‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 190 sur 316 · RETENTISSEMENT DE LA DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

RETENTISSEMENT DE LA DÉCOUVERTE

rope, arrivait parmi les peuples du milieu et allait bientôt pénétrer dans TOrient.

De Lisbonne, de Cadix et de Barcelone, la nouvelle partait avec chaque navire et abordait à sa destination^ de telle sorte que , par les gens de Pise et de Livourne , elle arrivait à Florence et à Sienne en même temps que le Sénat de Gênes l’apprenait par le retour de ses ambassadeurs : Francesco Marchesi et Giovanni Antonio Grimaldi. Pierre Martyr d’Anghierra, s’empressa de l’écrire à Milan, au comte Jean Borromée, chevalier de la milice d’or h L’annonce de ce prodige parcourut en peu de temps les Etats chrétiens, et, de l’Adriatique à la Grande-Bretagne, causa chez tous les marins une sensation difficile à rendre. Le célèbre Sébastien Cabot, qui se trouvait alors à la cour d’Angleterre, avoue que cette découverte y fut considérée comme une œuvre plutôt divine qu’humaine et le grand navigateur la comprenait ainsi.

Mais ce fut surtout dans la capitale du monde chrétien que cette nouvelle excita la plus profonde sensation.

La Cour de Borne en fut enivrée de joie. Le Souverain Pontife manifesta publiquement son allégresse, et remercia solennellement Dieu d’avoir permis que ces nations, encore assises dans les ombres de la mort, vissent poindre l’aurore du Salut. Les étrangers de marque, les Ambassadeurs présents à cette société de Borne incessamment diverse, composée de gens instruits ou pieux, qui de tous les pays catholiques viennent saluer la Chaire de Saint-Pierre, participèrent à cette félicité.

Comme le Sacré Collège et les hommes de Dieu, le monde savant était dans la félicité des espérances. Les

^ Pétri Martyris , epïstolarum^ lib. VI, epist. cxxxi.

2 « A thing more divine lhan human. » — Memoir on Sébastian Cahot^ ïllustratedy etc.,p. 10. — Hackluyt, Collection deVoyages, p. 7,

lettre I'E COI.OMR imprimée a ROME. 387

ériidits, les cosmograplies de la bibliollièque papale pressentaient des choses inünies à la suite de cette Découverte, qd n’était qu’un commencement. Le grand maître de la littérature classique, l’oracle de scs contemporains, Pomponius Lætus, répandit des larmes* de bonheur en apprenant ce prodige. Désormais les Héros des premiers temps, les demi-dieux du paganisme, les expéditions fabuleuses ou historiques de l’antiquité se trouvaient éclipsés. La réalité venait d’effacer la mythologie et de surpasser rimagination.

Le signe de la Rédemption avait été porté à travers les redoutables espaces de l’Océan ténébreux, Mare Tenebro- SUM, au delà de l’incertaine Atlantide, par un homme dont le nom, merveilleusement symbolique du Salut, rappelait la colombe, emblème de l’Esprit Saint, et signifiait Porte- Croix, Christoferens, Christopborus. Et ce Héros était un chrétien modèle. On ne pouvait mettre en doute ses sentiments ; car dès le 2o avril , par conséquent dix jours après son triomphe à Barcelone, déjà une copie de sa lettre à Raphaël Sanchez , parvenue à Rome , y était traduite en latin par Aliander de Cosco, et, avec l’autorisation pontificale, imprimée dans les ateliers typographiques d’Encharius Argentines. Neuf jours plus tard, le Saint- Père attestait, de sa main, la sublimité du mandat con le par la Providence à « son fils bien -aimé » Christophe

Colomb.

Après cette solennelle constatation de sa Decouverte, Christophe Colomb eût pu mourir satisfait. Bien qu il n’eût encore rencontré que des îles, sentinelles avancées d’un continent totalement inconnu, par cela seul le Nou-

• « Pre lætitia prosiliisse le, vix que a lachrymis pregaudio temperasse. » — Pétri Martyris Anglerii mediolanensis, Opus epistolaruniy

lib. VU, epist. clhi.

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veau-Monde était trouvé^ il avait accompli son œuvre. Mais Dieu destinait à son zèle d’autres épreuves et d’autres récompenses.

Une certaine école s’obstine à ne voir dans cette Découverte fpie le fruit du Hasard^ et tout au plus l’application d’une idée nouvelle en hydrographie. On réduit le mérite et le prodige de cette invention à un simple changement de route. Les Portugais, dit-on, tentaient d’arriver aux Indes par l’Orient, en suivant la côte Africaine, lorsque Christophe Colomb imagina de les atteindre par l’Occident à travers la masse de l’Atlantique. Il rencontra des îles sur lesquelles il n’avait pas trop le droit de compter et qu’il prit pour l’Asie; donc, il ne trouva pas ce qu’il cherchait, et trouva ce qu’il ne cherchait point.

Nous le demandons au bon sens, ce mouvement des foules, ces étonnements, ces enthousiasmes, ces bénédictions des peuples aux Açores, sur les bords du Tage, en Espagne, comme dans toute la chrétienté, auraient-ils été suscités par un simple changement de route Assurément on ne savait pas alors en quoi consistait la Découverte, on n’en connaissait encore ni l’étendue, ni le vrai nom, mais les pressentiments des peuples indiquaient déjà la grandeur de l’événement. A l’époque de la découverte des Canaries, des Açores, des îles du Cap Vert, avait-on vu ces tressaillements d’espérance.^ Les préoccupations actuelles du monde civilisé étaient aussi nouvelles que leur cause; cette curiosité sans exemple dénotait un événement sans pareil.

On sentait qu’il s’agissait des destinées mêmes de l’humanité. L’immensité de Témotion pronostiquait l’agrandissement des choses, l’accroissement du domaine terrestre. Les foules n’étaient pas transportées de joie parce que l’on avait rnis le cap sur l’Asie par l’ouest, au lieu de

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porter à l’est; mais par cela qu’un Nouveau Monde ('tait découvert. Et la légende donnée a Coloinh pour ses armes en est une preuve oflicielie. « Pour la Castille et j)our Lêon^ Nouveau Monde trouva Colomb ^

Ceux qui font honneur de la Découverte à la seule sagacité de Colomb, ainsi qu’à la supériorité de sa science ou de son expérience dans la navigation, seraient complètement désavoués par lui-même; car il n’attribua point a son génie ce qu’il n’en reçut pas, et a la science ce qu elle n’aurait pu lui donner. Il a dit positivement que la science, les mappemondes, les mathématiques, lui avaient été d un mince appui pour son œuvre Et cela ressort de chaque fait.

Un de nos vieux voyageurs français, qui avait eu occasion de causer avec des marins faisant partie de ses expéditions, Thevet, dit que (( l’Amiral n’était pas très-expérimenté aux choses de la marine. » Dans sa cosmographie, publiée à Milan, en 1356, Jeronimo Girava Terracones jugeait (c Christophe Colomb, de Gênes, grand marin et cosmographe médiocre )) M. de îiumholdt déclare (( Colomb peu familier avec les mathématiques, » l’accuse de (( fausses observations faites dans le voisinage des Açores, )> parle de son (( manque absolu de connaissances en histoire naturelle^. )> Un membre de l’Académie impériale des sciences trouve (c Aristote beaucoup plus avancé

1 « Por Castilla y pov Leon,

« Nuevo Mundo hall 6 Colon. »

* Christophe Colomb. — « Yo dije que para la esecncion de la imprcsa de las Indias no me aproveché razon, ni matemâtica, ni mapemimdos. » — Libro de las Profecias, folio IV.

3 Santarem, Recherches historiques, critiques et bibliographiques sur Amélie Vespuce, 178.

* Humboldtj Cosmos, t. II, p. 332, 337,

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en géographie que Christophe Colomh ‘ » et s’étonne

de 1 ignorance de ce dernier en matière de cosmographie.

On ne peut donc attribuer à la supériorité scientifique de Colomb Fœuvre de sa Découverte. D’ailleurs, de son temps, plusieurs lUcarins se prétendirent plus habiles que lui, et furent placés bien au-dessus par l’opinion. Puisque ce n’est pas au génie de Colomb qu’on doit rapporter le mérite de son œuvre, à qui revient-il donc?

Nous le dirons sans détour :

La supériorité de Colomb, ce qui distingue son génie, ce qui fait sa grandeur, c’est sa foi.

Evidemment, la foi ne lui eût pas infusé la science nautique, fruit de la pratique et de l’observation. Mais sa foi ayant obtenu la grtace de Dieu, il fit ce que les autres n’auraient pas ose faire. Il justifiait d’avance, par son exemple, ces mémorables paroles de l’illustre Donoso Cortès : (( L’homme habitué à converser avec Dieu et à s’exercer dans les contemplations divines , toutes circonstances égales d’ailleurs, surpasse les autres ou par l’intelligence et la force de sa raison, ou par la sûreté de son jugement ou par la pénétration et la finesse de son esprit^ mais surtout je n’en sais aucun qui, en circonstances égales, ne l’emporte sur les autres par ce sens pratique et sage qu’on appelle le bon sens

Sa contem[)lation assidue de la Nature ayant persuadé Colomb que la forme sphérique est celle des grands corps de la Création, des astres et des mondes, il partit de ce principe que la Terre était ronde. Son mode de conception de l’œuvre divine se proportionnant à sa notion élevée du

^ Babinet, Injluence des courants de la mer sur les climats,

* Donoso Cortès, Essai sur le catholicisme^ le libéralisme et le so^ ^ialisme, liv. Il, chap. vui.

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Créateur-, et sa foi au Rédempteur s’égalant à sa croyance au Verbe par qui tout a été ordonné, il trouva bientôt dans sa connaissance des saintes Ecritures la confirmation de ses idées cosmographiques. Il fut persuadé que tout ce monde a été fait avec plan et calcul ‘ -, que nulle part le flambeau du jour n’est destructeur de la vie-, qu’il n’y a point de zones inhabitables^ que la mer ténébreuse ne pouvait séparer à jamais les nations, et priver éternellement certaines races de la connaissance du Verbe. Colomb croyait fermement qu’elles n’étaient pas vaines les paroles du prophète, annonçant que les confins de la terre verraient le Salut, envoyé de Dieu-, que les peuples viendraient des régions de l’aquilon et des terres australes au delà des mers^. Par conséquent, il n’admettait pas que le Créateur eût livré quelque partie de notre habitation en apanage à des monstres, des brutes invincibles. De sa confiance en Dieu provenaient sa fermeté, sa patience, sa résolution, sa tranquillité d’âme 5 les moyens d’entreprendre et d’exécuter son œuvre.

Voilà dans leur simplicité les premiers motifs de Colomb-, la base sur laquelle il assit sa détermination de Découverte. Les mathématiques n’ont rien à voir ici. Les considérations tirées de la géographie ne vinrent qu’à l’appui de ses déductions tbéologiques. Pour lui le calcul ne fut que la vérification et la preuve de l’exactitude de sa croyance catholique en fait de cosmographie. La science pure ne pouvait guère lui profiter, puisque son jilus capital enseignement n’était qu’une erreuiu Elle professait alors que la mer, occupe seulement La septième partie de

^ Omnia in mensurâ et numéro et pondéré disposuisti. — SAP. xi, 21. ^ « Ecce nomen Domini venitde longinquo. » — « Ecce isti de longé venlent, et ecce illi ab aquilone et mari, et isti de terra australi. » Jsaias, cap. xxx, vers. 27, cap. xux, vers. J 2*

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la terre, tandis qu’elle couvre réellement plus des àem tiers du Globe.

Néanmoins la lucidité de raison, la supériorité de couj d’œil, l’ardeur de la foi ne suffisent pas à expliquer le mer veilleux effet de son entreprise.

Nous devons le dire tout nettement : il serait inutile d( vouloir expliquer humainement l’œuvre surhumaine de h Découverte. Tous ceux qui ont étudié la vie de Colomb sans exception aucune, les historiens ses contemporains les historiographes des Indes qui eurent les document officiels sous les yeux, ont été amenés à reconnaître dan: les circonstances de l’arrivée de cet homme en Espagne celles qui l’y retinrent, celles qui permirent l’exécution di son entreprise, un arrangement au-dessus des prévision mortelles.

A moins de nier radicalement toute action providen tielle sur l’humanité, on ne saurait méconnaître la maii divine par laquelle fut guidé Colomh. Si jamais la puis sance supérieure, qui présideau gouvernement des mondes dut se manifester dans celui-ci, ce fut assurément pou l’événement le plus considérable de notre planète. Lors qu’on recueille tous les faits et les détails de cette Décou verte, on trouve forcément avec Cladera, le savant auteu des Recherches historiques sur les découvertes des EsjjŒ' gnols dans TOcéan^ qu’il faudrait faire violence à sa raisoi pour ne pas croire que dans une telle œuvre Colomb tin d’en Haut son premier appui C L’Amiral avoue avec soi modeste laconisme que notre Rédempteur lui disposa Ii

1 « Y nosotros asombrados violentariamos nuestra consciencia par no creer que para tan gran empresa tuvo inüuxo celestial o comerci con el ente superior que gobierno à les mortales. » — Cladera, fnvcs tigaciones hîstorlcas sobre los principales descuhrlmienlos de los Espa fioles en el rnar Oceano, p, 45.

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