ARRIVÉE DE LA NINA A PALOS
une caravelle qui, par une faible brise, remontait TOdiel, et bientôt reconnurent à sa coupe la Nina^ portant arborés à ses mâts renseigne de l’expédition et l’étendard royal de Castille. Une explosion de joie retentit aussitôt d’un bout à l’autre de la petite cité.
En un instant, la nouvelle du retour de l’expédition et de ses découvertes merveilleuses circula du quai dans les maisons. Par un mouvement spontané, toutes les boutiques se fermèrent-, on se portait en foule autour de la caravelle. Les cloches sonnèrent à grande volée • on tira le canon -, les fenêtres furent parées de fleurs ^ les rues tendues de draps et de tapis, a Colomb, en débarquant, fut reçu avec les mêmes honneurs qu’on aurait rendus au Roi. Tout le peuple en procession solennelle l’accompagna , lui et sa troupe, à l’église, où ils allèrent remercier Dieu d’avoir couronné d’un si heureux succès le voyage le plus long et le plus important qui eût jamais été entreprise » Après tant d’alarmes et d’intimes perplexités, quelle ne devait pas être l’ivresse des familles en retrouvant ceux qu’on désespérait de revoir ici-bas !
Quelques heures plus tard, pendant que la ville tout entière, transportée d’une indicible allégresse, offrait ses félicitations et ses hommages à l’Amiral, et, par le carillon de ses cloches, annonçait aux bourgades voisines un événement extraordinaire , on vit arriver près de l’ancrage de la Nina une autre caravelle bien connue des habitants, la Pinla, que montait Martin Alonzo Pinzon. Au bout de quelques instants, une yole s’en détacha furtivement et redescendit le fleuve -, c’était le capitaine qui fuyait.
Poussé par la tempête dans le golfe de Biscaye, Martin Alonzo Pinzon, persuadé qu’avec sa voie d’eau, ses ava-
^ Robertson, Histoire de V Amérique, t. U liv, II, p. 143.
COLOMB A BALOS. 369
ries, son chargement, la pauvre petite Nina n’avait pu échapper à la tourmente, venait d’adresser aux Rois une relation de la Découverte qu’il s’attribuait, et demandait I autorisation d aller a la cour leur rendre compte de l’expédition. En attendant leur réponse, il venait dans sa ville natale jouir du triom[)he qu’il s’était promis. Mais , en voyant flotter le pavillon d’Amiralau grandmàtdelaAYfta, il fut saisi de confusion. De peur que son chef ne le fît arrêter et mettre aux fers, suivant son droit, il s’esquiva honteusement, la rage dans le cœur, au bruit du triomphe de celui qu’il espérait supplanter.
Tout l’équipage de la Pinta se trouvait au complet; et parmi les hommes laissés à Hispaniola aucun n’était natif de Palos. Colomb pouvait, à bon droit, adresser aux gens de ce port qui l’avaient détesté et maudit, ces paroles du Bon Pasteur : « Je n’ai perdu aucun de ceux que vous m’aviez donnés ' . » Aussi la joie des habitants était-elle à son comble. En voyant que l’Amiral leur ramenait tous ceux qu’on lui avait confies, ils ne savaient comment lui marquer plus profondément leur admiration.
Témoins de l’accueil fait par leurs familles aux marins de Palos, les autres matelots originaires des environs, désireux d un pareil bonheur, auraient bien voulu partir le soir même pour leurs foyers. Mais les réjouissances, les transports et l’enthousiasme dont il était l’objet, ne pouvaient effacer un instant de l’âme si tendrement pieuse do Colomb l’engagement pris pendant la tourmente vers les parages des Açores. L’Amiral n’accorda point de congé avant 1 accomplissement du voeu que la perfidie du gouverneur portugais de l’île Sainte-Marie avait sacrilégement intei rompu. On avait promis d’aller dans la première
* « Quia ques dedisti mihi, non pcrdldi ex eis qttemqtiam. » —
S, Joan. Evang., cap. xviii.