‹ Christophe Colomb (volume 4)Chapitre 38 sur 444 · JUSTICE DE L’ADELANTADO · texte numérisé non relu

JUSTICE DE L’ADELANTADO

cents, et, par une marche de nuit, vint surprendre le campement de Guarionex. Sa promptitude et sa vigueur, autant que l’habileté de sa tactique, eurent bientôt mis en déroute cette nombreuse armée. Don Barthélemy réussit à s’emparer des principaux Caciques auteurs du complot, et entre autres du malheureux Guarionex, qui en était le premier ennemi avant d’en devenir la première victime.

Con Gants dans la générosité du frère du grand Amiral, les sujets cle Guarionex, qui sans doute maintenant se reprochaient son sort, vinrentsupplier l’Adelantadodeleur rendre leur Roi. Cette demande ne pouvait être accueillie. Alors ils se réunirent au nombre d’environ cinq mille, et s’approchèrent de la demeure où était détenu l’infortuné monarque. Ils n’avaient pour armes que leurs gémissements-, ils passaient les nuits et les jours à hurler de douleur, couchés sur la terre. Ne pouvant le délivrer, ils lui prouvaient du moins leur attachement par ces témoignages de désolation. Don Barthélemy, touché de leurs larmes et peut-être aussi fort importuné de leurs hurlements affectueux, ne pouvant se résoudre àsévir contre une affliction si naturelle, ne voulant pas non plus punir de mort un vaincu si fatalement poussé au combat, pour changer soudain en ivresse la désolation de ce peuple, lui rendit son débonnaire monarque. Unissant la justice à la clémence, l’Adelantado fit exécuter les deux Caciques, premiers instigateurs de la révolte, mettre en liberté l’infortuné Guarionex, et en prison ce Barahona qui l’avait outragé dans son honneur conjugal. Le châtiment infligé au libertin espagnol, exemple inquiétant pour le reste des fainéants débauchés et tyrans des Indiens, mit en fermentation la lie des colons, les esprits vicieux, imitateurs moins osés de Barahona; ils conçurent une violente haine contre l’Adelantado.

l’aüelantado et anacoana.

Peu de temps après, des messagers de Behechio vinrent apprendre à l’Adelantado que les tributs imposés à leur maître étaient prêts. Comme le transport par voie de terre eut été une corvée cent fois plus dure que le tribut même, l’Adelantado envoya quérir ces approvisionnements par une caravelle sur laquelle il s’embarqua, pensant mieux cimenter ainsi les bons rapports déjà établis avec le roi de Xaragua.

Don Barthélemy fut reçu avec le même cérémonial qu’à sa première visite. Behechio et « la fleur d'or, » montrèrent une vraie satisfaction de le revoir. On l’accabla d’attentions, de caresses, de présents et de fêtes. Anacoana, curieuse d’inventions, charmée de connaître les merveilles’ étrangères, exprima le désir de voir la caravelle; jamais encore elle n’avait aperçu de navire européen. Behechio fit aussitôt armer deux grands canots sculptés et coloriés, l’un pour sa sœur et ses femmes, l’autre pour lui et ses officiers. Mais don Barthélemy ayant mis la chaloupe aux ordres de la Reine, elle préféra s’embarquer avec l’Adelantado.

Au moment où la chaloupe approcha de la caravelle, l’artillerie fit les saluts en usage pour les souverains. Au bruit de la détonation, les Indiennes tombèrent comme mortes le long des bancs. Anacoana s’était instinctivement jetée contre la poitrine de l’Adelantado, qui l’y serra dans un sentiment d'affectueuse protection. Bassurée par cette étreinte, Anacoana se remit aussitôt et rit de sa frayeur. Elle monta sur la caravelle , accompagnée de son frère; en visita l’aménagement intérieur avec un étonnement indicible. L’Adelantado leur fit plusieurs cadeaux, préparés à leur intention, commanda quelques manœuvres, fit virer de bord, s’éloigna de la terre, puis revint au mouillage, et ramena la Reine sur la grève dans

RETOUR DE I/ADELANTADG.

sa chaloupe, au bruit des salves qui, maintenant, bien loin de l’effrayer, encensaient son orgueil.

Lorsque l’Adelantado fit ses adieux au Cacique, Anacoana montra un vif regret de son départ, s’efforça de le retenir, et ne le laissa partir qu’en ayant sa promesse de revenir à Xaragua. Des écrivains espagnols qui trouvaient intérêt à calomnier cette noble femme ont voulu jeter du louche sur la nature de ses rapports avec l’Adelantado. Sans nul doute, la beauté, la noblesse infuse d’Anacoana, le charme agreste de sa demeure, où ses Arevtos, sa chorégraphie entretenant une enfantine élégance, faisaient de sa Cour une piquante originalité, n’avaient pu manquer d’intéresser vivement don Barthélemy. Anacoana était la seule femme des Antilles qui méritât de captiver son attention. Toutefois, il n’eut jamais pour elle qu’une courtoisie dont tout gentilhomme se fût fait un devoir si elle n’eût été un attrait. Sans être avancé dans la piété comme l’Amiral, don Barthélemy partageait la fermeté de ses principes, sa régularité de mœurs, et appuyait toujours de son propre exemple l’autorité de ses commandements.

§ IV

Tand is que l’Adelantado amenait sur sa caravelle un approvisionnement qui allait soulager la détresse de la colonie éparse, et permettre de réunir de nouveau ses membres, quelques mécontents avaient profité de son éloignement pour tenter de détruire son autorité et s’emparer de l’ile. Celui qui se fit leur chef était un ancien serviteur de l’Amiral, élevé par le Yice-Roi à la dignité de Grand Juge de la colonie, François Roldan!

Depuis le départ du Commissaire Juan Aguado, avec lequel il avait eu des rapports secrets, Roldan rêvait de

COMPLOT DE 110LDAN. ^

s’emparer du gouvernement de la colonie. Juan Aguado ayant reconnu en lui 1 étoffé d un traître, l avait mis dans la confidence des dispositions de la marine, et surtout de la haine qu’avait vouee a l’Amiral don Juan de h unseca, favori du roi Ferdinand. 11 savait que Pedro Margarit et les déserteurs ligués contre les Colomb n’avaient, à leur retour en Espagne, reçu aucun châtiment, bien assuré d’un appui au cas où quelque tentative contre l’Amiral, son bienfaiteur, réussirait, il avait des ce moment commencé à se procurer des chevaux, des armes, et à se former un parti. Roldan se prétendait la seule autorité de l’île; ne reconnaissait point celle de l’Adelantado, disant que sa nomination excédait les pouvoirs de 1 Amiral, et que les Rois ne l’avaient point ratifiée. Il avait su par ses intelligences avec les gens de la marine, que Ferdinand, à l’instigation de Fonseca, s’était offusqué de ce titre d’Adelantado donné par l’Amiral à son frère don Barthélemv. Pour intéresser à sa cause les indigènes et leur faire épouser ses griefs contre l’Adelantado, il se montra surtout indigné de ce que don Barthélemy allait faire transporter en Castille des Indiens du territoire de la Conception, pris les armes à la main lors du soulèvement de Guarionex. Il se ht le défenseur des indigènes; déclarant qu’en sa qualité de Grand Juge il ne pouvait consentir à cette transportation sans jugement, et si contraire aux intentions bien connues de la Reine, qui protégeait ces nouveaux sujets. C’était donc au nom de l’humanité et du respect des lois que Roldan se soulevait contre une autorité usurpée et une violation du droit naturel. Homme non moins astucieux que résolu, il prit pour occasion de son soulèvement cette circonstance, que don Diego Colomb avait fait entrer la caravelle dans le petit port au lieu de la laisser comme auparavant dans la rade; ce qui prouvait

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