‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 108 sur 316 · INDICES DES APPROCHES DE LA TERRE · texte numérisé non relu

INDICES DES APPROCHES DE LA TERRE

rants pélagiques-, recueillait avidement les herbes, les plantes passant près de son bord ^ car tout pouvait à sa pénétration devenir un indice. Un petit homard, embarrassé dans les goémons, fut pris -, Colomb le garda précieusement, parce que jamais pareil crustacé n’avait été vu à quatre-vingts lieues des côtes. L’eau de la mer était sensiblement moins salée qu’aux îles Canaries. Des thons se montraient en abondance, et l’équipage de la Nina réussit à en harponner un. Ils paraissaient, ainsi que les herbes, venir de l’ouest. Dans sa confiance, Colomb disait sur son journal, en pensant à son divin Maître : « J’espère que ce Dieu puissant, entre les mains de qui sont toutes les victoires, nous fera bientôt trouver une terre L )>

Le 18 septembre, l’air était comme au printemps à Séville. La brise régulière poussait joyeusement les navires, qui cherchaient à se devancer l’un l’autre, afin d’apercevoir la terre, et gagner la rente annuelle de dix mille maravédis, promise par la Reine à celui qui le premier l’auraif signalée. Martin Alonzo Pinzon, dont le bâtiment était le meilleur voilier, prit les devants, parce qu’il avait vu quantité d’oiseaux voler au couchant. Il assura le commandant qu’en gouvernant au nord , il allait trouver la terre à quinze lieues. Cependant, malgré l’insistance de tout son monde, Colomb ne consentit pas à se détourner. Cette fermeté parut une orgueilleuse obstination aux marins, déjà inquiets de la longueur de la route. Leur frayeur embrassait avec transport l’espoir d’une terre voisine annoncée par le senor Martin Alonzo , capitaine expérimenté, et de plus leur compatriote. Ce refus occasionna un sourd mécontentement et une secrète irritation dans les trois navires.

* « Donde espero en aquel alto Dios en cuyas manos estan todas las \ictorias que muy presto nos dara tierra. w — Lunes, 17 desetiembre.

LA MER d’herbes*

Le 19 septembre il s’éleva des brumes sans vent, ce qui était pour Colomb un signe certain de la proximité de la terre. Il était convaincu du voisinage des îles, mais il ne voulut point louvoyer pour les chercher, son but étant d’arriver tout droit aux Indes. Il écrivit sur son journal : (( le temps est bon, et s’il plaît à Dieu tout se verra au retour C »

Le jour suivant le calme s’alterna avec des brises légères et molles. Un vent doux prit le dessus; et il poussait la flottille vers le sud-ouest avec cette constante régularité dont la durée commençait à inquiéter les équipages. On vit beaucoup d’herbes. Trois alcatraz vinrent au navire amiral. On prit à la main un oiseau de rivage.

Le Vendredi, dès le point du jour, des signes favorables apparurent vers l’ouest. Un alcatraz passa près des navires. Une baleine vint s’ébattre à la surface des flots. Les algues, les goémons frutescents ou raisins du tropique s’étalaient avec une telle abondance que la mer en semblait figée. Le taille-mer éprouvait en les brisant les résistances de cette épaisseur. On était arrivé à ces parages depuis lors désignés sous le nom de « Mer d’herbes, )) dont l’étendue occupe une superficie sept fois égale à celle de la France

L’aspect de cette verdure, qui d’abord récréait les yeux, et souriait aux espérances des matelots, car elle paraissait indiquer l’approche des terres, maintenant par son immensité leur devenait une sérieuse alarme. Ils se croyaient

^ « Porque placiendo d Dios â la vuelta se veria todo. » — Mïer cotes ^ 19 rfe setiembre,

* A. de Humboldt, Cosmos , t. II, p. 346.

LA MER d’herbes.

parvenus à ces éternels marécages de FOcéan qu’on disait servir de borne au monde, et de tombeau à la curiosité qui les affrontait. Ces familles de plantes assemblées en nombre

si infini offraien t l’aspect d’un marais incommensurable que le Créateur aurait étendu aux limites de l’Océan, afin d’en interdire l’accès à la témérité des humains. Cette immense

et monotone végétation, qui des profondeurs des eaux paraissait s’élever comme une menace et peut-être un avertissement du ciel, faisait pâlir les plus intrépides. Il semblait que ces parages inqualifiables eussent été marqués pour dernier terme à la navigation; que ces herbes salées s'épaississant de plus en plus, une fois les caravelles complètement engagées dans les inflexions de leurs mobiles forêts, le retour serait impossible. Et s’il n’advenait pas qu’on servît de proie aux monstres embusqués sous cette verdure, du moins était-il assuré que, pendant la lutte de la proue contre les vagues herbues, les provisions s’épuiseraient peu à peu , et que la famine avec ses horreurs et l’atrocité de ses conseils serait l’expiation d’une audace maudite. L’esprit des matelots se trouvait involontairement traversé d’affreuses images, suite des récits que faisaient les marins dans leurs veillées d’hiver, tantôt sur les contrées inhabitables du monde au midi, ou sur le géant sous-marin du nord, le Craken, cet épouvantable polype qui d’un bras se cramponnait à la mer Blanche, tandis que de l’autre il fouillait FOcéan Germanique; tantôt sur les friandes syrènes, les moines de mer, les cruels évêques à tête mitrée, et les monstres anonymes, grands et petits , qui entraînent les navires dans les tourbillons. Parmi les officiers, les esprits les plus fermes, sans rien ajouter aux dangers réels, craignaient de voir les quilles donner contre les récifs cachés par cette verdure, et d’écbouer, sans faire côte, au milieu de ces prai-

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