IL Y TROUVE LE FORTIN DÉTRUIT ET SES SOLDATS TUÉS
Igs satisfit; ils montèrent sans hésiter, dès qu’ils l’eurent reconnu, et témoignèrent une grande joie de le revoir.
Ils lui apportaient en présent deux masques d’or de la part de Guacanagari, dont l’un d’eux était cousin. Ils parlèrent avec aisance devant tout l’état-major. Aux questions de Colomb sur le sort des Espagnols, laissés chez eux, ils répondirent, avec une singulière naïveté, qu’ils se portaient tous bien, quoiqu’il en fût mort plusieurs de maladie ou dans les combats qu’ils s’etaient livrés entre eux; que d autres s’en étaient allé vivre dans des quartiers éloignés emmenant chacun quatre ou cinq femmes. Ils dirent aussi que deux rois, Caonabo et Mayreni, avaient fait la guerre à Guacanagari et avaient brûlé ses habitations; qu il avait été blessé à la jambe; qu’un autre jour il viendrait à bord avec eux. Plusieurs fois dans la séance on leur versa copieusement du vin, et ils repartirent vers trois heures passablement ivres. Il paraît que dans un moment d’épanchement bachique avec l’interprète lucayen, Diego Colomb, l’un d’eux lui avoua que les étrangers étaient tous morts. Lorsque le fidèle Diego Colomb rapporta ce propos à son parrain, le frère de l’Amiral, on refusa d’y croire. On pensa qu’à raison de la différence des idiomes de Guanahani et d’Hispaniola, il avait mal compris cette confidence.
Le lendemain le soleil éclaira la plage déserte. Aucun cri, aucune rame sur les flots; aucun mouvement, aucune forme humaine sur la grève. Tout était morne, silencieux.
D après les récits du premier voyage , on s’attendait à voir une multitude de canots entourer joyeusement la flotte, offiant toutes sortes de produits en échange et même en pur don. Cet éloignement des naturels sembla de mauvais augure. L’Amiral envoya quelques hommes à la résidence de Guacanagari. Ils la trouvèrent réduite en
PERQUISITIOlN de COLOMB.
cendre. Ses palissades avaient été arrachées. On n’aperçut aucun Indien. Ils avaient abandonné ce quartier. Dans leurs maisons se retrouvaient quelques restes de vêtements européens ; mais on ne vit rien de vivant.
L’Amiral, accompagné d’une partie de l’état-major, descendit à terre et s’en alla tout droit où devait s’élever le fortin. Hélas! il n’en restait plus que l’emplacement; tout était incendié, démoli, bouleversé. Çà et là des débris de charpente, de futailles, d’emballage, des munitions avariées, des lambeaux souillés gisaient épars au milieu des herbes. L’Amiral, surmontant sa douleur, ordonna de creuser sous les ruines pour découvrir un puits dans lequel il avait prescrit de renfermer l’or et les choses précieuses que l’on recueillerait en son absence. On le découvrit et vida ; il ne contenait rien. Durant ce travail, Colomb était allé avec son escorte le long du rivage examiner le terrain en vue de la fondation d’une ville. Ils atteignirent un petit village dont les habitants prirent la fuite à son approche. Dans les maisons abandonnées on trouva quantité d’objets ayant appartenu aux chrétiens, et qu’assurément ils n’avaient pas obtenu par voie d’échange, notamment un joli manteau à la moresque, des bas, des pièces d’étoffe entières et une ancre de caravelle.
Quand l’Amiral revint aux ruines du fortin, quelques Indiens, d’un air candide, y échangeaient de l’or. Ils comprenaient plusieurs mots espagnols; en touchant la chemise ou le pourpoint ils les désignaient par leur nom avec une satisfaction vaniteuse L Ils savaient aussi les noms de tous ceux qui étaient restés avec Diego de Arana. Près de là, ils indiquèrent la sépulture de onze chrétiens, déjàre-
* « E loccando il giuppone e la camicia à nostri dicevano camicia, giuppone, dando ad intendere che sapevano corne si chiamassero. • — Fernando Colombo, cap. xlviii.
CAUSES DU DÉSASTUE. 439
couverte d’herbes. Ils dirent tous que Caonabo et Mayreni les avaient tues. Ils entremêlaient ce récit de plaintes sur la quantité d épousés qu il fallait aux clirétiens.
Peu à peu d’autres Indiens se montrèrent. Un frère do Guacanagari vint, escorté de gardes, présenter ses hommages à l’Amiral, qu’il salua en castillan; il lui dit que les chrétiens étaient tous morts. Son récit sur les causes de ce desastre était, en tout, conforme à ce que les premiers Indiens avaient raconté. Des querelles s’étaient élevées entre les Espagnols, au sujet de l’or et des femmes. L’autorité du commandant Diego de Arana avait été méconnue. Ses deux lieutenants Pedro Guttierez et Escobedo ayant tue un nomme Diego, s’en étaient allés avec neuf révoltés, leurs complices, et les femmes qu’ils forçaient à les suivre, dans les États du Roi des montagnes, surnommé « le Seigneur de la maison d’or, » Caonabo^ prince de race caraïbe, guerrier farouche qui les fi t mettre à mort immédiatement. D’autres, désertant avec armes et fourniment, après avoir pillé les marchandises destinées aux échanges, s’étaient retirés dans des quartiers éloignés pour troquer l’or à leur aise. D’autres battaient la campagne par groupes de trois ou quatre, entrant dans les maisons des Indiens, mangeant les provisions, prenant leurs femmes, leurs filles, maltraitant les hommes. La protection dont les couvrait le roi Guacanagari faisait patiemment endurer aux indigènes ces outrages. Mais cette tyrannie dépassant toute mesure, ils cherchèrent comment ils pourraient se délivrer de ces étrangers qu’on avait cru venus du ciel, et qui faisaient un enfer de leur existence. Le brave Diego de Arana, seul officier fidèle au drapeau, habitait le fortin avec dix hommes qui s’y retiraient chaque nuit. Par malheur, confiant dans leurs canons et la timidité des naturels, ils ne posaient point de