OBSÈQUES MODESTES DE L’AMIRAL
chargea les pieds et les mains du Messager de la Croix furent enfermés dans son cercueil. Ensuite les Franciscains accompagnèrent le corps à F église cathédrale de Valladolid, Saint-Marie F Ancienne, où Ton célébra trèsmodestement les obsèques de l’Amiral des Indes. Après quoi ces religieux transportèrent ses dépouilles mortelles dans les caveaux mortuaires de leur couvent de l’Observance. Christophe Colomb, qui avait trouvé chez les Franciscains son premier asile, reçut d’eux la dernière hospitalité. A peu de jours de là, personne à Valladolid, en dehors de la famille franciscaine, ne songeait à cette glorieuse sépulture. Assurément la mort d’un sous-préfet, d’un colonel fait aujourd’hui plus de bruit dans un département , que n’en occasionnait alors en Espagne la perte de l’homme qui avait doublé l’espace de la Création.
L’historiographe royal ne daigna pas mentionner cette mort. Pierre Martyr d’Anghierra, autrefois justement enorgueilli de ses rapports familiers1 avec Colomb, ne parla ni de sa maladie ni de sa fin, bien qu’il se trouvât alors tout près, à Villefranche de Valcazar, et n’eut pas uni mot de regret pour lui. La chronique locale, « Cronicon de Valladolid 2, » habituée à noter fort exactement les petits événements de la cité, n’en dit rien, tant on songeait peu à Colomb.
1 « Scripsit enim ad me Pr&fectus ipse marinus cui sum intima famb liaritate devinctus. » — - Pétri Martyris Anglerii , Oceaneæ Decadis primæ , liber secundus.
2 La chronique de Valladolid, commençant à l’an 1333 et continuée: jusqu’en 1 539, mentionne souvent des faits d’une si minime importance) qu’aujourd’hui personne ne les recueillerait. Ses rédacteurs, dans l’an-
150G, ont jugé que la mort de Colomb était d’un intérêt encore moindre, puisqu’ils l’ont passé sous silence.
INDIFFÉRENCE GÉNÉRALE A L’ÉGARD Dû£ COLOMB. 397
La grande nouvelle, la première occupation du moment était 1 arrivée de la princesse dona Juana avec le coquet et galant archiduc d’Autriche Philippe, surnommé le Beau. On s’entretenait discrètement des querelles suscitées entre les jeunes epoux par la froideur du beau prince et la tendresse mal récompensée de l’aimante hile d Isabelle. On assurait que ses chagrins de cœur avaient altéré sa raison sans diminuer son amour, et que le roi Ferdinand détestait cruellement son gendre, qui de son côté le haïssait fort. Au milieu des intrigues et des ' Partis divisant la Cour, le nom de Christophe Colomb demeurait complètement oublié. Dans un ordre donné par le Roi le 2 juin 1506, quatorze jours après la mort de 1 Amiral, pour iaire envoyer à son fils aîné don Diego l’or et les objets qui appartenaient à son père 1 , on ne rencontre pas une seule de ces expressions qu’auraient dû inspirer les plus simples convenances. Le Roi n’eût pu traiter autrement le dernier pilote ou le moindre des comptables.
En Castille, personne ne songeait à Colomb. Sa mort avaU fait si peu de bruit, que dans les années suivantes quelques ouvrages publiés à l’étranger parlaient de lui comme s il vivait encore. Mais Rome veillait sur sa gloire.
La Papauté protégeait contre l’oubli le nom du Révélateur de la Création.
Sept années avaient passé sur sa mémoire sans l’effacer complètement. Plus s’étendaient les découvertes,
plus se faisait sentir l’importance de l’œuvre de Colomb.
Comprenant que ni les préventions, les calomnies ni ['injustice ne pouvaient rien contre l’éternité de son œu-
1 Coleccion diplomâtica, — Documentas diplomâticos, n° eux