette nouvelle, Barthélémy espérait détacher du groupe de ses ennemis le perfide mais politique Roldan, et, quant aux complices ou aux rivaux de ce dangereux personnage, de sévères leçons les avaient déjà à peu près réduits, lors- (pi'un nouvel élément de désordre était venu complicpier la situation.

Christophe Colomb, lors de son dernier départ, avait pu penser qu'il laissait soumise de gré ou de fait toute la population indienne de l'île, à l'exception des tribus restées neutres, sur lesquelles régnait le noble et puissant cacique Behechio, beau-frère de Caonabo. L'enlèvement de ce dernier avait causé dans l'Ile une émotion générale et des prises d'armes partielles; mais Barthélémy ou avait eu facilement raison, grâce à la neutralité persistante de Behechio. Un an s'était écoulé sans que rien annonçât aucun changement dans les dispositions ambiguës de ce chef qu'on ne pouvait considérer ni comme ennemi ni conmie allié.

[hw ])Osition si indépendante n'en avait pas moins ses dangers pour l'autont(' espagnole. D'un moment à l'autre, le chef dos tribus belliqueuses du \aragiia pouvait offrir à un d(>s partis qui divisaient la colonie, ou à une des ban-

fi#A£^''Â

riiM'iTiiK m:i viKMi;. 177

tirs ([iii linloslaii'iit, les moyens do l;i doniiiicr par l(\s armes; el 01 elTcl, on crut savoir que Roidaii négociait secrètcmenl avec lui dans do toiles vues, cl ([auno iniluonco loule-puissuule sur l'esprit du cacique était déjà parvenue à l'y l'aire entrer.

A cette nouvelle, la première })ensée de Barlhélomy lut de mellro le [)ied sur colle mèche incendiaire; la seconde do rendre visite à la belle et puissante Anacoaiui.

Cette visite, il la lui devait dej)uis plus d'un an ; quelle l'aute! Uji Fran(,'ais ne l'eût pas commise.

Barthélémy fut un grand honune, un très-grand homme. Pour égaler son li'ère, peut-être ne lui manqua-t-il que le dou do l'initiative, et une plus largo dose de col élément féminin (jui sert do levain au génie, et fait (lu'unc sorte de grâce est toujours unie à la force.

Non-seulement on arrivant à Saint-l)omingu(> il n'avail })as « senli la femme » suivant l'expression do Nolo, mais encore il avait ))rouvé qu'il ne coniuiissait pas un sexe })our lequel, cependant, il prolossa toujours la |dus tendre véinh-alion. Quoique son frère oùL pu lui dire à cet égard, la capture el la mort de Caonaho lui avait semblé un abîme ouvert onln; les Euro|)éei)s el la veuve de ce barbare, el cette erreur lui avait fait négliger une fenimo au pouvoir de huiuello il no croyait d'ailleurs que médiocremonl.

lleureusement, il reconnut sa l'auto avant (prello devint irréparable, et, aussitôt, conciliant la galanterie à la polili(iuc, il i>arlit avec un corps de troupes le plus nondu'eux et le mieux armé possible, alin do donner à sa visite cette pompe guerrière, qu'aucune femme, dit-on, no voit avec indifférence, niènic en des contrées moins sauvages (pie ua l'était encore \c Xaragua.

-Vnacoaua fut vivement ilatlée de cet lionunage. Celle lonnno extraordinaire, (pii avait su comprendre le génie de Christophe Colond), mais (pi'avail éloignée de lui pour longleni|»s la prise de Caonaho, n'avait pas les même»

lis ClllilSTOl'IlK COLOMIl.

l'iiisoiis pour Lenir rigueur à J>arthéleiii\ . L'iiitéR'l iiièiiic de su iialioii, |)éri(idif]ueiiiej)L décimée par les Caraïbes, lui conseillait de ressaisir, [)ar i'Adelanladd, (pielque chose de sa première inlluciice sur l'Amiral. En se reliraiil, comme elle l'avait l'ait, chez son l'rère h; cacique Beliecliio, elle avait obéi à des convenances senties et observées même chez des ])euplcs entants, mais on peut croire qu'elle s'était aisément consolée de la perle d'un homme qu'elle u'avail jamais pu rallier à sa politique ni (h'poniller des instincts féroces du Caraïbe.

Plus tard, la haute intelligence dont elle était douée lui avait l'ait j)ressenlir, à travers les divisions des Européens, le triomphe délinilil' de l'autorité légitime, et, (|uant aux faibles encouragements (pi'elle avait donnés aux rebelles, ce n'avait été de sa part qu'une sorte de premier avertissement à l'adresse de Barthélémy, dont elle se voyait négligée.

UiK! politique non moins féminine, je veux tlire non moins adroite, la lil d'abord rester passive, lorsque le cacique son frère, prenant autrement ([u'elle la visite militaire des Espagnols, eut levé quarante mille guerriers qu'il expédia à la rencontre de Barihéleniy.

Bienlùt, cependant, satisfaite d'une démonstration ([ui rendait à C(;lui-ci politesse pour {lolitesse, elh; décida son frère à rappeler ses troupes, el ne songea plus (pi'à faire à l'Adclantado une réception digne de lui et d'ellemême.

On se demandera peut-être ici comnu'nt une reine sauvage put parvenir à l'éaliser la première partie d'un si beau programme. Mon Dieu, je ne renverrai pas le lecteur à un gros livre, où il trouverait sur ce point des détails (pi(! je n'ai ni assez de temps ni assez d'espace pour résumer *^\ je ne lui ferai pas non plus observer que, nous autres civilisés, avec nos masques, nos colliers, nos pendants d'oreilles, nos bracelets, nos déguisements de toute sorte, nous n'imaginons rien de mieux, dans nos fêtes, (jnc; d imiter la parure, les danses, les jeux des peuples barbares. Je dirai seule-

CMAflTHl'; NKI VlKMi;. 179

iiiciil : Vous c'tiiiiiiiisscz le mot cnfjuirlander , un barbarisme franco-russe exprimaMl l'actiou de séduire un étranger. Kh iiicu, cette action que ledit barbarisme ligure à l'aide d'une Heur de rbétorique, Anacoana, la l'ieurd'Or, la réalisa sur Barthélémy avec de vraies Heurs, et ([uelles llcurs I

La splendide flore des Antilles lit les frais d'élégance di; toutes les l'êtes données aux Espagnols. La reine elle-même, dans une; sorte de représentation dramatique dont la nuisiipie et les vers élaienl de sa conqiusitiou, parut au milieu de ses nymphes, sous un costume uni(piemeut composé de fleuis, mais de Heurs assendjlées avec un art (pu eût rendu jalouses les |)remiéres faiseuses de Sévillc et de Burgos.

Au reste, ces enchantements enfaulins servaient chez Auacoaua une polili(pic haute et loyale. Kn |)reuant congé de Beliechio et de son aimable sœur, Barthélémy avait voué à cette Isabelle du nouveau minule autant de conliauce et de respect que d'admiration.

Traniiuille désormais, et ne craignant de la part du \aragua aucune diversion hostile, il se jeta sur la Vega-Beal, où il dût à regret combattre (luarionex, qui, d'allié et d'auii de l'Espagne, avait été poussé à la révolte par de trop justes ressentimenis.

Après avoir battu et fait prisonnier ce cacique, (ju'il rendit aux prières de ses sujets, il avait piuii de mort deux chefs inférieurs, et en même temps l'auteur du principal outrage ([ui avait fait prendre les armes à Guarionex. Aussitôt, birieux, comme on |)eiit le croire, des fêtes données à Barthélémy, lioldau avait saisi cette occasion de l'ctouruer contre l'allié d'Anacoana les armes (pi'il en avait reciu^s avec le titre de Ciraml-Juge de l'Ile, et, jjeudaiit (pie son bieiil'aiteui', retounu'' dans le Xaragua, y recevait, au milieu d'un nouveau tiàouiphe, le tribut et Tacte de vassalité (h^ Beliechio, il s'était (''i'ig('' en (b'fensenr îles Indiens soi-disant opprimés par l'Aihiai:lado, et avait rallié à sa cause, sous ce (irétexte, leurs véritables, leurs uniques oppresseurs.

iso ciiiusTuriii': culumu.

A ce iiioniciit étaient arrivées d'Espagne les nouvelles les plus défavorables aux Colomb. L'Amiral y était représenté comme en disgrâce, et une des preuves qu'on en donnait, c'était que l'élévation de Barthélémy à la dignité d'Adelantado n'avait pas été orficiellement confirmée.

Voilà donc où en étaient les choses, lorsque, averti du retour de son l'rère et l'ayant trouvé aveugle, malade et pres(jue mourant, Barthélémy exposa à Christophe la situation de la colonie et lui en remit le gouvernement.

Ia\ première mesure de l'Amiral fut la conlirmation [mblique de tous les actes de son frère, et la condamnation de ceux de Roldan ; en même temps, il écrivit à celui-ci une lettre que sa longueur ne me permet pas de citer; tout ce que j'en peux dire, c'est (ju'on ne comprend pas qu'un honnête homme y ait pu résister.

Itoldaii n'était qu'un habile homme : Peu louché de la lettre, il le fut davantage des considérations que lit valoir près de lui le sage et fidèle Carvajal, qu'on avait d'abord desservi auprès de Colomb; niais ce grand cieiir eut cette qualité, précieuse entre mille, (ju'on ne perdit jamais sa confiance, à moins qu'on ne l'eût en effet trahie.

L'événement lui donna raison pour Carvajal comme pour (iuacanagari. L'officier espagnol sut ramener François Uoldan, et celui-ci, ne croyant plus qu'à demi à la disgrâce des Colomb, dicta, ou peu s'en i'aul, à Carvajal une sorte d'arrangement que Christophe Colomb, vu la difficulté des circonstances, eut la prudence d'accepter.

Il donna alors aux soins de fadministratioii tout le temps (|u"il ne passa point à étouffer des ferments de révolte, et déploya en toutes matières une intelligence, une activité, un bon vouloir, un mélange de douceur et de fermeté faits pour lui gagner (f autres hommes que cette lie des Espagnes, dont il était presque uniquement entouré.

Au bout de quehjues mois il avait décidément rattaché Uoldan à la cause de l'ordre et du génie, et avait même pu, avec son aide, réprimer de nou-

cil. M' uni; NKUViKMr;. isi

vfaiix excès dos bandits. Des forts, des cnnstriiclions importnntos s'élevaient sons sa direction. 11 avait écrit à la reine nne lettre acconipaj^née d'un long mémoire comme elle les aimait, et de ces présents qu'elle avait toujours reçus avec tant de bonté. Enfin, à son estime, les droits royaux perçus dans l'île, qui s'élevaient, grâce à lui, à soixante millions par an, devaient atteindre en quelques années, et l'événement le prouva, à une somme dix fois plus considérable.

Le prix de tant de zèle et de sagesse fut qu'un jour, connue il surveillait les travaux d'agrandissement de la forteress(> de la Conception, il reçut la lettre suivante :

« Don Christophe Colomb, notre amiral de la mer Océane, nous avons ordonné au commandeur François de Dobadilla |)orleur du présent, de vous dire certaines choses dont il est chargé. Nous vous ])rions d'y ajouler foi et créance, et d'agir conséquemment. »

Cette lettre était signée du roi et de la reine, et ce que l'Amiral devait entendre, c'est que le commandeur Bobadilla, qui s'était déjà installé au palais du gouvernement, le citait, lui, Christophe Colomb, par-devant une commission composée (1(> tout ce qu'avait l'Isabelle de plus hostile à l'Amiral e| à ses frères.

Colomb à ce moment était en uK^sure de résister avec avantage à une lettre de cachet, qui ne pouvait qu'avoir été surprise. Guarionex, Behcchio, Guacanagari, tous les Indiens, sur un mot de lui, sur un signe d'Anacoana, .se seraient soulevés contre le nouveau gouverneur. Celui-ci s'attendait tellement à une résistance arnuie, que, lorsque l'Amiral se présenta devant lui avec la confiance que lui donnait, je ne dirai pas sou innocence, mais sa vertu, le misérable n'en pouvait croire ses yeux. Mais bientôt, remis de sa stupéfaction, il se vengea de la peur qui le glaçait encore en faisant mettre Colond) aux fers.

Un simulacre de jugement suivit cet acte inqualifiable, et, après un mois

CHRISTOPHE COLOMI!.

de la ])lus rigouroiise caplivité, Christophe Colomh, — on croit rêver en lisant de pareilles choses, — Christophe Colomh, séparé de ses deux frères, emharqiiés sur un autre navire, |)artit pour l'Espagne chargé de chaînes.

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La race des lîobadilla est la iiu-mo en tnul lomps el en tout pa\s ; clicz elle riiieplic, ou (lu moins riniprcvoyanci', v'^nlc toujours la bassesse el la cruauté.

186 CHRISTOPHE COLOMl!.

Celui qui lil enchaîner Christophe Colomb ne souiieouiiuil guère, sans doute, que, par un traitement si barbare, il ajoutait à la gloire de sa victime le trait le mieux fait pour la rendre un jour populaire. Et encore moins soupçonnait-il, qu'avec ces mêmes fers dont il chargeait le révélateur du nouveau monde, il se rivait lui-même à tout jamais au piédestal de ce héros.

Au moins, le plus simple bon sens aurait-il pu lui rappeler que toute rigueur inutile porte avec elle sa condamnation, et qu'une respectueuse intimation d'avoir à se rendre en Espagne, n'eût pas trouvé Colomb moins soumis que ces ridicules ferrailles dont ses ennemis, les premiers, rougirent de le voir accablé.

Mais la rage et la peur avaient tellement aveuglé cet agent des rancunes bureaucratiques, qu'il s'imagina avoir fait merveilles en entendant les huées dont la lie du peuple honora le départ de Christophe Colomb et de ses frères comme lui enchaînés.

Cet homme, qui cependant était chrétien, qui avait entendu le récit de la Passion, ne se rappela point Barrabas, quand il vit porter en triomphe le cuisinier de l'Amiral, le seul être qui, en l'absence du bourreau, se fût présenté pour river les fers de son maître, de son bienfaiteur.

A peine, cependant, la Gorda eût-elle levé l'ancre, qu'une réaction morale en faveur du grand homme emmené captif, se répandit comme un frisson dans toute l'île. Horreur chez les rares honnêtes gens, crainte vague et confusion chez les autres; la rigueur de Bobadilla fui unanimement réprouvée.

En même temps, à bord, le capitaine de la caravelle, un brave pilote, nommé Andrès Martin, et lofficier qui avait dû arrêter l'Amiral, se présentèrent devant lui, le suppliant de se laisser enlever ses fers.

Colomb ne put qu'être sensible à cette marque d'une respectueuse sympathie, mais il refusa le soulagement qu'on lui offrait. Entrevoyait- il quel relief donneraient un jour à sa gloire ces chaînes qu'il voulut emporter jusque dans la tombe?

CIIAI'lTIil-; lilMKMi:. 187

Qu'une telle pensée ait pu s'offrira l'esprit d'un si grand artiste, c'est ce qui n'a rien d'improbable, pour qui a vu l'esquisse dont nous avons donné une brève description dans la première partie de ce récit. Un autre grand Italien, et longtemps après lui un poète non moins jaloux et non moins soigneux de sa gloire, n'ont-ils pas, dans un sentiment analogue, préféré à un tardif retour dans leur patrie, la perpétuité d'un exil artiliciel?

Il est vrai qu'ici la situation était à quehjues égards différente, et le personnage bien supérieur, connue caractère, à l'Âlighieri. De même que la lauce d'Acliille pouvait seule guérir les blessures qu'elle avait faites, de même l'autorité de qui émanait l'injure dont souffrait Colomb, devait seule être admise à la réparer.

I>e toute façon, un sujet si lidèle ne croyait })as pouvoir, sans crime, se dérober au traitement, même injuste, que lui infligeait le rejtrésentant déclaré de ses souverains.

Mais un autre motif encore parait avoir inspiré sa conduite ; un motif jjIus sérieux que le soin de sa gloire, plus sacré même que la soumission due aux rois : ce n'était pas assez pour cet ambitieux chrétien d'avoir, comme son saint patron Christophe, porté le vrai Dieu au delà des eaux ; dans ces ignobles chaînes dont on accablait sa vieillesse, il lui était doux, il se sentait fier de porter encore Jésus-Christ.

Ce sentiment est l'esprit même de sa lettre à la bonne .luana de la Torre, nourrice du feu prince don Juan, son amie. Mais cette vague a])ologic de sa conduite (ju'il rédigea pendant la traversée, n'exprime pas seulement la lière résignation aux événements et l'absolue confiance en Dieu qui faisaient le fond de son caractère et de sa doctrine; destinée à être mise sous les yeux de la reine, elle va au-devant des accusations et les réfute, sans méthode et comme au hasard, mais avec une largeur et une justesse de vues dont le passage suivant pourra donner au moins une idée.

« Je ne dois pas être considéré comme un gouverneur ordinaire, exerçant

dans une ville ou province régulièrement administrée et jouissant de lois qui peuvent être littéralement exécutées ; ce que j'ai droit à demander, c'est qu'on me juge comme un capitaine envoyé d'Espagne aux Indes, pour y conquérir des peuples nombreux, belliqueux, différant des nôtres par la religion et les mœurs, vivant disséminés par les montagnes et sans points d€ réunion fixes ; car, dans les Indes, il n'y a ni villes, ni traités politiques, » etc. Acette revendication du vrai, du seul point de vue duquel son administration devait être jugée, Colomb aurait pu ajouter un fait : c'est que son système de pénalité, à l'égard des indigènes, était loin d'égaler en sévérité celui qu'il avait trouvé en vigueur chez ces peuples eux-mêmes. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, à l'affreux supplice du pal dont le simple délit de vol était puni chez eux, il avait substitué la marque, usitée pour le môme cas en Espagne, où elle entraînait une dégradation morale dont l'idée même était étrangère à des sauvages. — Que leur importait d'ailleurs l'estime de leurs oppresseurs? de conquérants qu'eux-mêmes ils en étaient venus à regarder comme autant de larrons pillards, assassins, sacrilèges?

Quant à la réduction de ces mêmes sauvages en servitude temporaire, quel autre moyen d'exploiter le sol et les mines lui avaient laissé, d'un côté, la fainéantise espagnole, et, de l'autre, l'insatiable avidité du fisc?

Au reste, bien qu'il n'eût pas sur l'esclavage les idées du temps où nous vivons, Colomb, personnellement, l'avait dans une telle horreur, que jamais il ne posséda un seul esclave. En revanche, aurait-il pu dire, tel de ses plus ardents accusateurs en exploitait plus de deux cents.

Enfin, si le don prophétique ne lui eût pas fait défaut en cette occasion, cet honnnc, qui seul jusqu'à cette heure avait su se faire aimer des indigènes, aurait pu clore le débat en prédisant que toutes ses mesures d'admiuistration et de police coloniale si fort blâmées en 1500, seraient en ir)10 le code même des colonies, avec accroissement de rigueur; et qu'en 1864, les nations les plus civilisées de l'Europe, les plus hostiles à l'esclavage, auraient presque

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