XXX VII
Colomb, après avoir contemplé en silence ce premier rivage avancé de la terre si souvent construite dans ses calculs et si magnifiquement colorée dans son imagination, la trouva supérieure encore à ses pensées. Il brûlait d'impatience d'imprimer le 15 premier le pied l’un Européen sur ce sable et d’y arborer, dans le signe de la croix et dans le drapeau de l'Espagne, l’étendard de la conquête de Dieu et de la conquête de ses souverains par son génie, Mais il contint en lui-même et dans ses équipages cette hâte d'aborder le rivage, voulant donner à cette prise de 20 possession d’un monde nouveau la solennité du plus grand acte accompli peut-être jamais par un navigateur, et appeler, À défaut des hommes, Dieu et les anges, la mer, la terre et le ciel en témoignage de sa conquête sur l'inconnu. Il se revêtit de toutes les marques de ses dignités d’amiral de l'Océan et de vice. 25 | roi des royaumes futurs ; il déploya son manteau de pourpre, et, prenant dans sa main droite le drapeau brodé d’une croix où les chiffres de Ferdinand et d'Isabelle entrelacés comme leurs roy- ! aumes étaient surmontés de leur couronné, il descendit dans sa chaloupe et s’avança, suivi des chaloupes d’Alonzo Pinzon et 30 d’Yanès Pinzon, ses deux lieutenants, vors ie rivage. En touchant la terre, il tomba à genoux pour consacrer, par un acte d'humilité et d’adoration, le don et la grandeur de Dieu dans cette partie nouvelle de ses œuvres. Il baisa le sable, et, le visage collé sur l'herbe, il pleura. Larmes à double sens et À 33 double augure qui mouillaient, pour la première fois, l'argile de cet hémisphère visité par des hommes de la vieille Europe !
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Cnrisropme CocLomx 41
larmes de joie pour Colomb, qui débordaient d'un cœur superbe, reconnaissant et pieux ! larmes de deuil pour cette terre vierge, qui semblaient lui présager les calamités, les dévastations, le feu, le fer, le sang et la mort que ces étrangers lui apportaient avec
4 | leur orgueil, leurs sciences et leur domination ! C'était l'homme 6 qui versait ces larmes, c'était la terre qui devait pleurer,
XXX VIIL
‘Dieu éternel et tout-puissant, s’écria Colomb en relevant 0 son front de la poussière dans une prière latine qui nous a été conservée par ses compagnons, Dieu, qui, par l'énergie de ta parole créatrice, as enfanté le firmament, la mer et la terre ! que 10 ton nom soit béni et glorifié partout ! que ta majesté et ta souveraineté universelle soient exaltées de siècle en siècle, toi | qui as permis que, par le plus humble de tes esclaves, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette moitié jusqu'ici cachée de 15 ton empire !” 1 Puis il baptisa cette Île, du nom du Christ, l'île de San-Salvador, 28 lieutenants, ses pilotes, ses matelots, ivres de joie et pénél'un respect surhumain pour celui qui avait vu pour eux au 20 desa de l'horizon visible et qu'ils outrageaient la veil de leur 20 défiance, vaincus par l’evidence et foudroyés par cette : périorité qui prosterne l’homme, tombèrent aux pieds de l'amiral, baisèrent ses mains et ses habits, et reconnurent un moment la souveraineté et presque la divinité du génie : victimes hier de son obstination, aujourd’hui compagnons de sa constance, et 25 resplendissants de la gloire qu'ils venaient de blasphémer ! Ainsi est faite l'humanité, persécutant les initiateurs, héritant de leurs victoires,
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