MASSACRE DES ESPAGNOLS RACONTÉ PAR LES INDIENS
sentinelles et se livraient tous à la fois au sommeil dans la plus complète sécurité.
Caonabo, de concert avec un Cacique voisin, réunissant une armée nombreuse, traversant avec précaution les forêts, arriva par une marche de nuit autour du fortin. Ils l’investirent sans obstacle ^ tout dormait. Au signal de Caonabo, ses guerriers se précipitent sur les remparts, poussant leurs affreux hurlements de guerre ; les escaladent et s’emparent de la place avant que les Espagnols aient eu le temps de saisir leurs armes. Ils sont massacrés. De là, Caonabo fait cerner par ses masses les maisons où les autres Espagnols reposaient avec leurs Indiennes. Le feu est mis à ces inflammables demeures. Huit Espagnols parviennent à s’échapper des flammes, percent les rangs épais d’ennemis qui les entourent comme une palissade vivante, et atteignent le rivage-, mais ils n’ont d’autre ressource que la mer. Les guerriers de Caonabo les poursuivent 5 leur multitude se déploie, borde au loin le rivage. Quelque temps ils se soutiennent sur les vagues^ enfin épuisés d’efforts ils périssent dans les récifs.
Au bruit de ce tumulte, aux lueurs de l’incendie, Guacanagari eut la générosité d’accourir à la défense de ces indignes hôtes. Mais la rapidité d’exécution du guerrier Caonabo rendait stérile son dévouement. Dans un engagement entre les troupes de l’ami de Colomb et les troupes mieux aguerries du « seigneur de la maison d’or, » Guacanagari, moins habile que brave, fut mis en déroute, et blessé d’un coup de pierre par Caonabo lui-même. Ses troupes avaient plié dès le premier choc-, il se réfugia dans les bois, et le vainqueur incendia sa résidence avant de rentrer sur son territoire.
S’abritant derrière l’autorité d’Oviédo , Washington Irving semble condamner Colomb, en disant, d’après lui,
SUR l’opinion ü’oviédo et de W. IRVING.
qu’à l’exception du commandant don Diego de Arana et d un ou deux autres , les hommes qu’il avait laissés là étaient, pour la plupart, des gens de la dernière classe ou des matelots qui, une fois à terre, ne savaient se conduire ni avec sobriété ni avec retenue.
Oviédo ayant traversé huit fois 1 Atlantique, a peut-être eu quelque démêlé avec les marins, et leur en a gardé rancune^ il emet au sujet des hommes de mer une opinion singulière et quasi comique neanmoins, loin de blâmer 1 Amiral, il justifie 1 opportunité de cet embryon de colonie, le nombre et le choix des hommes dont il le composa. Après avoir dit : a II choisit les chrétiens qui lui parurent les plus rassis et vaillants, » Oviédo ajoute : a II leur enseigna fort bien le moyen de se maintenir parmi ces gens sauvages. »
Quant à l’ignorance de ces premiers colons, Oviédo est dans 1 erreur aussi bien que Washington Irving.
Car sous l’autorité de Diego de Arana, « l’honnête gentilhomme, )) nous trouvons d’abord Pedro Guttierez, officier de la maison du Roi, garde-meuble de la couronne^ le notaire royal Escobedo, qui était valet de la gardelobe^ le bachelier Bernardin de Tapia^ « un homme de bien , maître Juan , gentil chirurgien ^ » le fondeur de métaux, Castillo, joaillier et orfèvre, à Séville^ Ribera, constructeur de la marine ^ un mécanicien armurier, des
« Mais, à VI ai dire, sans préjudice d’aucuns mariniers qui sont « hommes de bien, courtois et vertueux, je suis bien d’opinion qu’en la « plupart de ceux qui exercent l’art de la marine, y a une grande faute a de jugement pour les choses de la terre. Car, outre que la plupart « d entie eux sont de basse condition et mal instruits, ils sont aussi am- « bitieux et adonnés à autres vices, comme à gourmandise, luxure, ra- « pine qu’on ne pourrait souffrir. » — Oviedo, Hist. natur. et génér,
des Indes, liv. Il, chap. xn. — Trad. de Jean Poleur , valet de chambré de Frani^ois F*’,
suK l’opinion d’oviedo et de w.
mVING.
marins hidalgos, tels que François de Henao, François Yergara et François de Godoy, Juan del Barco, Cristobal del Alamo-, un maître charpentier, un maître calfat, un maître tonnelier et un maître tailleur. On ne peut donc accepter l’opinion humoriste d’Oviédo, trop facilement adoptée par Washington Irving, sur la grossière incapacité des marins laissés à l’Espagnole. Près de moitié étaient des hommes intelligents et pourvus d’une certaine instruction. Avec un inexcusable aveuglement ils consommèrent leur perte.
L’Amiral leur avait assuré une protection bienfaisante. Par les ressources dont ils disposaient, ils pouvaient suffire a tous les besoins de la vie^ d’ailleurs la générosité de Guacanagari y pourvoyait abondamment et satisfaisait jusqu’à leur volupté. En suivant les recommandations de Colomb, ils eussent conservé leur premier ascendant sur l’esprit de ces peuples qui les croyaient immortels. Ils eussent pu les rendre chrétiens, les préparer à se faire les vassaux heureux de la Castille. Toutefois, même après avoir imprudemment détruit le prestige que la conduite de Colomb leur avait conquis, leurs désordres, leur oppression seraient restés encore impunis, s’ils avaient au moins pratiqué la dernière de ses recommandations : celle de ne jamais se séparer C ni coucher hors du fortin.
‘ « Ce nonobstant vécurent ainsi cependant qu’ils furent unis et de- « meurèrent ensemble. Mais sitôt qu’ils furent désobéissants à leur ca- « pitaine, et qu’ils entrèrent en pays, petit à petit, écartés et séparés « les uns des autres, furent tous occis et massacrés. — Oviedo y Valdez, Histoire naturelle et générale des Indes occidentales^ liv. II, chap. xii. Traduction de Jean Poleur.
§ If
L’Amiral nomma une Commission composée de deux ingénieurs, d’un architecte et d’un constructeur de navires, sous la présidence de Melchor Maldonado, neveu du cosmographe, pour lui laire un rapport topographique sur le lieu le plus opportun à rétahlissenieut d’une ville. Pendant que la Commission étudiait le rivage, qu elle longeait en chaloupe, un canot monté par deux indigènes l’accosta. Le pilote reconnut dans 1 un des Indiens, le frère de Guacanagari. Il venait prier les étrangers de descendre et d’aller voirie Roi, retenu au lit par sa hlessure. Maldonado, accompagné des membres de la Commission, prit terre aussitôt, et se rendit à la résidence du monarque, composée d’une cinquantaine de maisons. Ils le trouvèrent étendu dans son hamac , entouré de sept femmes. Il témoigna son regret de ne pas voir l’Amiral ^ raconta que Caonabo et Mayreni avaient massacré les chrétiens, et l’avaient blessé lui-même. Il montrait sa jambe bandée et paraissait souflrir en y portant la main. Les membres de la Commission crurent à la sincérité de ses paroles. En leur donnant congé, il leur fit présent à chacun d’un bijou d’or, et les chargea de dire à l’Amiral qu’il lui serait reconnaissant de sa visite, puisqu il était hors d’état d’aller le trouver. Indépendamment de ces instances, le frère de Guacanagari fut envoyé’à’l’Amiral, porteur d’une invitation directe.
Le lendemain, après le dîner, l’Amiral ordonna aux dix-sept capitaines des caravelles de se rendre à terre en grande tenue. Il y descendit avec son état-major, dont les riches costumes auraient été remarqués même dans une grande ville. Jamais il ne négligeait rien de ce qui pou-