INTRODUCTION
légende du marin breton, si fabnleuse qu'elle fût dans sa lettre, n'a presque rien dans son esprit que ne lonfirme l'esprit positif de notre âge.
11 appartenait à ce dernier d'établir que la plupart des grands événements historiques, si justement fameux qu'ils aient rendu certains noms d'hommes, ont toujours été plus ou moins l'œuvre du temps où ils se sont produits. Ce principe ne détruit pas la responsabilité des acteurs principaux de ces révolutions, dont plus d'une a changé la face du monde, il l'atténue seulement dans une mesure que l'histoire, mieux informée de nos jours qu'autrefois, a pour mission de déterminer.
Beaucoup de personnages historiques perdent sans doute de leur prestige à être envisagés à ce nouveau point de vue ; d'autres, et ce ne sont pas toujours les meilleurs, y ont trouvé quelque avantage; mais nul n'y a gagné autant que Christophe Colomb.
C'est qu'en effet, la découverte du nouveau monde, si elle n'échappe pas entièrement aux conditions qui viennent d'être signalées, est peut-être, des rares événements de même importance, celui qui émane le plus directement d'une initiative individuelle.
A Castilla y â Lroii Nucvo imiiido diô Colon'.
Cette part du lion faite par des contemporains au grand homme, au héros, dont nous allons revoir ensemble la merveilleuse histoire, elle n'a pas été amoindrie par la postérité ; elle a résisté tout entière au système de scrupuleuse investigation qui préside aux études actuelles.
Ce système si fatal à quelques grandeurs usurpées ne pouvait nuire à celle de Christophe Colomb ; par des procédés inv(!rscs à ceux dont use la légende, il l'a
' A Gastillc t>l à l,roii
Nduveaii nioiiclc ;i donni' Coloiiib.
C.Vsl le fnmoiix (listitjuc qur Ferdinand le (!atlioli([ni! fil inscrire .<^in' la (ireniière tojiilie de Colnnil), dan.s la catliédnile de Séville. La reine Isabelle a exprimé plus formellement encore la même pensée: dans sa lellre du 5 .septembre 1493, elle dit à lilluslre amiral: « Ce qui nous cause le plus de joie dans votre affaire, c'est qu'elle a été inventée, commencée et accomplie par vous seul, par voire industrie et vos travaux. »
IMTIIOIIICTION. 5
consacrét; j)()iir ainsi dire mathémaliqiicment. Plus que jamais el à jamais la vie lie Christophe Colomb el la découverte du luiuM'aii monde forment une seide et même matière, et c'est pourquoi j'en fais ici Tidijet d'un même lécit et les termes d'un même tilre.
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^r Lu ('ciivaiii liii lirais, li(i|) Iraiirais iM'iil-rlrc, M. IlocliclorI -?' Laltoiiisse, s'est efforcé d'établir que la famillo do Ciirisloplio Colomb*"" était d'oriiiine française. Une sendilable assertion est trop patriotiqne pour (jue je la veuille contredire, je ne cacherai même ])as qu'elle m'a paru au moins très-spécieuse; mais je suis forcé d'avouer en même temps (pi'aucun écrivain de (piebpie anlorilé ne la encore juiîi'c telle.
' Vuir 11'- IKitcs ;i l;i lin ilh viiluiiir.
10 r.liniSTOIMIK. COLOMP..
Quoi qu'il en soit, la Iniiiillc de notre héros était depuis longtemps établio dans l'Étal de Gènes, lorsque, de Dominique Colomb, fabricant d'étoffes de soie, et de Susanne Fontanarossa, son épouse, naquit notre Christophe Colomb. 11 fut l'aîné de trois frères, Barthélémy et Jacques, que nous verrons ligurer tous deux avec éclat dans son histoire, et Pellegrino qui mourut jeune encore, exerçant l'état de son père. Colomb eut aussi une sœur, dont nous ne savons autre chose, sinon qu'elle épousa un charcutier du nom de Jacques Bavarcllo.
La date et le lieu même de la naissance de Colomb ont donné matière à de longues et savantes discussions; on le comprend sans peine pour le premier de ces deux points, mais on se l'explique moins aisément pour le second, en présence du testament de Colomb, monument aussi authentique qu'il est sublime, et dans lequel il se déclare formellement, et en appuyant sur les termes, né à Gênes, de parents génois. En dépit d'une déclaration si précise, nombre de villes et de villages, soit dans le Montferrat et le Plaisantin, soit dans les rivières de Gênes *''', se disputent encore aujourd'hui l'honneur d'avoir donné le jour à Colomb. Le village maritime de Gogoleto ou Cogoreto, à peu do distance de Gènes, montreavec orgueil la cabane où il serait né, suivant la version la plus populaire de toutes, et, en somme, la moins éloignée de la vérité, les meilleurs auteurs ayant fini par où ils auraient dû commencer, je veux dire par s'accorder avec Colomb lui-même pour le faire naître dans la ville de Gènes, vers l'an 1456.
La situation de la famille Colomb n'était, à cette époque, ni aussi humble, ni même tout à fait aussi pauvre qu'on pourrait l'inférer de quelques-uns des détails qui précèdent. Bien que déchue par défaut de fortune, elle faisait partie de la noblesse <"*. Plusieurs témoignages en répondent. Ne sait-on pas, d'ailleurs, que dans la jdupart des républiques italiennes, républiques à la fois marchandes et guerrières, aucune profession artistique, industrielle ou même manuelle, n'encourait oml)re de défaveur, pourvu (pi'clle fût exer-
i:ilAI'ITIiK l'UK.MILll. M
céc lioiiiK'Iciiiciil OU habilciiiciil. De iiiêinc (pi'à Florence, un gentilhomme pouvait, sans déroger, être fabricant de soieries, de même à Gènes, un laiiricant de draps [lextor pannorum) pouvait, sans étonner personne, prendre un blason pour enseigne de sa boutique.
Au reste, disons-le vite, si nous entrons dans ces détails, c'est que Christoph(! Colomb ne lut pas sans y attacher (juelque importance, même à une épo(pie d(! sa vie où son plus ou moins de noblesse ne pouvait plus rien ajouter ni retrancher à sa j)opularité ou à sa fortune. Faisant allusion à Colon el Mozo, tenu pour un de ses parents, il écrivait à la nourrice de l'infant don .Inan : <( Qu'on me nomme comme on voudra, je ne suis toujours pas le premier amiral de ma famille; David, ce roi si sage, a garde les brebis, et puis il fut roi de Jérusalem. Je sers ce même Dieu (pii éleva David. »
Dliis tard, Ferdinand, dans la vie (|u'il écrira de son illustre père, sera un |)eu moins afiirmatif : il lui suffira que celui-ci ait été le premier amiral du monde, el en avouant que sa parenté avec le .Mozo n'est pas authenliquement démontrée : « Je pense (ajoutera- t-il) (|u'il y a |)lus de gloire pour nous à descendre de l'Amiral (Christophe Colond)) qu'à scruter si le père de celui-ci était homme de boutique. »
Quoi qu'il en soit, ce dernier était propriétaire, à Gênes, de deu.x maisons dont renq)lacenient est connu, et dans l'une desquelles on a tout lieu (le croire ([ue na([uit ChristO|ilu' (lolomb; il possédait encore un |)etil bien patrimonial dans la vallée de N'ura, et (pielques pièces d(> terre; aux environs de Qninto.
Aussi s(! trouva-t-il en état de l'aire doinier à .ses tils une première éducation sans la(iuelle laine n'eût pas mèmc! \m concevoir l'idée de son immortelle entrejjrise, et (jui permit aux deux autres d'y concourir utilement, connue nous le verrons bientôt.
Ajoutons vile, |)our la satisfaction de nos lecteurs, (pie ce bon père vécut assez pour jouir d'un résultat mille fois |)lus glorieux sans doute
12 (;iii;isT(ii'iii; (.oi.oMi;
(lii'il n'avait pu l'attendre de ses soins, mais dont il serait injuste de refuser une part à sa tendresse éclairée, et peut-être même inspirée.
Il ne faudrait pas croire cependant que l'instruction que reçut le jeune Colomb dépassât de beaucoup les premiers éléments des lettres et des sciences; mais, par la variété d'objets qu'elle se trouva embrasser, elle permettait à toute vocation de se produire, et particulièrement à celle qui se manifesta chez lui de si bonne heure. Ainsi, dans sa ville natale, on lui enseigna avec la lecture, l'écriture et l'arithmétique, les premiers principes du dessin et delà peinture, qu'il devait appliquer utilement, plus tard, à la confection des cartes géographiques. A l'Université de Pavie, où il fut envoyé dès l'âge {\g neuf ans, il apprit la langue latine, — une des deux clefs de toutes les autres études, — la philosophie naturelle, c'est-à-dire la physicpie d'Aristote, et, sous le titre d'astrologie, la géodésie, et tout ce qu'on savait alors d'astronomie, réuni aux sciences chimériques des pronostics, d(; l'astrologie judiciaire et de la cabale.
A c(! même ordre d'études qu'évidemment il ne put qu'effleurer, appartenait aussi la géométrie; mais il ne })araît pas que Colomh ait donne à cette paitiesi importantedes sciences mathématiques tonte l'applicalion qu'elle niérilail . L'imagination, qui fut toujours la plus puissante et la plus active de ses facultés, s'allia sans doute chez lui, connue chez la plupart de ses compatriotes, à un sens pratique trcs-développé, mais il est naturel de croire qu'elle le domina sensiblement dans son adolescence. Nous en voyons la preuve dans ses études scolaires trop tôt abandonnées pour la carrière aventureuse du marin.
Cette noble profession est une de celles dont la vocation se déclare le plus spontanément et le plus impérieusement. On la voit se manifester au milieu des circonstances et dans les temps le mieux faits ]iour la réprimer. A plus forte raison devait-elle éclater, pour ainsi dire, chez un adolescent né et élevé dans un port de mer aussi pittorescjue, aussi important que l'était Gènes, au milieu du quinzième siècle.
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Dc nos joiii's (Muioiv, de loulcs los villes niai'iliiiios si nombreuses en Italie, Gênes, vue de la mer, est pcul-êUe celle qui laisse aux sens du voyageur l'impression la plus vive, la plus durable. Elevée en amphilhéàlre au fond d'un des plus beaux golfes du monde, crénelée de montagnes aux lignes pures, aux teintes suaves, découpée entre un ciel et une mer d'uu bleu magique, elle offre aux yeux wnc de ces rares images que rien ne peut plus effacer. Qui la vue une fois la verra toujours émergeant d'une forêt de mâts, et soulevant par étages ses maisons peintes, ses jardins suspendus, avec fonlaines jaillissantes', ses dômes légers, ses clocliers fantasques, ses palais de marbre aux terrasses ornées de statues et de vases chargés de fleurs.
Une partie de ces merveilles d'un art plus décoratif ([ue sincère, n'existait pas encore (lu lem|)s de l'enfance de Colomb, les jardins, les palais entre autres. Ceux-ci, du moins, avaient un caractère plus guerriei- et moins fastueux ([uà ])résenl, mais la silualioii de la ville, nue ville toute de marbre, la magniliceuce de ses églises, les richesses, la gloire (pfelh; devait à ses expéditions maritimes, soit guerrières, soit counucrciales, et cidin le caractère et les nid'urs de ses habitants, en avaient déjà fait Gênes In Superhc.
Fière du rôle actif qu'elle avait joué dans toutes les croisades; émule de Venise quelle n'avait pu vaincre par ses armes, mais à laquelle elle disputait plus heureusement le commerce des Indes, depuis longtemps elle avait écrasé Pise sa rivale, et le jeune Colomb, avant de se rendre à Pavie, avait dû passer maintes fois sous les portes de cette banque de Saint-Georges, où sont encore suspendues les chaînes du port de Pise, brisées par une flotte génoise. Dans ce même édifice, il avait pu tout enfant, admirer le griffon génois, tenant sous sa griffe l'aigle impériale de Frédéric et le renard pisan, et, sous ce groupe emblématique, épeler l'inscription suivante, qui n'avait pas encore reçu l'éclatant démenti que la France lui préparait :
fiiipliiis ut lias iiiifiil