LE PRIEUR DE PRADO
les anxiétés qu’il fit essuyer au solliciteur le plus noble de Tunivers. L’impartialité nous prescrit d’avouer que leur générosité d’indignation les a poussés trop loin.
^ Frère Fernando de Talavera, de la congrégation des Hiéronvmites, Prieur de Notre-Dame de Prado à Valladolid, et confesseur des deux Rois, n’était point un esprit vulgaire, envieux de la gloire d’autrui ou systématiquement hostile à toute idée nouvelle. Également versé dans les lettres et la théologie, il avait quelques années auparavant franchement secondé le mouvement littéraire inspiré par Isabelle. La sagesse de ses conseils égalait sa modestie. Son assiduité au travail, ses sagaces combinaisons venaient d’augmenter les revenus de la couronne de plus de trente millions de maravédis. Au milieu des splendeurs de la Cour, il continuait à mener la vie d’un véritable religieux. Sous une extrême mansuétude et une piété souriante, il cachait des austérités, ainsi qu’un zèle belliqueux pour la gloire du Catholicisme. Affranchi de toute ambition personnelle, édifiant par ses actes comme par ses paroles, il possédait sans réserve la confiance des souverains et jouissait même à la Cour d’une réputation de vertu, voisine de la sainteté h
Ce que nous connaissons de lui n’indique aucune étroitesse de vue. Mais tout docte et pieux qu’était le Prieur de Prado, il n’avait nulle notion spéciale des mathématiques, des sciences naturelles, et ne pouvait être compétent en matière de cosmographie. Il jugea sur les apparences, sans être physionomiste^ et dut nécessairement se tromper.
L’aspect de cet étranger, obscur, pauvrement vêtu, venu on ne savait comment en Espagne, dont il appre-
‘ « Varon tenido por santo. » — Vasconcelos, Vida y acciones del rey D. Juariy Ubr. I, fogl. 46.
le prieur de PRADO.
nait la langue clans les antichambres ^ arrivé à la Cour sans autre appui que le patronage fortuit d’un moine, luimeme depuis longtemps confiné en un moutier agreste, ne lui donnait pas une idée fort avantageuse de l’homme, et conséquemment de son projet. Il crut que le Père Juaii Ferez de Marchena avait été abusé par ce songe-creux. Aussi laissait-il son protégé se morfondre dans les escaliers, les vestibules, les salles d’attente^ pour l’exercer à la patience, le lasser et le dégoûter enfin du métier de solliciteur. Il pensait en cela lui rendre service. Et Cjuand par compassion il consentait à le recevoir, son air d’incrédulité ou de distraction, perçant sous la politesse de ses formes, aurait découragé la persévérance de Colomb sans l’invisible appui qui lui était donné.
On peut juger dès lors, si le prieur de Prado, qui s'était fait une règle de ne se mêler d’aucune recommandation, se sentait disposé à solliciter les Rois pour cet Italien. Il se serait cru coupable envers Leurs Altesses, en prélevant sur leurs occupations si urgentes quelques instants, pour écouter un aventurier qui ayant à peine un habit, venait leur offrir des royaumes. Colomb eut donc à souffrir et à lutter en vain contre les préventions de celui qu’il avait espéré être son protecteur. Durant ces désespérantes et infructueuses tentatives, à bout de ressources, sentant durement les étreintes de la misère, il était réduit pour s’alimenter à recommencer ses copies de manuscrits, sa confection de cartes marines.
Perdu au milieu du tumulte, dans cette brillante Cordoue renommée par ses élégantes frivolités et les exigences de son luxe, Colomb se trouvait oublié, isolé, sans amis, sans relations familières, livré au plus triste abandon^ lorsque malgré son dénùment, une noble demoiselle, dans le voisinage de laquelle il était logé, voulut