BÉATRIX ENRIQUEZ
consoler son malheur en s’aUacbant à lui d’un nœud indissoluble.
Elle était de haut parentage. Sa naissance surpassait do beaucoup sa fortune, et sa beauté surpassait sa naissance. Elle s’appelait Béatrix. Ce nom aimé de Dante semblait fait pour un Italien. Doua Béatrix Enriquez appartenait à la noble maison des Arana, l’une des plus anciennes familles de Cordoue, dans laquelle la vertu se transmettait par droit d’héritage, et (|ui malgré son peu d’opulence jouissait de cette respectabilité que n’obtint jamais la seule richesse.
Le laconisme des historiens, souvent leur silence et toujours l’absence de Béatrix Enriquez dans les occasions solennelles, quelques paroles de Colomb à son lit de mort, vodées d’une pudique réticence, et grossièrement interprétées, ont produit contre elle une prévention générale. En effet, les anciens historiens, après avoir rappelé le mariage de Colomb, n ont plus parlé de Béatrix Enricjuez. C’est qu’ils n’avaient rien à en dire. Sa modestie, la nature de ses goûts, de ses habitudes, qui l'écartèrent de la scène élevée ou son titre devait la produire, son attachement à la cité natale dont elle ne s’éloigna jamais, empêchent de la suivre dans le cours de sa vie. Son hisloiro se bornait à son mariage, comme son bonheur à son union. La femme chrétienne jouit modestement de la gloire do son époux, et ne s’en pare point avec étalage.
En ce qui touche Béatrix Enriquez, les documents sont brefs mais positifs.
Il en ressort qu’elle était d’une haute noblesse et d’une glande beauté. Sa fortune, inégale à son rang, lui assurait toutefois une existence indépendante. Mais ayant des frères, il est probable que suivant l’usage de l’époque et i U pays elle n avait reçu en dot que sa a légitime. » Le
mariage de Beatrix Enriquez eut lieu à Cordoue vers la lin de novembre 1 486. Elle devint mère de Fernando Colomb, le 29 août suivant.
On dirait que cette union était providentiellement préparée pour fixer Colomb en Espagne, en rattachant par les liens de la famille, sur cette terre héroïque devenue sa patrie adoptive. Si Vpn considère sérieusement dans quelles circonstances s'accomplit ce mariage, on y surprend un caractère étrange, exceptionnel comme la destinée de Colomb-, on y découvre associés ; l’inattendu, la grandeur et la souffrance.
Cette affection fut puissante et généreuse du côté de Christophe ^ touchante et poétique du côté de Béatrix.
Malgré sa noble origine, sa jeunesse, sa frappante beauté, elle épousait un homme alors sans nom, on ne connaissait pas sa famille-, sans langage, il estropiait encore l’espagnol ; sans jeunesse, il avait quarante-neuf ans; stms virginité de cœur, il était veuf et charge d un fils ; sans fortune, il ne posséda;!! ni terre, ni rente, ni mobilier. Assurément, ses airs distingués, sa noblesse de formes et ses conversations d’une incorrection pittoresque trahissaient sa supériorité; mais son costume était forcément humble et pauvre. Ses cheveux entièrement blanchis, et les plis de son front n’offraient plus ces chances d’un long avenir sur lesquelles s’illusionne volontiers la passion. Il ne possédait pour espérance qu’un projet, trois fois repoussé dans les Conseils des Gouvernements. Sans nul doute les Arana et les Enriquez étaient opposés à cette union qui les choquait dans leur légitime orgueil, leurs intérêts, leurs préjugés, leur raison même; et devait moins leur paraître une surprise du cœur, qu’une aberration de l’esprit. On ne put manquer d’en dissuader Béatrix; de lui représenter Colomb, cçt obscur étranger, comme un
ET DE BÉATUlX ENBIODEZ.
audacieux hâbleur ou un visionnaire. Elle eut à soutenir l'opposition de ses proches, de ses amies, a braver es commérages et le ridicule, cette arme qui tranche toujours les velléités et emporte les résolutions vulgaires.
D’autre part, pour qu’une intelligence aussi ferme que celle de Colomb eût cédé à l’entraînement du cœur, la beauté de dona Béatrix devait être bien irrésistible, et ses qualités morales former avec sa personne un ensemble merveilleusement harmonieux. Mais s il l’admira a cause de son charme, <à coup sûr il ne s’éprit que par son dévouement, et ne l’aima que parce qu’elle l’aimait. La reconnaissance, ce généreux sentiment qui s enracine au plus profond de l’affection humaine, vint subjuguer la tendresse de cet homme, que rien n’aurait assujettie pendant qu’il renfermait dans sa méditation la plus vaste
pensée de la terre.
Ce ne fut point un mariage de convenance, de tortune ou de position ; ce fut une in^-lination pure, invincible, plus forte que l’ambition, l’expérience et le malheur. Ce lien était mystérieusement destiné à Christophe Colomb en épreuve suprême. 11 fallait qu’il aimât avec la puissance de son cœur et ressentit un charme souverain , pour que la nécessité de quitter résolùment la présence aimée , de vivre volontairement dans 1 éloignement et la 'séparation, afin d’accomplir son œuvre, rendît plus méritoire son sacrifice, plus sublime l’immolation de son cœur. Sacrifice et immolation dont nul n’a jamais parlé et ne lui a tenu compte dans l’iiistoire.
La félicité que lui offrait Béatrix, placée comme une tentation sur la route austère qu’il devait parcourir, ne put enchaîner cette âme toute inspirée de sa mission, et la détourner de son but immortel, Colomb, pendant qu il était encore à Cordoue, maigre les enchantements de sa