ÉTAT DE LA CASTILLE AVANT ISABELLE
rait voilée de sa piété au milieu des honneurs, ne soit pas familière à la France, cette nation naturellement éprise de la grandeur et de la gloire immaculée.
Orme saurait compulser les annales de la navigation et 1 origine des colonies dans le Nouveau Monde, sans que le nom si doux d Isabelle ne pénètre le souvenir^ car elle fut le moyen de la Découverte, ainsi que Fhomme qui lui soumit son plan en était l’organe providentiellement destiné.
Nous devons donc entrer ici dans quelques détails, nécessaires absolument, pour éclaircir la mission du parfait chrétien dont nous allons raconter les actes. L’arrivée de Colomb en Espagne, son rôle dans les destinées de cette nation n eurent rien de fortuit, et ne furent que le corollaire de principes déjà posés 5 la récompense d’une œuvre digne d’être appréciée doublement, au point de vue de I histoire et de la foi catholique.
Après le règne du roi de Castille Henrique III, surnommé le malade^ le sceptre échut a son heritier qui n’avait pas deux ans et que l’on couronna sous le nom de Jean II.
Faible d’esprit comme son père l’avait été de corps, celui-ci vécut sans souci du trône, s’adonnant aux fêtes, aux tournois, a la musique, aux festins, à la chasse, et laissant regner sous son nom le ministre de ses plaisirs, don Alvar de Luna, qu’il avait fait grand connétable. Ce favori rivalisait de luxe avec son maître, tenait un état magnifîque 5 il avait ses gentilshommes, ses officiers, ses courtisans, ses poètes, et même ses annales, comme un souverain. La chronique de don Alvar, parvenue jusqu’à nous, tient son rang parmi les autorités historiques. Le despotisme du connétable don Alvar de Luna avait rabaissé l’autorité royale, fomenté des haines sans nombre, tandis que 1 impunité de ses créatures tendait à corrompre la justice, à multiplier les vengeances, par conséquent les
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crimes, et à fortifier la puissance déjà trop grande de certains vassaux. Ce règne s’accomplit au détriment des forces et de la foi du royaume de Castille. Enfin Jean 11, à son lit de mort, confessa son indignité, et, tardivement, regretta de n’étre pas né dans quelque obscure échoppe, plutôt que sur le trône.
Ce pauvre monarque s’était marié deux fois. Sa première union lui avait valu un fils, l’Infant don lïenri(jue* et de son second mariage avec une princesse de Portugal, il avait eu l’Infante Isabelle et l’Infant don Alonzo.
Presqu’en arrivant au trône, don Ilenriquc reçut le surnom d' mipuissanf . Il répéta toutes les fautes de son père-, et, comme lui, se plaça sous le joug d’un favori, don Juan Pacbeco, marquis de Villena, ancien page du célèbre connétable don Alvar de Luna, dont il semblait ressusciter la faveur. L’épuisement des finances déjà complet sous le règne jirécédent n’empecba ni les munificences extravagantes, ni les libéralités honteuses. Les scandales se multiplièrent. La corruption entrait dans tous les organes de l’État. La magistrature, les dignités ecclésiastiques servaient à récompenser la bassesse ou f abomination de certains services. Dans ce relâchement de tous les ressorts publics, l’altération des monnaies que protégeait avec impudeur le gouvernement lui-môme, vint aggraver la misère générale.
Des la mort de son père, don Ilenrique relégua sa triste veuve avec ses deux enfants, Isabelle et Alonzo, dans le monastère d’Arevallo, où Pierre le Cruel avait fait enfermer la malheureuse Blanche de Bourbon, le lendemain do ses noces.
Isabelle avait alors quatre ans^ son jeune frère était encore au berceau. Oubliés dans cette solitude , délaissés à l’isolement et privés des choses dont l’habitude fait une
l’infante ISABELLE EN PRISON.
nécessité , ces infortunés sentirent amèrement les perplexités de l’indigence. La tristesse de la veuve du Roi s’aggravanUe sa situation misérable, assombrit son caractère et affaiblit sa raison. Dès lors, partagée entre sa mère et son jeune frère qui réclamaient également ses soins, Isabelle, à l’àge où les autres enfants, heureux de ne rien prévoir, sentant qu’un amour tutélaire veille sur eux, ne connaissent que les jeux, les ris, les caresses, comprit qu elle avait de grands devoirs à remplir. Les soins utiles et l’usage précoce de sa réflexion hcâtèrent la maturité de son jugement. Le cote fragile et futile des choses lui apparut. Elle vit d’abord le néant et l’instabilité des grandeurs humaines. Sa mère, privée du diadème et ensuite de la raison , après avoir reçu les hommages des peuples, était une leçon saisissante.
La jeune Infante, en grandissant, reconnut qu’elle ne pouvait compter réellement que sur l’appui de Dieu ; et, se confiant au maître Souverain, s’adressant à lui avec une foi naïve, elle reçut, en retour de son complet abandon, un don invisible supérieur aux grandeurs royales : l’esprit de sagesse qui devait être sa sauvegarde au milieu d’une mer de périls où, peut-être, eût sombré toute autre fille de Roi.
C’est ainsi que dans le silence, l’obscurité et la nudité de sa prison d’Arevallo, la piété poussait en son âme de fécondes racines. La religion était sa seule ressource , et même sa seule instruction ; car on voit qu’au bout de quelques années, l’ignorance où le Roi laissait l’infante et son jeune frere lui avait valu de la part de l’épiscopat, qu appuyait une partie de la noblesse, d’énergiques représentations. Henrique feignant de réparer ses torts, lit aussitôt conduire a. la cour Isabelle et Alonzo, sous le prétexte de veiller lui-même à leur éducation ; mais, en réalité, pour les tenir sous sa main comme otages.
l’infante ISABELLE ET DON ALONZO A LA COUR. 127
De risolement et de la pauvreté du monastère d’Arevallo, tout à coup, transportée sur la scène éblouissante où la Reine sa belle-sœur dissipait sa vie dans les fôtes, les cbasses, les tournois, les festins, et s’elï'orçait de cacher sousTéclatdu luxe, la honte de ses liaisons, Isabelle n’eut point de vertige. Sa soudaine élévation ne l’aveugla pas. Dans cette atmosphère corrompue, obsédée par les llatteries, les conseils perfides, entourée d’ennemies gracieuses, épiant chaque parole, môme un simple regard, pour la perdre auprès de sa belle-sœur, sa prudence, sa pénétration subtile, sa constante réserve, son amour de l’étude, sa muette déférence pour le Roi son frère et môme la Reine, surtout sa fervente piété lui firent déjouer les embûches préparées sur ses pas.
Cependant ni l’épuisement du trésor ni la détresse des peuples n’arrôtaient les dépenses insensées de la cour. Dans le tourbillon des fôtes on semblait vouloir étouffer le cri de la misère publique. Le Roi, irrité contre son surnom d’impuissant, recherchait le scandale et le danger; pour justifier sa virilité par la bravoure, il dressait parfois des embuscades contre les Maures, et prodiguait le courage d’une façon insensée. Blasé dans ses goûts, lassé des piquantes causeries et des voluptés élégantes de son favori le marquis de Yillena, il descendit aux plus ignobles compagnons pour les plus ignobles débauches; et son caprice éleva parfois d’obscurs familiers aux premières charges de l’Etat. Le mécontentement des grands produisit bientôt une faction. Une ligue se forma dans le but de couronner, à la place d’Henrique, son jeune frère, l’infant Alonzo. Elle parvint adroitement à se faire livrer, par le Roi luimême, le petit prince, alors seulement âgé de onze ans et demi. Les ligueurs choisirent Avila pour s’y concentrer et y couronner l’infant Alonzo ; tandis que le roi Henri-
MORT DE l’infant ALONZO.
que s’enfuyait éperdu à Salamanque, accompagné de la Reine et de l’infante Isabelle.
Heureusement pour Henrique, le chef de la puissante maison d’Albe conservant l’antique vénération du dogme de la légitimité, accourut à son secours, avec ses gentilshommes, sa livrée et quinze cents chevaux. On peut dire qu en cette journée la maison d’Alhe sauva le principe de l’hérédité monarchique. Son exemple électrisa d’autres grands seigneurs; ils amenèrent en toute hâte des renforts et réunirent autour du souverain une armée de vingt-huit mille hommes. Mais la faiblesse du Roi ne sut pas tirer parti de cette force inespérée. Une sorte de paix avec les rebelles 1 exposa bientôt à de nouveaux dangers.
Exploitant habilement ces troubles, l’ambitieux don Pedro Giron, Grand-Maître de Calatrava, osa offrir au Roi pour subsides : soixante mille pièces d’or et trois mille cavaliers qu il solderait de ses propres deniers, s’il lui accordait la main de sa sœur l’infante Isabelle. Le croirait-on? cette offensante proposition fut accueillie, tant le souverain se sentait chanceler ! Mais la jeune princesse, se révoltant à l’idée d’une telle insolence, pria Dieu de lui retirer la vie plutôt que de permettre ce déshonneur. A sa demande, de saints personnages firent aussi des priè-œs dans le même
but. La mort subite du Grand-Maître vint a point terminer ses inquiétudes.
Vers cette époque, Ségovie avait ouvert ses portes au prétendant don Alonzo. Isabelle alla trouver son jeune frère pour demeurer près de lui ; bientôt Valladolid le reconnut comme souverain. La cause de l’infant don Alonzo gagnait chaque jour de nouveaux appuis, quand un matin il fut trouvé mort dans son lit.
Isabelle se retira aussitôt au couvent d’Avila. Dans cet asile une députation de la noblesse, conduite par l’arche-
LES CRANDS OFFRENT LA COURONNE A ISAREFLE. 129
vêque de Tolède, vint lui offrir la couronne. La jeune Princesse répondit que son amour pour son frère s’opposait autant que son respect pour le Roi a ce (ju’elle écoutât pareille proposition. Une importante députation de Séville tenta vainement de réitérer ces offres. On ne put rien gagner sur sa détermination. Touché de cette fidelité, ionHenrique se réconcilia avec Isabelle.
Pour avoir évité des pièges, déjoué la malice des cours, [sabelle n’avait pas cependant assuré la liberté de sa main. Une mort imprévue l’avait, il est vrai, débarrassée de l’ambition du Grand Maître de Calatrava^ mais restaient les prétendants couronnés qui, pour eux, leurs lils ou leurs frères, formaient la même demande. Le roi de Portugal, le duc de Guienne, frère de Louis Xï, un des Irères du roi d'Angleterre, Édouard IV, et le lils du roi d’Aragon étaient en lice pour obtenir sa foi. En sa double qualité de Foisin et parent, le roi de Portugal s’attendait à la préférence. Par l’influence du favori Yillena, le roi lïenriipie Bt sa femme soutenaient ses propositions^ mais l’inflexibilité d’Isabelle fit écbouer ce plan, qu’avait tracé l’infamie. Aussi insensible aux prières du favori qu’aux menaces lu Roi, elle repoussa la demande du Portugal.
Sa précoce maturité d’esprit disait à Isabelle que, sur les marches du trône, le choix d’un époux ne pouvait dépen- Ire uniquement' de son cœur^ que dans ces hautes destinées, les intérêts d’une nation passaient avant les affections et le bonheur intime de la vie. Ayant fait prendre secrètement, par son aumônier, des informations sur chacun des prétendants, et pesé leur mérite comparatif, elle fixa irrévocablement son choix sur son cousin, le fils lu roi d’Aragon, don Ferdinand, roi de Sicile. Ge fut en vain que la diplomatie et même la force militaire entreprirent de contraindre son consentement. Tandis qu’un