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Ils se trompent fort ceux qui , après avoir lu les Saints
Evangiles et les Actes des Apôtres, s’imaginent connaître l’histoire entière de Notre Seigneur Jésus- Christ. Son disciple bien-aimé, en achevant de nous raconter la vie du divin Maître, dit clairement qu’il a fait bien autre chose, et que les livres qu’on en écrirait rempliraient le monde. La simple raison indique effectivement que les seuls faits rapportés par les évangélistes ne peuvent comprendre toute une existence , ni même la plénitude des trgis années de la prédication et des enseignements de la vie publique du Rédempteur.
Pareillement ceux qui croiraient avoir vu ici la vie entière du disciple de Jésus-Christ, Christophe Colomb, seraient dans l’erreur. Colomb a fait , a dit et a écrit beaucoup de choses qui ne seront jamais répétées, jamais lues, jamais connues des hommes. Son génie abréviateur supprimait les détails-, il disait lui-même qu’il n’écrivait pas la centième partie de ce qui lui était arrivé , et nous en avons eu fréquemment la preuve, en cherchant à reconstituer sa vie.
Indépendamment de ces causes d’obscurité, les préventions de ses contemporains, un certain parti pris thez les historiens espagnols et un esprit mal entendu Je patriotisme, nous ont caché Christophe Colomb. Ceux tpii ont écrit du vivant de Ferdinand-le -Catholique ou Je son petit-fils Charles-Quint , de peur d’irriter le Catholique ou la « Césarée Majesté, » ont passé fort légèrement sur les actions et les paroles de Christophe Holomb. On allait jusqu’à nier qu’il eût fait réellement une Découverte. On disait que « la découverte de l'Amé-
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rique, facile et longtemps prévue, n’avait pas été entièrement neuve ». Dans sa généalogie d’Espagne, Damien de Goës ne prend pas même la peine de nommer Colomb au sujet de la découverte du Nouveau- Monde. Jean Yaseus, docte hébraïsant, versé dans le droit , venu de Louvain à Séville sur l’invitation du docteur Nicolas Clénard et de Fernando Colomb, parlait aussi de la découverte du Nouveau-Monde dans sa préface des Chroniques Espagnoles et avait déjà oublié le nom de son inventeur. On tenait tellement Colomb pour étranger à son œuvre, que le protonotaire apostolique Pierre Martyr, au quatrième livre de la troisième Décade Océanique, publiée sous les auspices du pape Léon X, protestait contre cette spoliation et se croyait consciencieusement obligé de restituer à Colomb la primauté d’invention 1 qui lui était refusée.
En dehors des affidés de la Bureaucratie de Séville, Colomb avait contre lui les hidalgos passionnés qui n aimaient pas qu’un étranger eût acquis avec les deniers de Castille une pareille gloire, et qui cherchaient à rabaisser les choses pour être moins obligés à l’homme. Ensuite les
hommes d’Etat de l’Àragon, ceux qui, dans leur superstition des vieilles coutumes de l’Espagne, n’aimaient point les exploits d’outre-mer, les conquêtes dans l’inconnu, ceux qui s’étaient systématiquement opposés à ses entreprises, et avaient annoncé la stérilité de ces tentatives et la ruine du Trésor2 par suite de l’obstination dans ces découvertes, ne pouvaient pardonner à Colomb le succès
1 « Defraudare virum et admittere scelus mihi viderer inexpiabile, si labores toleratos, si curas ejus perpessas, si denique descrimina quæ subivit ea navigatione, silentio preterirem. » — Pétri Martyris Anglerii, Oceaneæ Decadis tertiæ, liber quartus.
2 Christophe Colomb, — Relation aux Rois catholiques sur le troi sième voyage de V Amiral.
DE L’OPINION DES HISTORIENS ESPAGNOLS. 4l5
qui donnait un tel démenti à leur expérience administrative. Si 1 on joint à cette majorité des hommes importants dans les deux Conseils de l’Aragon et de la Castille , les courtisans pur sang empressés à deviner la haine du Roi, on coniprendra quelle force 1 opinion publique opposait à la vérité. On sentira que les historiens contemporains de 1 Amiral , surtout les archichronographes impériaux et royaux, devaient nécessairement être imbus de préventions contre Colomb et ne pas le voir tel qu’il était. La passion que nous trouvons, au bout de trois siècles, animant contre la mémoire de Colomb l’historiographe de la marine espagnole, Martin Fernandez de Navarrete, nous dit ï quel point on craignit autrefois de dire la vérité. Les ugements portés sur les ennemis de Colomb, la manière imide de les qualifier ou encore plus lâche de les justifier, îous rend quasi palpable la prévention des écrivains officiels envers le grand homme.
Voici de quelle façon l’archicbronographe impérial )viedo juge le commandeur Bobadilla , ce misérable qui sa charger de fers Christophe Colomb î Les Rois catholiques « arrêtèrent et conclurent d’envoyer un gentilhomme, serviteur ancien de leur maison, pour gouverner cette île, homme certes fort honnête et religieux, duquel le nom étoit François de Bovadilla , chevalier de l’ordre militaire de Calatrava ; lequel, sitôt qu’il fut arrivé en cette cité, fit prendre, lier et garrotter l’Amiral, le lieutenant don Barthélemy Colomb et don Jacques Colomb , ses frères, et les fit embarquer chacun en un navire à part, et furent ainsi menés en Espagne et mis entre les mains du capitaine ou prévôt de la cité de Cadix jusqu’à ce que le Roi et la Reine commanderoient ce qu’il leur plairoit faire touchant leur prison et démérite. Aucuns dirent qu’on