‹ Christophe ColombChapitre 1 sur 3 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premières découvertes des Portugais et des Espagnols. — Christophe Colomb. — Son arrivée à la cour de Castille. — Rejet de scs demandes. — Reprise des négociations. — Dispositions favorables de la reine. — Arrangement conclu avec Christophe Colomb. — Premier voyage de découvertes. — Indifférence témoignée pour l’entreprise. — Eloges dus à Isabelle.

A Santa Fé, Ferdinand et Isabelle signèrent une convention qui leur livra un empire immense, auprès duquel disparaissaient leurs récentes conquêtes et leurs royaumes même. L’extraordinaire activité intellectuelle des Européens, au xv* siècle, après une longue léthargie, avait eu pour résultats de grands progrès dans toutes les branches de la science, et surtout dans la marine; c’est ainsi que ce siècle est particulièrement signalé comme celui des découvertes maritimes. La situation politique de l’Europe moderne était des plus favorables à ces progrès. Aux temps de l’empire romain, le commerce avec l’Orient avait naturellement son centre à

Rome, la métropole commerciale de l’Ouest. Après le démembrement de l'empire, il continua à prendre pour canaux les ports de l’Italie, d’où il se dirigeait vers les autres pays de la chrétienté; mais ces pays, élevés du rang de provinces subordonnées à celui d’Étals indépendants, voyaient avec jalousie les cités italiennes grandir rapidement, grâce à ce monopole, en puissance et en prospérité. Il en était surtout ainsi pour le Portugal et la Castille ', qui, situés à l’extrémité du continent européen, loin des grandes routes du commerce asiatique, n’avaient pas un territoire assez étendu pour se faire respecter, comme certains royaumes chrétiens, aussi peu favorisés qu’eux-mêmes sous le rapport commercial. Celte considération engagea donc la Castille et le Portugal à tourner les yeux vers le grand océan qui baignait leurs côtes, dans l’espoir d’y trouver des terres inconnues pour agrandir leurs domaines, et peut-être de découvrir une voie nouvelle vers les opulentes régions de l'Orient.

L’esprit d’entreprise maritime fut encouragé par l’invention de l’astrolabe, qui aida puissamment aux progrès de la navigation, et par l'importante découverte de la polarité de l’aimant; c’est au xv" siècle que l’on commença, parait-il, à faire un grand usage de la boussole s . Les Portugais entrè-

’ L’Aragon ou plutôt la Catalogne entretint, pendant le moyen âge, un commerce étendu avec le Levant et l’extrême Orient , par le port de la florissante cité de Barcelone.

4 Un conseil de mathématiciens réuni à la cour de Jean II de Portugal découvrit pour la première fois l’application de l’ancien astrolabe à la navigation , procurant ainsi au marin les avantages essentiels de la boussole moderne. La découverte de la polarité de l’aiguille, attribuée à Flavio Gioja d’Amalfi par une tradition populaire que Robertson a sanctionnée sans scrupule, remonte à plus d’un siècle avant cette époque, comme il a été clairement prouvé. Tiraboschi , examinant ce sujet avec son érudition ordinaire, sans s’arrêter au rapport peu sûr de Guiot de Provins, dont on

CHRISTOPHE COLOMB A LA COl'R DE CASTILLE.

rent les premiers dans la carrière qui venait de s’ouvrir et y persévérèrent sous l’infant don Henri avec une telle activité que déjà, dans la première moitié du xv* siècle, ils avaient, doublant plus d’un périlleux promontoire qui avait arrêté jusque-là de timides marins, pénétré jusqu’au cap Yert. Enfin, en 1186, ils reconnurent le promontoire élevé qui termine l’Afrique au sud et qui, regardé alors comme le chemin longtemps cherché des Indes, reçut du roi, Jean II, le nom de cap de Bonne-Espérance.

De leur çôté, les Espagnols ne restaient pas inactifs. En 1593, des aventuriers des provinces du nord, de la Biscaye et du Guipuscoa, s’étaient emparés de la plus petite des îles que l’on supposait être les îles Fortunées des anciens et que l’on appelle aujourd’hui Canaries. D’autres aventuriers de Séville, an commencement du siècle suivant, poussèrent plus loin ces conquêtes, qui furent achevées au profit de la couronne par Ferdinand et Isabelle, qui équipèrent plusieurs flottes pour réduire ces îles, dont l’Espagne prit enfin possession, après la prise deTénérifîe, en 1495’. Les souverains

conteste le siècle et même l’identité, se fonde sur un passage du cardinal Vitri, qui mourut en 1244, pour affirmer que, déjà dans la première moitié du xiii* siècle, on se servait généralement de l’aiguille aimantée, et, à l’appui de cette assertion , il cite plusieurs autres auteurs de ce temps. Capmany n’a pas trouvé mention de l’emploi de la boussole par les navigateurs castillans avant 1403. Ce ne fut que bien plus tard, dans le xv' siècle, que les Portugais, se fiant à ce guide, se hasardèrent à s’éloigner de lu Méditerranée et des côtes de l’Afrique, pour s’avancer jusqu’à Madère et aus îles Açores.

1 Quatre de ces îles furent conquises pour le compte d’aventuriers, principalement venus d’Andalousie, avant l’avénemcnt de Ferdinand et d’Isabelle au trône , et , sous le règne de ce prince , furent possédées par une noble famille castillane , du nom de Peraza. Les souverains firent partir de Séville, en 1480, une flotte considérable, qui soumit la grande Canarie ;

CHMSTOPHE COLOMB.

avaient de bonne heure cherché à encourager ces entreprises, comme le prouvent un grand nombre de règlements qui, malgré leur imperfection, due à l’ignorance des vrais principes suivis, de nos jours, en cette matière, témoignent suffisamment des bonnes dispositions du gouvernement \ Sous leur règne et même sous celui de leurs prédécesseurs, en remontant jusqu’à Henri III, l’Espagne entretint des relations suivies avec la côte occidentale de l’Afrique , qui envoyait à Séville de la poudre d’or et des esclaves. L’annaliste de celte cité rappelle que la reine, s’intéressant à ces malheureux esclaves, rendit plusieurs ordonnances tendant à leur assurer la protection des lois ou simplement à adoucir la rigueur de leur sort. Peu à peu une mésintelligence s’éleva entre la Castille et le Portugal, au sujet de leurs droits respectifs de découverte et de commerce sur la côte d’Afrique: on pouvait s’attendre à des conflits perpétuels, lorsque ce différend fut heureusement réglé par un article du traité de 1479, qui mil fin à la guerre de la succession. Il fut stipulé que les droits contestés seraient reconnus exclusivement aux Portugais, lesquels, en échange, se désisteraient de toute prétention sur les Canaries. L’Espagne renonçait ainsi à s’étendre vers le sud, et la roule du grand océan occidental,

une autre, en 1493, fit la conquête de Palma et de Ténérifle, après une opiniâtre résistance de la part des indigènes. D’après Bernaldez, cette dernière île n’aurait été prise qu’en 1495.

1 Parmi les lois rendues antérieurement à cette époque par les souverains, nous pouvons citer celles qui se rapportaient aux poids et monnaies, au libre échange entre l’Aragon et la Castille , à la sûreté des vaisseaux marchands de Gênes et de Venise, à la liberté des marins et des pêcheurs, aux privilèges des marins de Palos , à la défense de piller les vaisseaux échoués sur la côte. Une ordonnance de 1492 obligea les étrangers à se charger, à leur retour, des produits du pays.

encore inexploré, lui resla seule ouverte. En ce moment, parut un homme, qui, rêvant cette héroïque entreprise et capable de l’accomplir glorieusement, s'offrit pour la tenter.

Christophe Colomb était né à Gênes, dans une famille humble mais bien estimée peut-être '. Il fit ses premières études à Pavie, où il révéla une forte vocation pour les mathématiques, science dans laquelle il excella plus tard. A quatorze ans, il embrassa la dangereuse profession de marin, qu’il exerça presque sans interruption jusqu’en 1470, où, probablement âgé d’un peu plus de trente ans, il arriva en Portugal, théâtre des entreprises maritimes, vers lequel se dirigeaient de tous côtés les hommes d’imagination aventureuse. Après son arrivée dans ce pays, il continua à faire des voyages dans les parties du monde alors connues, et, à son retour, il faisait et vendait des caries. Ses recherches géographiques furent considérablement facilitées par les papiers qu’il hérita d’un éminent navigateur portugais, parent de sa femme. Muni de tous les renseignements que pouvaient lui fournir la science nautique de ce temps et son expérience personnelle, Colomb, doué d’un esprit réfléchi, se trouva naturellement amené â soupçonner que des pays inconnus

1 II est généralement admis que le père de Colomb exerçait la profession de cardeur de laine ou de tisserand. Le fils de l’amiral, Fernando, après quelques recherches sur la généalogie de l’illustre navigateur, finit eu déclarant qu’aprcs tout il serait moins glorieux pour lui de descendre do nobles aïeux que d’être né d’un pareil père ; réflexion philosophique révélant assez clairement qu’il n’avait guère à se vanter de l’origine de sa famille. Fernando trouve quelque chose de très mystérieux et d’emblématique dans le nom de son père , Colomb ou colombe, signifiant qu’il avait reçu l’ordre » de porter la branche d’olivier et l’huile du baptême par delà l’Océan, comme la colombe de Noé, pour montrer les païens en paix et unis avec l’Église, après avoir été enfermés dans l’arche de ténèbres et de confusion. »

CHRISTOPHE COI.OMB.

existaient au delà de l'océan occidental, et il conçut la possibilité d’arriver, par une route plus directe et plus commode que celle de l’Orient, jusqu’à ces provinces de Zipango et du Calbay.à l'est de l’Asie, décrites sous de si brillantes couleurs par Mandeville et Polo

L’existence d’une terre au delà de l’Atlantique, supposition accréditée par quelques-uns des esprits les plus éclairés de l’antiquité, était devenue un sujet de préoccupation générale, à la fin du xv c siècle; à celte époque, d’intrépides aventuriers sondaient chaque jour les mystères de l'abîme et révélaient au jour des régions nouvelles, jusque-là purement imaginaires. On a la preuve de celte croyance populaire dans un passage curieux du Morgante Mayyiore du poète florentin Pulci, homme de lettres, qui ne se faisait pas remarquer par des connaissances supérieures à celles de son temps. Ces vers, indépendamment des données cosmographiques qu’ils renferment, étonnent par des allusions à des phénomènes physiques dont la réalité ue fut établie qu’un siècle au moins plus tard. Le diable, s’occupant du préjugé populaire relatif aux colonnes d’Hércule, parle ainsi à son compagnon Rinaldo :

« Apprends que cette théorie est fausse; l’audacieux marin s'aventurera au loin sur l’océan occidental, plaine douce et uuie, quoique la terre ait la forme d’une roue. L’homme

' Fernando Colomb cite trois raisons 3ur lesquelles était fondée la croyance de son père dans l’existence de terres à l’Ouest : la première, la raison naturelle ou des conclusions tirées de la science ; la seconde, l’autorité des écrivains , s’élevant peu au dessus des vagues spéculations des anciens ; la troisième, le témoignage des marins, en y comprenant, outre les bruits populaires au sujet de pays découverts à l’Ouest, les débris qui paraissaient avoir été portés de l’autre côté de l’Atlantique vers les côtes de l’Europe.

était anciennement un être ignorant et Hercule rougirait d’apprendre que la barque la plus grossière franchira bientôt les limites qu’il lui a vainement fixées. On découvrira un autre hémisphère; comme toutes choses tendent vers un centre commun, ainsi la terre, balancée dans l’espace, par une loi mystérieuse du ciel, est suspendue au milieu des sphères étoilées. A nos antipodes se trouvent des villes, des États, de vastes empires, jadis ignorés. Regarde, vois le soleil descendre à l’occident pour éclairer les nations qui attendent son retour *. »

L’hypothèse de Colomb ne reposait pas sur une simple croyance populaire; ce qui n’était qu’une espèce d’objet de foi pour le vulgaire crédule et un sujet de spéculations pour le savant, était chez lui une conviction sérieuse, qui lui fit tout risquer, sa vie et sa fortune, pour tenter une expérience. Cette coiniclion fut encore fortifiée par ses relations avec le savant italien, Toscanelli, qui fit pour lui une carte, sur laquelle les côtes orientales de l’Asie faisaient face à l’ouest de l’Europe *.

• Pulci, ilorgante Maggiore, canto XXV, st. 229, 230. — Ce passage qui a échappé à Humboldt , comme à tous les auteurs que nous avons consultés sur ce sujet, renferme probablement la prédiction la plus détaillée relativement à ce monde occidental. Dante, deux siècles auparavant, avait exprimé plus vaguement sa croyance dans l’existence d’une partie ignorée du globe :

* Dp’ vostri sensi, ch’è del rimanente,

Non vogliatc negar l’esperienza,

Dietro al sol, del mondo se nia gente. »

( Infcmo , canto XXVI, v. 115.)

5 II serait singulier que Colomb, dans son voyage d’Mande en 1477, n’eût pas entendu parler des expéditions des Scandinaves sur les côtes septentrionales de l’Amérique, au x c siècle et plus tard ; d’un autre côté, s’il en avait entendu parler, il est tout aussi étrange qu’il n’ait pas cité ce fait à l’appui de sa propre hypothèse de l’existence d’une terre à l’Ouest, et

lî CHRISTOPHE COLOMB.

Animé du sublime espoir d’achever une découverte qui devait résoudre une question si importante, depuis longtemps entourée de tant d’obscurité, Colomb exposa au roi Jean II de Portugal les raisons sur lesquelles se fondait sa croyance dans l’existence d’une route inconnue à travers l’occident. Alors, pour la première fois, il éprouva les difficultés et les dédains qui paralysent trop souvent les efforts de l’homme de génie, dont les conceptions sont trop hautes pour pouvoir être comprises des contemporains. Après de longues et inutiles négociations, pendant lesquelles les Portugais tentèrent perfidement de profiter en secret de ses révélations, le Génois quitta Lisbonne, résolu de soumettre ses propositions aux souverains espagnols, dont on vantail l’esprit de sagesse et d’entreprise.

Colomb arriva en Espagne, vers la fin de 1484. Le moment ne pouvait être plus mal choisi; tous les esprits étaient échauffés par la guerre contre les Mores, et les royaux époux, poursuivant leurs campagues ou faisaut activement des préparatifs militaires qui épuisaient leurs ressources, avaient peu de loisir pour rêver à la découverte incertaine de pays éloignés. Colomb eut d’ailleurs le malheur d’avoir un mauvais intermédiaire auprès de la cour. Fray Juan Perez de Marchena, gardien du couvent de La Rabida eu Andalousie, qui s’était de bonne heure intéressé à ses projets, l’avait

que , dans ses voyages de découvertes , il ait pris une route si différente de celle suivie par ses prédécesseurs. Il se peut toutefois, comme Humboldt l’a fait sagement observer, que les renseignements qu’il se procura en Islande fussent trop vagues pour éveiller chez lui l’idée que les pays découverts par les Normands eussent aucun rapport avec les Indes qu’il cherchait. Du temps de Colomb, en effet, la situation réelle de ces pays était si mal connue que le Groenland figure sur les cartes de l’Europe comme une péninsule formant le prolongement de la Scandinavie.

recommandé à Fernando de Talavera, prieur du Prado et confesseur de la reine, personnage qui, haut placé dans la confiance royale, fut successivement élevé jusqu’au siège archiépiscopal de Grenade. C’était un homme d’une vie irréprochable et d’un caractère bienveillant, rare à cette époque, comme le prouva plus tard sa conduite envers les malheureux musulmans; il était également instruit, mais celle instruction était celle des cloîtres, infectée de pédanterie et de superstition ; aussi , animé d’un respect servile , même pour lés erreurs anciennes, il était l’ennemi de toute innovation.

Avec cet esprit timide et exclusif, Talavera fut si loin de comprendre les vastes conceptions de Colomb, qu’il prit même celui-ci, à ce qu’il semble, pour un visionnaire, et regarda ses suppositions comme impliquant des principes qui n’étaient pas parfaitement orthodoxes. Ferdinand et Isabelle voulurent avoir l’opinion des juges les plus compétents sur la question, qu’ils soumirent à un comité choisi par Talavera parmi les savants les plus éminents du royaume et principalement parmi les ecclésiastiques, dépositaires ordinaires de la science dans ce siècle. Ce comité montra tant d’indifférence, la sottise, les préjugés, le scepticisme multiplièrent tant les entraves, que des années s’écoulèrent avant qu’il prit une décision. Il parait que Colomb resta, pendant tout ce temps, à la cour, portant quelquefois les armes dans les expéditions contre les Mores et traité par les souverains avec une déférence extraordinaire; c’est ainsi qu’ils payèrent souvent ses dépenses privées et qu’ils envoyèrent aux municipalités des différentes villes de l’Andalousie l’ordre de lui fournir gratuitement le logement et des vivres.

A la fin cependant, Colomb, fatigué de cette longue et

pénible attente, pressa les souverains de lui donner une réponse définitive, et le conseil de Salamanque déclara ses projets « vains, impraticables et reposant sur une base trop faible pour mériter l’appui du gouvernement. » Il y avait toutefois dans l’assemblée une minorité trop éclairée pour se rallier à l’avis de la majorité; quelques-uns même des personnages les plus considérables de la cour, cédant h la force des arguments de Colomb et frappés de l’élévation, de la grandeur de ses vues, non seulement devinrent ses sincères partisans, mais ses amis intimes. Tels furent, entre autres, le grand cardinal Mendoza, que sa haute intelligence et sa connaissance des affaires élevaient au dessus des préjugés étroits de son ordre, et Deza, archevêque de Séville, moine dominicain, qui malheureusement fit plus lard un mauvais usage de ses talents extraordinaires, en les consacrant au service de l’inquisition, comme successeur de Torquemada '. L’opinion de ces hommes eut, sans doute, une grande influence sur l’esprit des souverains qui, pour adoucir la rigueur de l’arrêt rendu par la junte, dirent à Colomb que, « s’ils étaient trop occupés en ce moment pour s’engager dans une entreprise, ils étaieni tout disposés à traiter avec, lui, lorsqu’à la fin de la guerre ils en auraient le temps. » Tel était donc le résultat des longs et pénibles efforts du Génois; celui-ci, loin d’accepter la promesse qui lui était

' Ce prélat, Diego de Deza, était né, à Toro, de parents pauvres mais respectables ; il entra de bonne heure dans l’ordre de Saint-Dominique, et sa scieuce, sa vie exemplaire attirèrent sur lui l’attention des souverains, qui l’appelèrent à la cour et lui confièrent l’éducation du prince Jean. Il s’éleva pins tard, de dignité en dignité, au siège métropolitain de Séville. Sa charge de confesseur de Ferdinand lui donna une grande influence sur ce monarque, avec lequel il parait qu’il resta jusqu’à sa mort en correspondance intime.

faite comme sérieuse, parut considérer le refus comme formel et définitif; dans un profond abattement, il quitta immédiatement la cour, se dirigeant vers le sud, dans le but de chercher, presque sans espoir, un autre protecteur.

Colomb s’était déjà rendu à Gênes, dans l’intention d’intéresser sa ville natale à ses projets; mais il avait échoué dans celte tentative. Il paraît qu’il s’adressa successivement alors aux ducs de Médina Sidonia et de Médina Cœli ; ce dernier lui fit un accueil hospitalier et affectueux; mais aucun de ces puissants seigneurs, qui, maîtres de vastes domaines au bord de la mer, avaient souvent été tentés de prendre part à des expéditions maritimes, ne se montra disposé à en entreprendre une qui avait semblé trop hasardeuse à la couronne. Sans perdre plus de temps, le grand homme se prépara, le cœur oppressé, à quitter l’Espagne, en 1491, et à se rendre auprès du roi de France, dont il avait reçu une lettre d’encouragements, lorsqu’il se trouvait en Andalousie.

Au couvent de La Rabida, qu’il voulut visiter avant son départ, Colomb fut retenu par son ami, le gardien, qui le décida à rester jusqu’à ce qu’il eût lui-même fait un nouvel effort pour changer les dispositions de la cour. Le digne prêtre résolut de visiter lui-même la ville récemment bâtie de Sanla-Fé, que les souverains habitaient pendant le siège de Grenade. Juan Ferez avait été autrefois le confesseur d’Isabelle, qui l’estimait beaucoup à cause de ses excellentes qualités. Arrivé au camp, il fut aussitôt reçu en audience et plaida la cause de Colomb avec chaleur; il fut appuyé par plusieurs personnages éminents, qui, pendant le long séjour du Génois dans le pays, s’étaient intéressés à ses projets et regrettaient de les voir abandonnés. t)n remarquait parmi ces partisans du grand homme Alonso de Quinlanilla, con-

trôleur général de Castille, Louis de Saint-Augel , un des officiers fiscaux de la couronne d’Aragon, et l'intime amie de la reine, la marquise de Moya, personnes qui avaient toutes une grande influence sur Isabelle. Leurs représentations, faites à propos, dans ce moment où la guerre des Mores était près d’être terminée, opérèrent un si heureux changement dans l’esprit des souverains, qu’ils consentirent à reprendre les négociations avec Colomb. Celui-ci reçut donc l’invitation de se rendre à Sanla-Fé, et on lui envoya une forte somme pour s'équiper convenablement et payer ses dépenses en route.

Colomb, se hâtant de se rendre à celle invitation, arriva à temps pour assister à l’entrée des Espagnols dans Grenade; en ce moment, chacun, ivre de joie et d’orgueil en voyant le glorieux dénouement de cette guerre, était naturellement prêt à s’engager avec plus de confiance dans une nouvelle carrière d’aventures. Dans une entrevue avec les royaux époux, le Génois leur exposa de nouveau les raisons sur lesquelles il avait fondé son hypothèse, il chercha ensuite à exciter leur cupidité en décrivant ces royaumes du Mangi et du Calhay, que la vive imagination de Marco Polo et d’autres voyageurs du moyen âge s’était plue à dépeindre sons de si brillantes couleurs, et où il comptait arriver par la route de l’occident. Il finit par un appel à un sentiment supérieur, en faisant entrevoir aux souverains la conversion de nations païennes et la délivrance du saint sépulcre, par une expédition dont les profits de celte entreprise couvriraient les frais. Cette dernière suggestion, qui eût pu sembler plus tard inspirée par le fanatisme et qui eût donné à son auteur l’air d’un visionnaire, n'était pas déplacée dans un temps où l’esprit des croisades n’était pas encore éteint

CHRISTOPHE COLOMR A LA COUR I)E CASTILLE

et où ces folies religieuses n’avaient pas encore été guéries par une froide raison. L’idée de la propagation de la foi était bien faite pour toucher le cœur d’Isabelle, qui était sincèrement dévote et, malgré loutes ses erreurs, paraît avoir cédé bien moins au mobile vulgaire de la cupidité ou de l’ambition qu’à des motifs auxquels se rattachaient, quoique de loin, les intérêts de la religion.

Dans ce moment où Colomb voyait s’aplanir les obstacles contre lesquels il avait dû lutter jusque-là, il s’en présenta tout à coup un nouveau qui n’avait pas été prévu. Le Génois réclamait pour lui-même et ses héritiers le titre ainsi que l’autorité d’amiral et de vice-roi dans toutes les terres qu’il découvrirait, avec le dixième des profits de l’entreprise. Cette demande fut jugée tout à fait inadmissible; Ferdinand, qui, dès le principe, avait montré de la froideur et de la défiance au sujet de l’expédition, fut soutenu par les représentations de Talavera, le nouvel archevêque de Grenade, qui déclara « que ces prétentions trahissaient une arrogance extraordinaire et qu’il serait inconvenant d’accorder ces faveurs à un misérable aventurier étranger. » Colomb repoussa toutefois obstinément toutes les tentatives faites auprès de lui pour l’engager à modifier ses propositions. Les négociations furent donc brusquement rompues, et il quitta de nouveau la cour, résolu de renoncer à ses brillants projets, au moment même où la carrière si longtemps fermée s’ouvrait devant lui, plutôt que de sacrifier aucune des glorieuses distinctions dues à ses services. Ce trait est peutêtre, dans toute sa vie, la manifestation la plus remarquable de ce caractère fier et indomptable, qui le soutint au milieu de tant d'épreuves et le fit à la fin triompher de tous les obstacles que lui opposaient les hommes et la nature.

Celte rupture ne fut pas de longue durée. Les amis de Colomb et surtout Louis de Saint-Angel plaidèrent chaleureusement sa cause auprès de la reine. Celui-ci paria franchement h Isabelle, il lui dit que le Génois se bornait à réclamer, en cas de succès, une récompense magnifique mais méritée; qu’en cas contraire il ne demandait rien. Il fit l’éloge du grand homme, doué des talents nécessaires pour mener à bonne fin celte glorieuse entreprise, qui, selon toute probabilité, serait tentée par un autre monarque, désireux d’en retirer les profits pour lui-même; il se hasarda même à dire que sa souveraine ne montrait pas, en cette circonstance, la magnanimité avec laquelle jusqu’alors elle s’était toujours empressée de protéger toute oeuvre grande et héroïque. Loin d’être blessée de cette franchise, Isabelle en fut touchée; la vérité se fit jour dans son esprit, et, refusant d’écouter plus longtemps les suggestions de froids et timides conseillers, elle suivit l’élan de son cœur noble et généreux. « Je me chargerai moi-même de l’entreprise, » dit-elle, « et je suis prête à engager mes joyaux pour en faire les frais, s’il n’y a pas assez d’argent dans les coffres de l’État. » Le trésor avait été épuisé par la dernière guerre, mais le receveur, Saint-Angel, avança’ la somme nécessaire, qu’il prit dans le trésor -de l’Aragon, dont il avait la garde; ce pays ne fut pas toutefois considéré comme prenant part à l’expédition, dorft le fardeau devait être supporté exclusivement par la Castille.

Colomb, qui fut rejoint en route par le messager royal, à quelques lieuesseulement de Grenade, fut reçu de la manière la plus gracieuse à Santa-Fé, où il conclut un arrangement définitif avec les souverains espagnols, le 17 avril 14-92, Aux termes de cette convention, Ferdinand et Isabelle, en

leur qualité de dominateurs des mers, nommaient Christophe Colomb amiral, vice roi et gouverneur-général des îles et des conlinenls qu’il découvriraitdans l’Atlantique ; le gouvernement de chacun de ces pays serait confié à un des trois candidats qu’il présenterait. Toutes les affaires commerciales dans les limites de sa vice-royauté seraient exclusivement de sa juridiction ; il avait droit au dixième des profils de l’entreprise, et, en outre, à un huitième, pourvu qu’il contribuât pour un huitième aux frais. Par une autre ordonnance, les dignités énumérées plus haut lui furent données à perpétuité, pour être transmises à ses descendants, lesquels étaient autorisés à faire précéder leur nom du titre de don , qui n’était pasencore dégénéré en une formulede pure politesse.

Ces arrangements terminés, Isabelle s’occupa aussitôt, avec son activité habituelle, des préparatifs de l'expédition; par ses ordres, Séville et les autres cités maritimes de l’Andalousie fournirent, libres de droits et au plus bas prix possible, les provisions et toutes les choses nécessaires pour le voyage. La flotte, composée de trois vaisseaux, devait partir du petit port de Palos, ville andalouse qui avait été condamnée, pour quelque méfait, à entretenir pendant une année deux caravelles pour le service public; l’amiral lui-même équipa le troisième vaisseau, avec de l’argent fourni, paraitil, en partie par son ami, le gardien du couvent de La Rabida, et par les Pinzon, famille de puis longtemps renommée à Palos, dans cette population de hardis marins, par son esprit d’entreprise. Grâce à cet appui, Colomb put vaincre les difficultés et même la résistance ouverte que rencontrait l’idée de ce périlleux voyage, et, en moins de trois mois, sa petite escadre fut prête à prendre la mer. On a une preuve suffisante de l’extrême impopularité de cette expédition dans une

so

ordonnance royale, du 30 avril, promettant aux personnes qui s'y engageraient la protection de l’autorité contre toute espèce de poursuites criminelles, jusqu’à deux mois après leur retour. L’escadrille se composait de deux caravelles ou navires légers sans ponts, et d’un troisième bâtiment de grande dimension; l’équipage s’élevait en tout à cent vingt individus, et les frais supportés par la couronne n’avaient pas dépassé dix-sept mille llorins. L’amiral devait se tenir à distance de la côte d'Afrique et des possessions portugaises. Enfin, tous les préparatifs étant achevés, Colomb et ses compagnons se confessèrent et communièrent, selon l’antique et pieux usage des Espagnols, au début d’une entreprise importante, et, dans la matinée du 3 août 1492, l’intrépide navigateur, disant adieu à l'ancien monde, s’aventura sur ces mers inexplorées où jamais on n’avait vu jusque-là poindre une voile

On ne peut lire l’histoire de Colomb sans attribuer presque exclusivement à celui-ci la gloire de sa grande découverte,

1 Ces mots ne paraîtront pas exagérés , en admettant même les découvertes précédentes des Normands , faites dans des latitudes bien plus élevées. Humboldt a parfaitement démontré à priori la probabilité de ces découvertes, faites dans une partie resserrée de l’Atlantique, où les Orcades, les îles Féroé, l’Islande et le Groenland offraient aux marins tant d’étapes rapprochées, pour ainsi dire. La publication, parla société royale des antiquaires de Copenhague, des manuscrits scandinaviens originaux, dont jttsqu’ici on ne connaissait que des extraits incomplets, est une œuvre d’un profond intérêt , et il est heureux qu’elle ait été conduite sous des auspices qui en garantissent l’habile et fidèle exécution. Il est toutefois permis de douter qu’on puisse jamais' établir l’exactitude du fait avancé par le prospectus, d’après lequel, * selon toute probabilité, ce serait la connais- , sance des voyages des Scandinaves qui aurait excité Colomb à tenter son expédition. « L’histoire de Colomb fournit des preuves manifestes du contraire.

car, depuis le moment où il conçut ses vastes projets jusqu’au jour où il put enfin les exécuter, il fut abreuvé de dégoûts et dut surmonter toute espèce d’obstacles, sans avoir, pour ainsi dire, personne qui l’encourageât et lui tendit la main. Les hommes plus éclairés qu’il parvint, pendant sou long séjour en Espagne, à intéresser à son entreprise, la considéraient probablement comme le moyen de résoudre un problème incertain et manifestaient cette curiosité, mêlée de scepticisme, avec laquelle nous nous attachons aujourd’hui à toute tentative faite pour découvrir un passage au nordouest. L’intérêt excité par celte expédition même chez les hommes qui, par leur science et leur position, auraient dû la suivre avec plus d’attention, était bien faible; on eu a la preuve dans les lettres et les écrits de ce temps, où il est rarement question de Colomb. Pierre Martyr, un des savants les plus accomplis de ce siècle, dut être parfaitement instruit des projets du Génois, puisqu’il résidait à la cour; cependant, malgré ('enthousiasme avec lequel il accueillit par la suite les résultats des découvertes du grand navigateur, il ne parle pas, que nous sachions, une seule fois de lui, dans sa volumineuse correspondance avec les lettrés de l’époque, avant la première expédition. Le peuple n'était pas indifférent mais effrayé à l’idée d’un voyage, qui devait éloigner le marin des mers paisibles où il était habitué â naviguer, pour le faire errer sur cet immense océan, que la tradition et la superstition avaient peuplé de mille objets d’horreur.

Il est vrai que Colomb fut traité avec égard à la cour de Castille, où il fut reçu comme il devait l’être par une reine qui, douée d'un esprit généreux, savait apprécier la grandeur et l’élévation de son caractère. Mais cette reine n’était pas assez savante pour se prononcer sur la valeur de ses

CUfUSTUFUB COLOMB. 2

suppositions, et, comme un grand nombre de personnes dont le jugement lui inspirait confiance, les déclaraient chimériques, il est probable qu’elle n’y ajouta jamais une foi entière; sa conviction ne fut pas, du moins, assez forte pour la décider à déployer celte munificence avec laquelle on la vit favoriser tous les projets d’une importance réelle. C’est ce que prouve la faible somme qu’elle consacra à équiper celte escadrille, somme bien inférieure à celle que lui coûtèrent les deux flottes, destinées, l’année précédente, à des expéditions lointaines, ou celle qui poursuivit, l’année suivante, les découvertes du grand homme.

Mais si, passant ces événements en revue, nous nous sentons porté à admirer davantage la constance et l’indomptable énergie qui firent triompher Colomb de tous les obstacles, nous devons, pour être juste, rappeler qu’Isabelle lui fournit, quoique tardivement, les moyens d'exécuter son entreprise et quelle tenta celle-ci, lorsque d’autres puissances avaient formellement refusé d’y prendre part, dans un siècle où aucune probablement n’eùt voulu y donner son appui. Du jour où elle s’engagea envers Colomb, elle devint pour lui une amie zélée, elle le défendit contre les calomnies de ses ennemis, plaça en lui toute sa confiance et l’aida généreusement, de tout son pouvoir, à poursuivre ses glorieuses découvertes ’.

’ Colomb, dans une lettre écrite pondant son troisième voyage, témoigne chaleureusement sa reconnaissance de la protection efficace qu’il reçut de la reine. » Au milieu de l’incrédulité générale, » dit-il, « le Tout-Puissant anima la reine, ma maîtresse, d’un esprit de sagesse et d’énergie; et, tandis que tous, dans leur ignorance, ne s’étendaient que sur les difficultés et les frais de l’expédition. Sa Majesté l’approuva, au contraire, et la soutint de tout son pouvoir. »

Page 1