ENTRÉE DES ROIS A GRENADE
expédition religieuse, les souverains n’entrèrent pas immédiatement à Grenade. Ils voulurent d’abord faire hommage de leur conquête à Jésus-Clirist.
Fernando de Talavera, promu à l’arclievêché de Grenade, le seul qu’il eût déclaré vouloir accepter, escorté d’une force imposante, prit possession de rAlliambra, en
faisant hisser la Croix d’argent, le grand étendard de la croisade, sur la tour de Camarès destinée aux signaux.
L’emblème de la Rédemption une fois fixé au faîte de la ville, on déploya aussi la bannière royale. En voyant la Croix dominer la cité musulmane, le Roi, la cour, l’armée se mirent à genoux, et les chapelains avec les choristes de la Reine entonnèrent l’hymne de la victoire au milieu d’une allégresse indicible. Aussitôt après, toute la noblesse d’Espagne, classée d’après la rigoureuse étiquette de Castille, vint rendre hommage à Isabelle comme reine
de Grenade.
Le Vendredi, 6 janvier, jour de TEpiphanie, fête des Rois, les souverains tirent leur entrée solennelle dans l’Alhambra, à la porte duquel l’archevêque de Grenade, assisté d’un nombreux clergé, vint les recevoir processionnellement.
Après une lutte de 778 ans, le Croissant était enfin renversé. Ce triomphe des Espagnols réjouit la chrétienté tout entière. Jean de Strada fut envoyé à l’instant même à Rome, en ambassade extraordinaire. Il fit une telle diligence qu’il y apporta lui-même la première nouvelle de la conquête. Le souverain pontife Innocent VIII, remerciant Dieu de toute son âme, ordonna des actions de grâces publiques et une procession solennelle à l’église de Saint- Jacques des Espagnols. Sa Sainteté y assista en personne avec tout le Sacré-Collége. Le Pape y officia pontificalement; et dans le sermon, prononcé en sa présence, le pré-
206 la reine donne audience a colomb.
dicateur loua hautement le caractère chrétien des rois et du peuple d’Espagne h
A cette époque, au milieu des faveurs qu’elle réservait à 1 Espagne, la Providence jetait un regard de complaisance sur « Gènes la superbe, » cette cité aux palais de marbre, aux églises dorées et où la charité publique, s’égalant alors à la richesse, l’emportait sur les misères pullulant dans la pénombre de ses rues étroites. Gênes paraissait benie. Pendant que 1 un de ses enfants, sorti des rangs du peuple, méditait 1 œuvre la plus colossale du génie humain, un autre, choisi parmi les patriciens illustres, occupait le trône de l’infaillibilité apostolique.
Jean Baptiste Cibo, citoyen de Gènes, promu à la tiare sous le nom d Innocent VIII, était véritablement le prince de la paix, le médiateur des querelles des rois, et le zélateur de la guerre contre l’Islamisme. Nul ne prenait une part plus sincere au succès d’Isabelle et aux espérances de son compatriote Christophe Colomb.
Les réjouissances triomphales de la conquête n’étaient
pas encore terminées, que la Reine donnait audience à Colomb.
Le seul aspect de ce noble étranger de qui la rapprochait, a son msu, une secrete communauté de foi et de génie, la rassura contre les objections de la Junte de Salamanque. Il n y eut dans cet entretien nul débat sur le projet, parce qu’il ne subsista aucun doute sur sa réalisation. La Reine y donnait son adhesion par instinct, elle sentait en cet homme une compréhension supérieure des choses ^ il lui ofïrait une personnalité exceptionnelle. Sa seule présence trahissait sa grandeur intérieure. Elle croyait en Colomb.
•Le projet étant donc accepte sans contrôle, sans restric-
1 Mariana, Eistor, gen. de Espana, lib. XXV, § 92.
II, FAIT CONNAlTllE SES l-UÉTENÏIOXS. 207
tion, tel que l’inspiration l’avait conçu, il ne rcslait plus qu’à fixer les avantages qu’on attrilnierait a son auteur, après la réussite. Une Commission, encore présidée [lar le prudent Fernando de Talavera, lut chargée de régler ce point. Colomb eut à conférer avec elle, et à Un faire connaître ses prétentions. H dut les poser catégoriipiement.
Alors cet homme, à la pensée plus vaste que le monde, laissa percer la grandeur de scs espérances par le prix qu’il fixait à leur réalisation. En l’entendant, les commissaires durent être frappés de stupeur. Yoici, en ellet, les principales conditions posées par cet étrangei , au.x couronnes d’Aragon et de Castille. U seiait .
Vice-Roi. , ,
Gouverneur général des îles et terre ferme a decouvrii .
Grand Amiral de la merOcéane.
Ses dignités se transmettraient héréditairement dans sa famille par droit d’aînesse.
11 recevrait royalement la dîme de toutes les richesses, perles, diamants, or, argent, parfums, épices, iVuits et productions quelconques découvertes ou exportées dans
les régions soumises à son autorité.
En entendant de telles prétentions, les commissaires s’indignèrent de sa hardiesse. L’orgueil de ces courtisans se courrouçait à l’idée eju’un Italien cju on avait si souvent tourné en dérision ou pris en pitié, tandis (pi il se morfondait dans les antichambres, sollicitant des audiences, osait aujourd’hui stipuler des titres qui le placeraient au-dessus des plus nobles maisons d Espagne. T^a conférence fut suspendue.
Pourtant ce que demandait Colomb à ses yeux paraissait bien simple. 11 trouvait très-naturel, puisqu’il allait donner aux Rois des royaumes plus grands (pie les leurs, de Uxer une rémunération dont l’importance indiquât
-08 BUT DE l’ambition DE COLOMB.
celle de sa donation inouïe. La récompense doit se pronortionner au service; et celui qui accepte moins qu’il ne lui est dû concourt à sa propre humiliation. D’ailleurs Colomb n’exigeait que le prix qu’il avait demandé neuf ans auparavant à la couronne de Portugal. S’il n’y ajoutait rien, d n’en retranchait rien non plus. Ce qu’il pensait a ors, il le pensait encore aujourd’hui. Les mômes causes subsistaient toujours. Il lui fallait pour ses vues une haute position, une grande autorité et surtout de grandes richesses. C’était absolument comme en Portugal.
Veut-on recueillir à l’instant le secret de cette ambition gigantesque? Secret touchant qui lui échappa quelques jours après dans une conversation familière avec les
ois, et qui, dit-il, « les fit sourire ' ; » le voici dans sa pieuse candeur.
Christophe Colomb tenait comme déjà réalisée sa découverte de terres ignorées, auxquelles il aurait le bonheur d annoncer le Christ Rédempteur. Il prévoyait des dangeis sans nombre, de terribles obstacles, des travaux incessants. En retour de ces labeurs, il aspirait à une récompense magnifique, la seule qu’il crût digne de sesœu- VI es. 11 avait résolu, au moyen des trésors qu’il retirerait de scs découvertes, d’affranchir le Saint Sépulcre du joug des Musulmans. Il voulait traiter d’abord de son rachat à 1 amiable, et s’il n’y parvenait, lever à sa solde cinquante mille hommes d’infanterie et cinq mille chevaux pour arracher aux profanations de Mahomet le tombeau de Jesus-Christ. Il aurait remis aussitôt le gouvernement de Jérusalem au Saint-Siège, se bornant, pour lui, à l’hon-
« Piotesté ci Viiestras Altezas que toda la ganancia de esta mi empiesa se gastase en la conquista de Jérusalem, y Vuestras Altezas se lieion, y dijeron que les placia, y que sin este tenian aquella ansia. » — - Journal de Colomb^ mercredi 26 décembre 1492,
PRÉTENTIONS DE COEOMR DISCUTÉES. ^OJ
neiir d’être le factionnaire de TÉglise au seuil de ccdte terre miraculeuse où fut accomplie notre Fiédemptiou.
Les commissaires de la cour ne pouvant deviner 1 intime pensée de cet homme, ne virent dans sa prétention qu’une outrecuidance insolente, aussi téméraire que sou projet d’aventures de l’Océan. Probablement ils ne discutèrent même pas une telle vanité, et se bornèrent à eu référer aux souverains.
Fernando de Talavera, imbu de ses préventions contre le cosmograpbe génois, représenta à la Reine qu’il y aurait un grave inconvénient pour Leurs Altesses a passer un traité, au sujet d’une expédition qui avait été jugée chimérique; que l’insuccès les exposerait à la mot[uerie des cours étrangères et diminuerait dans leurs Etats le respect que l’on avait pour leur sagesse si célèbre -, qu’en admettant même la réussite, accorder des privilèges si exorbitants à un inconnu, surtout un étranger, serait iné\ itablement amoindrir dans Topinion le prestige de la majesté royale. Sous Tinlluence des observations de sonconfesseui , la Reine hésita. Elle fit proposer à Colomb des conditions un peu différentes, quoique très-avantageuses encore. Sans doute on lui offrit, comme en Portugal, des revenus, des titres, un gouvernement dignes de satisfaire tout autre cœur que le sien. Mais il n’accepta aucune de ces conditions, et ne rabattit rien des siennes. Ce qu’il avait dit était dit. Déjà il tenait à sa demande royalement, comme un souverain à sa parole. Dans tous ses entretiens avec les têtes couronnées, alors que trop souvent ses vêtements accusaient sa détresse, il avait naturellement, par son langage elevc , empreint d’une dignité familière, traité les princes d’egal à égal-, maintenant qu’arrivait l’heure d’accomplir sa mission, il agissait comme il avait parlé.
11 se retira fièrement.