‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 309 sur 316 · DISPOSITIONS CATHOLIQUES DU MAJORAT · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS CATHOLIQUES DU MAJORAT

Indes. Il prie le possesseur du Majorai de ne pas avoir du regret de cette dépense

Dans cet acte testamentaire, se réfléchit Tâme entière de Colomb. Par toutes ses dispositions, on voit qu’il veut poursuivre après lui le cours de ses idées constantes et du fond de sa tombe, atteindre le but réel de sa vie, but si grand à ses yeux, que ses découvertes n’en étaient que le moyen et la préparation .

Ainsi :

Payer la dîme à Dieu dans ses pauvres,

Délivrer le Saint-Sépulcre,

Assurer l’indépendance tenqjorelle du Pape,

Soulager les malades.

Travailler à la conversion des Indiens,

Voilà ce que se proposait le Messager de la Croix • et il exige que son héritier, par conséquent son continuateur, accomplisse cette tâche glorieuse.

Cette seule institution de Majorât nous paraît la meilleure réponse qu’on puisse faire à ceux qui rétrospectivement accusent d’avarice et d’ambition cet illustre chrétien. Le désintéressement est pour lui chose si naturelle, qu’il le suppose chez son héritier* et s’il lui recommande de thésauriser, c’est afin qu’il puisse dépenser plus efficacement au profit de l’Eglise.

On n’a pas encore assez remarqué ce zèle de la maison du Seigneur, dont était enflammé ie serviteur de Dieu.

Aucun laïque se dévoua-t-il jamais à l’Église avec une telle ardeur? Un pareil abandon, une abnégation si entière, tous les sentiments de Colomb n’étaient-ils pas sincèrement ceux d’un Apôtre? Qu’aurait pu faire de plus un

1 « Y para esto, no haya dolor de gastar todo lo que fuere menester. » — Lnstitucion DEL MAYOïiAZGO. — Coleccioïi cUplomàticaj Docum., n° cxxvi.

l’amiral insulté au moment du départ. 589

Saint, s il eût été grand Amiral et Vice-Roi, que de donner ses jours, ses nuits, son repos, ses dangers, ses privations , ses économies , celles de ses enfants à l’Église Catholique; en préparant dans son Majorât une ressource extrême aux nécessités du Souverain Pontife, en cas d’attaque ou de dépossession?

Jamais Chrétien montra-t-il pour le tombeau du Sauveur, la gloire de l’Évangile, la dignité du Pontificat, des préoccupations plus constantes ? Jamais homme fit-il un plus complet sacrifice du fruit de ses labeurs? Non-seulement Christophe Colomb assurait à la Papauté le concours de son Majorât et des armes de ses héritiers; mais il allait, au besoin, jusqu’à déposséder, à dépouiller entièrement sa descendance, pour sauvegarder l’indépendance et l’orthodoxie du Saint-Siège !

Malgré l’appui déclaré de la Reine, l’Amiral dut employer les mois de mars , d’avril et une partie de mai, à réunir lui-même les choses nécessaires à la Colonie, ainsi

qu’à sa nouvelle expédition. La persistance de son activité pm-vint à déjouer l’inaction calculée de l’Ordonnateur général , et à surmonter tous les obstacles que lui suscitait la malveillance de ses bureaux; de telle sorte qu’à la fin de mai, dans le port de San-Lucar de Barrameda, on voyait six Caravelles prêtes à appareiller. Mais ce départ, qui était une sorte de triomphe intérieur, exaspérait Juan de Fonseca et ses créatures. Jusqu’alors, l’Amiral n’avait été offensé qu’indirectementou avec une certaine mesureon résolut d’essayer de l’injure violente et publique. ' Un certain Juif qui avait trouvé avantageux de recevoir le baptême, Jimeno de Bribiesca, déjà devenu officier

COLOMB CHATIE l’hNSULTEUR.

payeur, voulant faire rapidement son chemin et s’assurer l’appui de son patron, don Juan de Fonseca, se dévoua à ce rôle.

Dans plusieurs circonstances, ce Jimeno s’était essayé à braver et olfenser l’Amiral. Le jour de l’embarquement, il le suivit sur le port, en l’injuriant de la manière la plus révoltante-, il paraît même qu’il osa, par comble de bravade, le relancer sur son bord et l’y provoquer de ses outrageuses vociférations. On sait qu’au moment de s’embarquer, Colomb se recommandait plus spécialement à Dieu et à la sainte Vierge, et se disposait à son entreprise par des actes particuliers de piété. Son cœur en cet instant surabondait d’effusion chrétienne. Il se trouvait donc tout prêt au pardon, par conséquent à supporter plus aisément l’injure. Mais aujourd’hui l’outrage était si grief, si odieux, par sa persistance et sa forfanterie, que le vieux marin se rappela ce qu’il devait à son rang d’Amiral. L’impunité cette fois pouvait entraîner des conséquences désastreuses. L’offense avait lieu sous les yeux de toute l’escadre, de la foule encombrant les quais, des criminels, des bandits embarqués^ ceux-ci allaient prendre sa patience pour faiblesse et poltronnerie. Au moment du départ il importait, peut-être, au salut des navires et au maintien de la discipline fondée sur le respect de la force, de prouver sur-lechamp que l’àge n’avait point anéanti la vigueur de l’Amiral ^ et qu’il ne saurait pas moins faire respecter sa personne qu’exécuter ses commandements.

L’ex-juif qui s’acharnait contre lui était l’émissaire de cette coterie de sycophantes qui avait toujours entravé ses entreprises. Il ajoutait sa bassesse personnelle aux indignités de ses patrons. L’excès de son impudence transporta d’une sainte colère l’Amiral. On le raillait, enhardi par sa mansuétude, on le -bafouait comme un vieillard impuis-

L AMIRAL LÈVE l’aNCUE. 591

Scint 0t debile * il ressaisit soudain les forces de sa jeunesse. Moins usé par ses soixante-deux hivers que par quaranteun ans d’incessante navigation, le patriarche de l’Océan, grandi majestueusement d’indignation, fit un pas vers son insulteur, et levant sa frémissante main l’abattitsur saface impudente. Le misérable tomba comme assomihé. L’Amiral se borna simplement à châtier du pied ce vil aboyeur, qui s’enfuit au milieu des huées, cachant sous son humiliation et ses feintes larmes le secret de sa joie. Car dés ce moment sa fortune était faite.

C est a tort que les écrivains d une certaine école se sont plu à considérer le châtiment infligé à Jimeno par 1 Amiral, comme 1 indice de son caractère emporté ^ c’était tout simplement de la police de bord. Colomb ne céda ni a la vivacité ni a 1 irritation de l’amour-propre. Il lit ce qu’il avait à faire, suivant les mœurs des gens de mer de son époque, et la nécessité du moment.

Quelle qu’eût été dans cette circonstance l’attitude de Colomb, la prudence la mieux réfléchie n’eût pu le préserver de l’écueil insidieusement préparé sous ses pas, avec une astuce infernale. S il se bornait à faire chasser Jimeno par ses écuyers, il semblait se défier de ses forces, accuser sa vieillesse j cette modération le tuait moralement^ il perdait son ascendant personnel sur l’escadre et les malfaiteurs qu’elle transportait. C’est ce que voulaient ses ennemis. S il reprimait lui-même l’insolence, n’eût-il donné qu’une gourmade, il y avait matière suffisante à 1 inculper de voies de fait, de violence corporelle, de rage et de brutalité. Par cela même, toutes les accusations du Père Boïl, de Pedro Margarit et du commissaire Juan

Aguado sur sa violence et sa cruauté étaient prouvées sans réplique.

Cet incident, qu’avait fait naître don Juan de Fonseca,

l’amiral lève l’ancre.

fut amplement commenté à la Cour par ses soins et ceux de ses paitisans. Puiscjue sur le sol même de FEspagne, dans un port des Rois catholiques, l’Amiral traitait ainsi un de leurs officiers, que ne devait-il pas oser dans ces régions lointaines où son autorité s’exerçait sans contrôle? Jimeno, l’infâme sbire de Fonseca, devint l’objet de la compatissance et de l’intérêt de la Cour. On plaignit, on consola 1 insulteuiq on l’indemnisa de son désagrément. E*t l’oflensé fut réprouvé par l’opinion publique. Il n’était plus la pour se defendre. L’Amiral avait levé l’ancre recevant pour adieux l’outrage, et emportant le pressentiment du blâme dont on l’accablerait absenb

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