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CHAPITRE II

Attentat contre la vie de Ferdinand. — Consternation et fidélité du peuple. — Retour de Christophe Colomb. — Son arrivée à Barcelone. — Entrevue avec les souverains. — Impression produite par la nouvelle de ses découvertes. — Règlements commerciaux. — Conversion d’indiens. — Fameuses bulles d’Alexandre VI. — Jalousie du Portugal. — Deuxième voyage de Colomb. — Traité de Tordesillas.

Vers la fin de mai 1492, les souverains espagnols quittèrent Grenade, qui, depuis la fin de la guerre, avait été, avec Santa-Fé, la résidence de la cour. Ils s’occupèrent, pendant les deux mois suivants, des affaires de la Castille, et, au mois d’août, visitèrent l’Aragon, avec l’intention d’y passer l’hiver, pour surveiller l’administration intérieure de ce pays et terminer les négociations entamées avec la France, pour la restitution à Ferdinand des provinces de Roussillon et de Cerdagne, engagées par le père de ce monarque, Jean II. Les contestations nées b ce sujet et non réglées encore «par la diplomatie avaient déjà failli plus

d'une fois entraîner une rupture ouverte entre, les deux royaumes.

Ferdinand et Isabelle arrivèrent en Aragon, le 8 août, accompagnés du prince Jean, des infantes et d’une suite brillante de nobles castillans. Partout, sur leur passage, éclata l’enthousiasme le plus bruyant, la nation entière était ivre de joie en voyant approcher les illustres souverains, dont l’héroïque constance avait délivré l'Espagne du joug délesté des Sarrasins. Après avoir consacré quelques mois aux affaires intérieures du pays, les royaux époux visitèrent la Catalogne, dont la capitale les reçut vers le milieu d’octobre. Pendant son séjour dans celle ville, le roi fut près de voir se fermer prématurément sa glorieuse carrière.

D’après un ancien et vénérable usage, depuis longtemps tombé en désuétude, le souverain, lorsqu'il habitait la Catalogne, présidait au moins une fois par semaine les tribunaux de justice , afin de juger spécialement les procès des gens qui n’avaient pas les moyens d’acquitter des frais de justice élevés. Ferdinand, ressuscitant cet usage, réunit une cour dans l’hôtel de la députation, le 7 décembre, veille de la conception de la Vierge. A midi, prêt à quitter le palais, après avoir tout terminé, il resta en arrière de sa suite, occupé à causer avec quelques-uns de ses officiers; au moment où son escorte sortait d’une petite chapelle attenant au salon royal et où il descendait un escalier, un homme, qui s’était tenu caché, toute la matinée, dans un recoin obscur, s’élança sur lui et le frappa au cou avec un couteau; heureusement la pointe glissa sur une chaîne ou collier d’or, que le monarque avait l’habitude. de porter; il fut toutefois grièvement blessé entre les épaules. Il cria aussitôt : « Sainte Marie, sauvez-nous! Trahison! Trahison! « Les gardes se

jetèrent sur l’assassin, qui reçut trois coups de poignard , et ils l’auraient tué sur place, si le roi, avec sa présence d’esprit ordinaire, ne leur eût ordonné de laisser l’assassin en vie, afin que l’on pût connaître les auteurs réels de la conspiration. On lui obéit, et Ferdinand, épuisé par la perte de son sang, fut porté dans ses appartements.

La nouvelle de cette catastrophe se répandit avec la rapidité de l’éclair dans la ville; toutes les classes de la population furent plongées dans la consternation au récit de ce crime, qui semblait imprimer une tache à l’honneur des Catalans; quelques-uns le supposaient l’œuvre d’un More vindicatif; d’autres, d’un courtisan déçu dans son ambition. La reine, qui avait faibli en apprenant l’attentat, se rappela avec défiance l'ancienne inimitié des habitants, qui avaient fait une opposition si décidée à son époux, alors très jeune; elle donna sur-le-champ l’ordre de tenir prête une des galères mouillées dans le port, afin d’emmener ses enfants, car elle craignait que les conspirateurs n’eussent pas assez d’une seule victime ’.

Sur ces entrefaites, le peuple s’était assemblé en foule autour du palais habité par le roi; depuis longtemps tout sentiment d’hostilité avait disparu pour ne laisser place qu’au dévouement le plus absolu à un souverain qui avait constamment respecté les libertés de ses sujets et dont le sceptre paternel avait protégé Barcelone, autant que le reste

1 Au moment où se commettait cet attentat contre Ferdinand, on entendit sonner la grande cloclie de Velilla, dont le tintement miraculeux annonçait toujours quelque désastre pour le royaume. C’était la cinquième fois que cette cloche s’ébranlait depuis la conquête do l’Espagne par les Arabes; la quatrième fois, c’était lors de l’assassinat de l’inquisiteur Arbues. Le docteur Diego Dormer, dans ses Discursos Varios, rapporte ce fait attesté par un bon nombre de témoins orthodoxes.

du royaume. Cette multitude criait que le roi avait été tué et demandait qu’on lui livrât les meurtriers. Ferdinand voulut, malgré sa faiblesse, se montrer à sa feuèlre, mais les médecins l’en empêchèrent. Ce ne fut qu’avec peine qu’on détrompa la foule, qui, cessant enfin de croire à la mort du prince, consentit à se disperser, après avoir reçu l’assurance que le coupable serait puni comme il le méritait.

La blessure du roi, qui d’abord ne paraissait pas dangereuse, fut peu à peu suivie des symptômes les plus alarmants ; on reconnut qu'un os avait été brisé et les chirurgiens durent en extraire une partie. Le septième jour, la situation du malade était considérée comme très critique. Pendant tout ce temps, la reine s’était tenue constamment auprès de son époux, veillant nuit et jour, et lui administrant ellemême les remèdes. A la fin les signes funestes disparurent, et, grâce â son excellente constitution, le malade recouvra si rapidement ses forces, que, moins de trois semaines après, il put se montrer à ses sujets affligés, qui, ivres de joie à celte vue, offrirent des actions de grâces au ciel. Maint pèlerinage, promis pour le rétablissement de cette précieuse santé, fut accompli, pieds nus et même â genoux, dans les pierreuses montagnes d’alentour, par les fidèles habitants de Barcelone.

L’auteur du crime se trouva être un paysan, d’environ soixante ans, appartenant â celte humble classe, de remenza, comme on l'appelait, que le roi s’était efforcé, il y avait peu d’années, d’affranchir et de relever de son abaissement. Cet homme paraissait fou; il allégua, pour sa justification, qu’il était l'héritier légitime de la couronne, dont il comptait s’emparer à la mort de Ferdinand; il était toutefois prêt à se désister de scs prétentions, à condition d’être mis en liberté. Le roi, convaincu de sa démence, voulait le relà-

cher, mais les Catalans, jugeant que cet attentat imprimait une tache à leur honneur, et croyant peut-être avoir à faire à un fourbe, déclarèrent que cette offense ne pouvait être lavée que dans le sang du coupable; ils condamnèrent donc cemalheureux à subir l’horrible supplice réservé aux traîtres; mais, à la demande de la reine, on lui épargna les tourments qui précédaient l’exécution

Au printemps de 1493, comme la cour était encore à Barcelone, on reçut des lettres de Christophe Colomb, annonçant son retour en Espagne et l’heureux accomplissement de sa grande entreprise, la découverte d'une terre au delà de l’océan Atlantique. La joie et la surprise causées par cette nouvelle furent en proportion des défiances avec lesquelles le projet avait été accueilli à l’origine. Les souverains, naturellement impatients de recevoir des détails au sujet de cet événement, invitèrent l’amiral à se rendre à Barcelone, aussitôt qu’il aurait pris ses arrangements afin de poursuivre son entreprise *.

Le grand navigateur avait réussi, après un voyage dont les difficultés naturelles avaient été considérablement augmentées par la méfiance et l’insubordination de ses compagnons,

’ Une lettre, écrite par Isabelle à son confesseur, Fernando de Talavera, pendant la maladie de son époux , révèle l’anxiété profonde où elle fut plongée, avec les habitants de Barcelone, dans ce moment critique ; on y trouverait des preuves abondantes, s’il était nécessaire, de la bonté de cette reine et de la chaleur de son affection conjugale.

s En arrivaut à Lisbonne, Colomb écrivit au trésorier Sanchez une lettre qui finissait par ces mots enthousiastes : * Qu’on fasse des processions, qu’on donne des fêtes, qu’on jonche les temples de branches et de fleurs, car le Christ se réjouit sur la terre comme au ciel, en prévoyant le salut des âmes. Réjouissons-nous aussi du bénéfice temporel qui résultera vraisemblablement de la découverte, non seulement pour l’Espagne, mais pour toute la chrétienté. »

à découvrir la terre, le vendredi, 12 octobre 1492. Après quelques mois passés à explorer les délicieuses régions, ouvertes alors pour la première fois aux yeux d’un Européen, il s’était embarqué, en janvier 1193, pour l’Espagne. De ses vaisseaux, un avait sombré auparavant, un autre l’avait abandonné, il ne lui en restait plus qu’un avec lequel il avait repassé l'Atlantique. Après une orageuse traversée, il avait dû, malgré lui, se réfugier dans leTage'. Il fut toutefois reçu de la manière la plus flatteuse par le roi de Portugal, Jean II, qui rendait justice à son grand génie, quoiqu'il eût négligé d’en tirer parti *. Colomb s’arrêta peu de temps à

1 L’historien portugais , Faria y Souza , parait contrarié de l’heureuse issue du voyage, car il déclare avec aigreur que » l’amiral entra dans Lisbonne avec un air orgueilleux et triomphal afin de faire sentir au Portugal, à la vue des trophées de ses découvertes, la faute qu’il avait commise en rejetant ses propositions. »

1 Notre savant ami , M. John Pickcring , nous a indiqué un passage d’un auteur portugais , où se trouvent quelques détails sur la visite de Colomb en Portugal; ces lignes, que nous n’avons vu citées par aucun écrivain, offrent le plus grand intérêt, étant l’œuvre d’un personnage haut placé dans la confiance royale et témoin oculaire des faits qu’il rapporte. » L’an 1493, le sixième jour de mars, arriva à Lisbonne Christophe Colomb, un Italien, revenant de la découverte des îles de Cipango et d’Antille, qu’il avait faite par ordre des souverains castillans ; il rapportait de ces pays les premiers spécimens de la population , ainsi que de l’or et des autres choses qu’on trouvait dans ces îles , dont il avait été nommé amiral. Le roi, informé aussitôt, le fit venir en sa présence et parut contrarié, tourmenté, autant parce qu’il croyait que la découverte avait été faite dans les’ mers et limites de sa seigneurie de Guinée, ce qui ponvait donner lieu à des querelles, que parce que ledit amiral, étant devenu quelque peu orgueilleux et dépassant toujours les bornes de la vérité dans le récit de ses aventures, exagéra considérablement cette affaire, quant à l’or, à l’argent et aux richesses. Le roi s’accusait particulièrement de négligence, pour avoir repoussé cette entreprise, par défaut de confiance en elle, lorsque Colomb était venu réclamer son assistance. Quoique le roi fût instamment prié de le faire mourir sur-le-champ, parce que, grâce à

Lisbonne, et, reprenant son voyage, il franchit la barre de Saltes et entra, vers midi, le 15 mars 1495, dans le port de Palos, d’où il était parti sept mois et onze jours auparavant \

Une grande agitation se manifesta dans la petite ville de Palos , lorsqu’on y vit reparaître le vaisseau bien conçu de l'amiral, que l’on croyait depuis longtemps enseveli dans les eaux, car, pour ajouter aux craintes éveillées dans des imaginations superstitieuses par cette entreprise surnaturelle, on sortait de l’hiver le plus rude et le plus désastreux dont les vieux marins eussent le souvenir. La plupart des habitants avaient des parents ou des amis à bord du navire ; ils accoururent en foule sur le rivage, pour s’assurer par leurs yeux de la réalité de leur retour. Lorsqu'ils les revirent , rapportant de nombreuses preuves du succès de leur expédition, ils les saluèrent de joyeuses acclamations. Colomb débarqué, ils l’accompagnèrent, ainsi que l’équipage, jusqu’à la principale église du lieu, où l’on offrit au ciel de solennelles actions de grâces, tandis que les cloches sonnaient à toute volée pour célébrer le glorieux événement. L’amiral était

cette mort, l’entreprise, pour autant qu’elle concernait les souverains castillans, cesserait d’étre poursuivie, faute d’un homme capable de s’en charger ; quoique cet assassinat pût être commis , sons qu’on soupçonnât le monarque d’y avoir trempé, — car, comme l’amiral était enorgueilli à l’excès de son triomphe, on pouvait faire en sorte que son imprudence parût être la cause de sa mort , — cependant le roi, étant un prince craignant Dieu, non seulement défendit ce crime, mais témoigna même de la faveur à Colomb et le renvoya après l’avoir comblé d’honneurs. »

1 Colomb partit d’Espagne un vendredi, découvrit la terre un vendredi et rentra à Palos un vendredi. Ces coïncidences curieuses eussent dû suffire, aurait-on pu croire, pour dissiper, particulièrement chez les marins américains, la crainte superstitieuse, encore si répandue, qui empêche de commencer un voyage en ce jour de mauvais augure.

trop impatient de se présenter devant les souverains , pour s’arrêter longtemps àPalos; il prit avec lui des échantillons des produits variés des régions nouvellement découvertes, et se fit accompagner de plusieurs naturels du pays, vêtus de leur costume simple et barbare, et ornés, pour traverser les principales villes, de colliers, de bracelets, ainsi que d’autres objets en or, grossièrement travaillés. Il montrait aussi d’énormes quantités de ce métal, en poudre et en lingots un grand nombre de plantes exotiques, douées de vertus aromatiques ou médicinales, plusieurs espèces de quadrupèdes inconnus en Europe, et des oiseaux dont le brillant plumage, aux couleurs variées, rehaussait l’éclat de ce spectacle. Partout, sur son passage à travers le pays, l’amiral fut arrêté par la foule des curieux, accourus pour contempler ces choses nouvelles et l’homme, plus extraordinaire encore, qui, selon l’expression emphatique du temps, aujourd’hui devenue familière et moins forte, par conséquent , avait le premier révélé l’existence d’un « nouveau monde. » Lorsque Colomb traversa les rues de la populeuse et bruyante cité de Séville, les fenêtres, les balcons, les toits même des maisons d’où l’on pouvait le voir, étaient encombrés de spectateurs. L’amiral n’arriva pas à Barcelone avant la mi-avril; les nobles et les cavaliers qui suivaient la cour vinrent, avec les autorités, le recevoir aux portes de la ville, et le conduisirent devant les souverains. Ferdinand et Isabelle l’attendaient, assis sous un dais magnifique, avec leur fils, le prince Jean; à son approche, ils se levèrent et, lui donnant leur main à baiser, le firent asseoir devant eux. C’était la pre-

1 Entre autres spécimens, il y avait un lingot d’or, assez grand pour qu’on en pût faire un ciboire : « Ainsi, » dit Salazar de Mendoza, • les prémices des contrées nouvelles servirent à des usages pieux. «

mière fois qu'à cette hautaine et cérémonieuse cour de Castille un homme du rang de Colomb était l’objet d’une pareille déférence. Ce fut, sans doute, le plus beau moment de la vie du grand navigateur ; il avait, malgré les faux arguments, les sophismes, les railleries, le scepticisme, le mépris, établi pleinement la vérité si longtemps contestée de sa théorie; il avait accompli son entreprise, non à l’aide du hasard, mais d’après des calculs, grâce à une habileté consommée qui l’avait fait triompher des circonstances les plus adverses. Les honneurs qui lui étaient prodigués, ces honneurs jusque-là réservés exclusivement au rang, à la fortune ou à des succès militaires, achetés par tant de sang et de larmes, étaient un hommage rendu au génie triomphant, mis au service des plus nobles intérêts de l’humanité.

Après quelques instants, les souverains demandèrent à Colomb un récit de ses aventures. Il s’exprima dans un langage calme et digne, avec un ton d’enthousiasme légitime; il énuméra les différentes îles qu’il avait visitées, dont il vanta le climat modéré et le sol, propre pour toute espèce de productions agricoles, comme le prouvaient les échantillons qu’il avait apportés pour en faire apprécier la fécondité naturelle. Il s’étendit plus longuement sur les métaux précieux que recélaient ces îles, ainsi qu’on pouvait déjà le voir; au rapport de tous les naturels, l’or abondait dans les régions inexplorées de l’intérieur. Enfin il déroula la vaste perspective de la conversion d’une race d'hommes, dont l'esprit, loin d’être asservi à l’idolâtrie, était prêt, par son extrême simplicité, à recevoir une doctrine pure et vraie. Cette dernière considération toucha surtout le cœur d’Isabelle; tous les assistants, en écoulant l’orateur, se montraient agités par des émotions diverses, selon que l’ambition,

la cupidité ou le zèle religieux s’éveillaient à la vue des rêves brillants dont ce récit peuplait leur imagination. Lorsque l’amiral eut cessé de parler, le roi, la reine et la cour s’agenouillèrent pour remercier Dieu, tandis que les chanteurs de la chapelle royale entonnaient le Te-Deum, comme pour célébrer une glorieuse victoire.

Les découvertes de Colomb excitèrent dans toute l’Europe, surtout parmi les gens de science, un enthousiasme qui contrastait avec l’indifférence témoignée auparavant ; tous se félicitaient d’être nés dans un siècle qui avait vu s’accomplir un aussi grand événement. L’érudit Martyr, qui, dans sa volumineuse correspondance, n’avait pas même daigné parler des préparatifs de ce premier voyage, en signala pompeusement les résultats, qu’il considérait en philosophe, au point de vue, non de la politique ou d’un intérêt sordide, mais de l’extension de la sphère des connaissances humaines. La plupart des savants du temps adoptèrent toutefois l’hypothèse erronée du grand navigateur, d’après laquelle les terres découvertes étaient situées à l’est de l’Asie et touchaient aux vastes et opulentes régions, dépeintes sous de si brillantes couleurs par Mandeville et Polo. Celte conjecture, conforme à l’opinion de l’amiral avant son voyage, fut confirmée par une similitude apparente entre les diverses productions naturelles de ces îles et celles de l’Orient; par suite de cette erreur, ces terres reçurent bientôt le nom d’Indes occidentales, nom qu’elles portent aujourd’hui encore dans les titres de la couronne d’Espagne.

Colomb, pendant son séjour à Barcelone, continua d’y être, de la part des souverains, l’objet des distinctions les plus flatteuses; il accompagnait Ferdinand dans ses promenades hors du palais. Les nobles, à l’exemple de leur maître,

l’invilaient fréquemment à des banquets, où il était reçu avec toute la déférence témoignée aux plus grands seigneurs Mais ce qui lui causa le plus de satisfaction, ce furent les préparatifs faits par le gouvernement pour poursuivre sur une vaste échelle ses importantes découvertes. La direction des affaires de l’Inde fut confiée à un conseil, composé d’un surintendant et de deux fonctionnaires inférieurs. Le premier de ces officiers était Juan de Fonseca, archidiacre de Séville, prélat actif, ambitieux, promu plus lard à de hautes dignités ecclésiastiques, homme adroit et capable qui resta chargé de ce département pendant tout le règne de Ferdinand. On institua à Séville, pour l’expédition des affaires, un bureau ayant sous ses ordres une douane à Cadix; telle fut l'origine du fameux établissement de la Casa de la Conlratacion de las Indias ou conseil des Indes.

Les règlements commerciaux que l’on adopta révèlent, à certains égards, une politique étroite, qui a pour excuse, jusqu’à un certain point, l’esprit du temps et particulièrement l’exemple des Portugais, mais qui, sous les princes suivants, laissa une empreinte plus profonde encore sur la législation coloniale de l’Espagne. Les nouveaux territoires, loin d’être librement ouverts aux étrangers, ne l’étaient qu’aux sujets espagnols avec de nombreuses restrictions; on les considérait comme formant, en quelque sorte, exclusivement partie du domaine de la couronne. 11 était défendu à

1 On lui permit de joindre les armes royales aux siennes, qui se composaient d’un groupe d’iles dorées au milieu d’une mer azurée; on y ajouta plus tard cinq ancres, avec la fameuse devise bien connue, qui fut gravée sur son tombeau. (Voir partie II, cb. XVIII.) Colomb reçut, en outre, peu de temps après son retour, un don de mille doblas d’or du trésor royal et le prix de 10,000 maravédis] promis à celui qui découvrirait le premier la terre.

tous, sous les peines les plus sévères, de visiter les Indes, dans un but de commerce ou même autrement, sans la permission des autorités constituées, et il était impossible d’éluder cette défense, car vaisseaux, cargaisons, équipages, tout, ainsi que les biens appartenant à chaque individu, devait être déclaré au bureau de Cadix et à celui d’Ilispaniola, qui avait les mêmes attributions. On avait, avec plus de sagesse, pris soin de réunir, en grande quantité, tout ce qui pouvait contribuer au développement et à la prospérité de la colonie naissante, du blé, des plantes, une foyle de végétaux qui, sous le ciel clément des Indes, pouvaient fournir des produits de grande valeur pour la consommation ou l’exportation. Tous les objets d’approvisionnement pour la flotte jouirent d’une entière franchise de droits. Une ordonnance, un peu arbitraire, enjoignit à tout propriétaire d’un vaisseau en Andalousie de le tenir prêt pour l’expédition ; on augmenta les pouvoirs des gens chargés de recruter les officiers et les marins. On engagea toute espèce d’artisans, munis de leurs différents instruments de travail, et, entre autres, un grand nombre de mineurs nécessaires pour extraire l’or caché dans les profondeurs souterraines du nouveau monde. Le gouvernement, pour couvrir les frais immenses de l’entreprise, eut recours, après avoir épuisé ses ressources, à des emprunts et à la vente des biens des juifs exilés.

Les souverains, tout en s’occupant de leurs propres intérêts, ne négligèrent pas ceux de leurs futurs sujets, sous le rapport religieux. Les Indiens qui avaient accompagné Colomb à Barcelone, avaient tous été baptisés et, selon l’expression d’un écrivain castillan, offerts à Dieu, comme les prémices des gentils. Le roi et son fils, le prince Jean, servirent de parrains à deux de ces néophytes, auxquels ils don-

nèrent leurs noms. Un de ces Indiens fui attaché au service du prince; les autres furent envoyés à Séville, pour y être convenablement instruits, avant de retourner au milieu de leurs compatriotes, avec mission de propager la foi. Douze prêtres espagnols furent également désignéscomme missionnaires; parmi eux était Las Casas, qui se rendit plus tard si célèbre par sa généreuse intervention en faveur des malheureux naturels du pays. On recommanda de la manière la plus formelle à l’amiral de faire tous ses efîorls pour éclairer les malheureux païens, dont la conversion était présentée comme le but principal de l’expédition; il lui était particulièrement enjoint « de ne les tourmenter en aucune façon, de les traiter avec douceur et bonté, de vivre familièrement avec eux, de les servir de tout son pouvoir, de leur distribuer les marchandises et les divers objets que leurs majestés avaient fait embarquer, dans ce but, à bord de la flotte, enfin de châtier de la manière la plus exemplaire quiconque se permettrait de leur faire le moindre mal. » Telles étaient les instructions que l’amiral devait suivre dans ses rapports avec les sauvages; elles prouvent suffisamment qu’lsabelle avait une religion douce et éclairée, lorsque sa raison n’était pas soumise à une influence étrangère.

Vers la lin de mai, Colomb partit de Barcelone, pour surveiller et hâter les préparatifs de son prochain départ; il fut accompagné jusqu’aux portes de la ville par tous les nobles et les cavaliers de la cour. L’ordre avait été donné aux différentes villes où il devait passer, de le loger gratuitement, ainsi que sa suite. Non seulement on avait confirmé tous les pouvoirs que lui donnait sa première commission, mais on les avait considérablement augmentés. On l’avait autorisé, pour la prompte expédition des affaires, à faire toutes les

nominations, sans s’adresser au gouvernement, et à publier, revêtues de sa signature ou de celle de son délégué, des ordonnances et des lettres-patentes, portant le sceau royal. On lui attribuait enfin une juridiction presque illimitée, preuve que, si les souverains avaient tardé à lui accorder leur confiance, ils ne pensaient pas à la lui retirer, lorsqu’il s’en était montré digne \

Peu de temps après le retour de Colomb en Espagne, Ferdinand et Isabelle prièrent la cour de Rome de les confirmer dans la possession des pays récemment découverts et de les investir de droits de juridiction aussi étendus que ceux qui avaient été conférés auparavanlaux rois de Portugal. D’après une opinion qui remontait peut-être au temps des croisades, le pape, en sa qualité de vicaire du Christ, avait toute autorité pour disposer, en faveur des princes chrétiens, des contrées habitées par des nations païennes. Quoique ce droit ne

1 Vu l’importance des découvertes de Colomb et la réception distinguée qui lui fut faite à Barcelone , on eût pu s’attendre à voir son nom mentionné dans les archives de cette ville. Un de nos amis, M. George Sumner, en passait par cette capitale, examina ces archives, avec celles de la couronne d’Aragon , dans l’espoir d’y trouver une pareille mention, mais ce fut en vain. Le dielariu ou journal de Barcelone rappelle en ces termes l’entrée des souverains catholiques et de l’héritier présomptif du trône dans la ville, le 14 novembre 1492 : » Le roi, la reine et le prince sont entrés aujourd’hui dans la ville et se sont logés dans le palais de l’évêque d’Urgil, dans la Calle Ancha. » Suit une description des fêtes et des réjouissances qui eurent lieu en cette occasion. Puis viennent deux autres paragraphes : « 1493, 4 février. Le roi, la reine et le prince sont allés à Montserrat. « — » 14 février. Le roi, la reine et le prince sont retournés à Barcelone. « Mais pas un mot de l’homme qui avait découvert un monde! Nous ne pouvons que soupçonner que le fier Catalan n’aimait pas à rappeler une découverte qui ne reflétait aucune gloire sur lui et dont les avantages si grands étaient exclusivement réservés à ses rivaux, les Castillans.

fût pas, à ce qu’il paraît, d’une évidence incontestable aux yeux des souverains espagnols, cependant ils consentirent à le reconnaître dans cette circonstance, convaincus que la sanction papale leur viendrait efficacement en aide contre les prétentions de tous les autres peuples et spécialement de leurs rivaux, les Portugais. Dans leur demande, ils s’attachèrent à expliquer que leurs découvertes ne lésaient en aucune manière les droits précédemment attribués à leurs voisins par le saint-siège; ils s’étendirent sur les services qu’ils avaient rendus à l’Église, dans l’œuvre de la propagation de la foi, principal mobile de leurs actes; ils finirent en déclarant que, contre l’avis d’hommes compétents qui leur avaient représenté l’inutilité d’un appel à la cour de Rome, au sujet de terres déjà en leur possession, ils avaient voulu, en princes pieux et en fils soumis, solliciter la sanction du chef de l’Église.

Le trône pontifical était occupé, à cette époque, par Alexandre VI. Ce pape, adonné aux vices les plus infâmes, était doué d’une singulière sagacité et d'une grande énergie de caractère; il accueillit favorablement la demande des royaux époux et n’hésita pas à leur accorder une faveur qui ne lui coûtait rien, tandis que leur démarche impliquait la reconnaissance d'une autorité déjà ébranlée.

Le 3 mai 1493, Alexandre VI publia une bulle, dans laquelle il déclarait que, prenant en considération les services éminents rendus à la religion par les souverains espagnols, surtout en renversant la domination musulmane dans la péninsule, et voulant ouvrir un plus vaste champ à leurs pieux travaux, « par un acte de pure libéralité, en vertu de sa science infaillible et de la plénitude de son pouvoir apostolique, » il les confirmait dans la possession de toutes les

terres qu’ils avaient découvertes ou découvriraient par la suite dans l’océan Atlantique, avec une juridiction aussi étendue que celle du Portugal.

Celte bulle fut suivie, le lendemain, d’une autre dans laquelle le pape instigué, sans doute, par les souverains, définissait avec une plus grande précision, pour éviter tout malentendu, le sens de ses premières concessions ; il donnait donc à l’Espagne toutes les terres découvertes à l’ouest et au sud d’une ligne imaginaire, tirée d’un pôle à l’autre, à l'ouest des Açores et des îles du cap Vert, dont elle était éloignée de cent lieues. Sa sainteté n'avait pas réfléchi, parait-il, que les Espagnols, s’avançant toujours à l’ouest, finiraient par arriver aux limites orientales des pays précédemment accordés aux Portugais ; c’est, du moins, ce que fait supposer une troisième bulle, en date du 25 septembre de la même année, investissant les souverains d'une pleine autorité sur toutes les terres qu’ils découvriraient, soit dans l'Orient, soit près des côtes des Indes, malgré toutes les concessions contraires, faites antérieurement. Une vaste carrière s’ouvrait désormais devant les Espagnols; les droits que leur donnait la possession étaient consacrés par la plus haute autorité ecclésiastique qui fut au monde , mais la jalousie du Portugal était excitée.^-

La cour de Lisbonne voyait avec une secrète inquiétude la grandeur nouvelle d’un État rival ; tandis que les Portugais longeaient timidement les côtes arides de l’Afrique, ils avaient vu les Espagnols, s’aventurant intrépidement sur une mer inconnue, révéler au monde l’existence de vastes royaumes, que leur imagination remplissait d’inépuisables trésors; leur dépit était augmenté par la réflexion qu’ils auraient pu eux-mêmes accomplir cette entreprise, s’ils

avaient accueilli les propositions de Colomb '.Dès le moment où il ne douta plus du succès de l’expédition de l’amiral, Jean II, prince ambitieux et politique, avait cherché un prétexte pour s’opposer aux entreprises de ses voisins ou, du moins, pour en partager les profits.

Dans son entrevue avec l’amiral, à Lisbonne, Jean avait exprimé l’opinion que les découvertes des Espagnols pourraient léser les droits reconnus au Portugal dans plusieurs bulles, depuis le commencement du siècle, et garantis par le traité conclu avec l’Espagne en 1479. Le Génois, sans entrer dans une discussion à ce sujet, s’était borné à répondre qu’il avait reçu l’ordre de se tenir à distance des possessions portugaises sur la côte d’Afrique, et qu’il avait suivi une route toute différente. Le roi parut satisfait de ces explications, mais bientôt après il envoya à Barcelone un ambassadeur, qui commença par s’étendre longuement sur des sujets sans importance, et finit par arriver à l’objet principal de sa mission. Il félicita les souverains du succès de l’expédition de Colomb ; il rappela la gracieuse réception faite à celui-ci, lorsqu’il s’était arrêté à Lisbonne, et la satisfaction avec laquelle le roi Jean avait appris qu’il avait été enjoint à l’amiral de se tenir à l’ouest des Canaries; il exprima enfin l’espoir que les Espagnols suivraient la même roule à l’avenir et n’enfreindraient pas, en déviant vers le sud, les arrangements pris avec leurs voisins. C’était la première fois que les Portugais révélaient ces prétentions.

Sur ces entrefaites, Ferdinand et Isabelle reçurent avis

1 Le père Abarca dit que » la découverte d’un nouveau monde, offerte d’abord aux rois de Portugal et d’Angleterre , était réservée à l’Espagne par Dieu, forcé en quelque sorte de la donner à Ferdinand, en récompense de la destruction du royaume des Mores et de l’expulsion des juifs. »

que Jean II équipait, en ce moment, une flotte considérable, pour devancer Colomb dans l’ouest ou s’opposer à son entreprise. Ils envoyèrent sur-le-champ à Lisbonne un des officiers de leur maison, don Lope de Herrera, comme ambassadeur. L’envoyé devait remercier le roi de l’hospitalité accordée à l’amiral et le prier de défendre à ses sujets de visiter les terres découvertes à l’ouest par les Espagnols, qui étaient exclus des possessions portugaises en Afrique. Des instructions d’une tout autre nature avaient été données à l’ambassadeur, pour le cas où le Portugal équiperait réellement une escadre, dans un but facile à deviner; au lieu de prendre un langage conciliant, il devait, dans ce cas, demander au roi, d’un ton d’autorité, des explications sur ses intentions. Le prudent monarque, qui connaissait, par ses agents secrets en Castille, ces dernières instructions, fut assez adroit pour ne pas donner au Castillan l’occasion d’en faire usage. Il renonça, momentanément du moins, à toute expédition, dans l’espoir de régler le différend par la voie des négociations, qui lui était familière. Afin de détruire les appréhensions de ses voisins, il prit l’engagement de ne pas laisser sortir un vaisseau des ports de son royaume, avant soixante jours; eu même temps, il envoya une nouvelle ambassade à Barcelone, pour proposer un arrangement à l’amiable; il demandait que la ligne de séparation entre les deux États passât par les Canaries, le nord étant réservé aux Espagnols et le sud aux Portugais.

Pendant ce temps, la cour de Castille hâtait les préparatifs du second voyage de Colomb; ceux-ci, grâce à l’activité de l'amiral et aux facilités qu’il trouvait partout, dirent entièrement achevés avant la fin de septembre. Si précédemment il avait fallu vaincre l’indifférence et même la résistance de

tous, la seule difficulté maintenant était de choisir entre la foule des compétiteurs qui voulaient prendre part à l’expédition. Les récits des premiers aventuriers avaient enflammé l’imagination de mille autres, dont la cupidité s’était éveillée à la vue des riches et curieux produits que l'amiral avait rapportés; en outre, on croyait généralement que les terres nouvellement découvertes faisaient partie de cet Orient, « aux cavernes pleines de diamants flamboyants et d’or, » que la tradition et le roman avaient revêtu de couleurs magiques. Un grand nombre d’Espagnols étaient attirés par le désir de continuer, dans les vastes régions du nouveau monde, la vie aventureuse dont ils avaient pris l’habitude, pendant les guerres contre les Mores. L'équipage avait été fixé d’abord à douze cents hommes, mais il y eut tantd’instanees faites, tant de prétextes imaginés, qu’il finit par en comprendre quinze cents, parmi lesquels il y avait beaucoup de personnages de haut rang, des hidalgos, des officiers de la maison du roi. L’escadre entière se composait de dix-sept vaisseaux, dont trois de cent tonneaux. Colomb, en prenant le commandement, partit de Cadix, le 25 septembre 1195, avec une pompe qui contrastait singulièrement avec l'indifférence au milieu de laquelle on l’avait vu partir, une année auparavant, comme une espèce de chevalier errant, poursuivant une entreprise chimérique et désespérée.

La flotte n’eut pas plus tôt levé l’ancre que Ferdinand et Isabelle envoyèrent une ambassade à la cour de Lisboune pour annoncer solennellement la nouvelle; les deux envoyés étaient des nobles de haute naissance, don Pedro de Ayala et don Garcie Lopez de Carbajal. Conformément à leurs instructions, ils déclarèrent à Jean II que ses propositions, relativement à une ligne de séparation entre les deux États,

étaient inadmissibles; ils soutinrent que les concessions du saint-siège et le traité de 1479 avec l’Espagne ne concernaient que les possessions présentes du Portugal et le droit de découverte à l’est, le long de la côte d’Afrique jusqu’aux Indes. Ce droit avait toujours été respecté; Colomb avait suivi une route toute différente; enfin les bulles d’Alexandre VI, d’après lesquelles la ligne de séparation était tirée, non de l’est à l’ouest, mais du nord au sud, donnaient exclusivement aux Espagnols le droit de découverte dans l’océan Atlantique. Les ambassadeurs offraient toutefois, au nom de leurs souverains, de laisser régler le différend par la cour de Rome ou par des arbitres.

Jean II reçut, avec un profond déplaisir, la nouvelle du départ de l’expédition; il vit que ses rivaux avaient profité, pour agir, du temps qu’il avait perdu dans de vaines négociations. Une rupture ouverte paraissait imminente; le roi essaya, dit-on, d'intimider les Castillans, en leur montrant, comme par hasard, une imposante troupe de cavaliers, complètement équipés et prêts à entrer en campagne. Il exhala sa colère sur l’ambassade, qui, dit-il, « n’était qu’un avorton sans tête ni pieds; » il faisait allusion à l’infirmité d’Ayala, qui était boiteux, et au caractère frivole et léger de Carbajal.

Les souverains, avertis de ce mécontentement, donnèrent au surintendant Fonseca l’ordre de surveiller attentivement les mouvements des Portugais et de se tenir prêt, s’ils faisaient sortir de leurs ports unê (lotte, dans un but hostile, à la repousser avec des forces doubles. Mais Jean II était trop prudent pour déclarer follement la guerre à un adversaire trop puissant, qui l’eût vaincu probablement sur le champ de bataille comme dans le conseil. Il n’aimait pas

non plus de recourir à un arbitrage , car , il le savait bien , ces prétentions étaient trop peu fondées pour qu’il pût s’attendre à les voir légitimées par un arbitre impartial. Il s’était déjà adressé à la cour de. Rome, qui, pour toute réponse, l’avait renvoyé aux bulles qu’elle avait récemment publiées. Dans cet état de choses, il s’arrêta enfin à la résolution qu’il eut dû prendre tout d’abord , de régler le différend au moyen de conférences; ce ne fut toutefois que l’année suivante que, devenu plus calme, il adopta cette mesure.

Les commissaires nommés par les deux couronnes, se réunirent enfin à Tordesillas et, le 7 juin 1494, ils signèrent une convention, qui fut ratifiée de part et d'autre, dans la meme année. Par ce traité , les Espagnols possédaient le droit exclusif de navigation et de découverte dans l’Atlantique; cependant, sur les instances des Portugais qui se plaignaient que la ligne de marcation du pape resserrait leurs entreprises dans un espace trop étroit, cette ligne devait être éloignée, non de cent, mais de trois cent soixante-dix lieues des îles du cap Vert, à l’ouest; toutes les terres découvertes au delà appartenaient à l’Espagne. II fut convenu que chacun des deux royaumes fournirait une ou deux caravelles, qui se rendraient à la plus grande des îles Canaries, où un certain nombre de savants, montés à bord, détermineraient exactement la longitude; si un pays était traversé par le méridien, on élèverait, de distance en distance, des fanaux pour marquer la direction de la ligne. La rencontre proposée n’eut jamais lieu ; mais l’éloignement de la ligne eut d’importantes conséquences pour les Portugais , qui en dérivèrent leurs prétentions sur le magnifique empire du Brésil.

Ainsi fut paisiblement réglé ce différend, qui avait failli entraîner une rupture ouverte entre les deux États. Heureusement la découverte du passage par le cap de Bonne- Espérance , faite peu de temps après, attira les Portugais dans une direction différente de celle de leurs rivaux, et, au commencement, le Brésil n’eut pas assez d’attraits à leurs yeux , pour les détourner de la magnifique voie qui leur était ouverte vers l’Orient. Il ne s’écoula toutefois pas un grand nombre d’années, avant que les deux nations, suivant des routes opposées, fussent mises en présence, de l’autre côté du globe, fait que n’avait pas apparemment prévu le traité de Tordesilias; leurs prétentions mutuelles étaient pourtant fondées sur les dispositions de ce traité, qui, ainsi qu’on le sait, n’était qu’une annexe à la bulle d’Alexandre VI C’est ainsi que cette ligne de démarcation , si souvent raillée comme un acte absurde et chimérique, fut, dans une certaine mesure, justifiée par l’événement, puisqu’elle détermina en réalité les principes d’après lesquels les vastes régions, découvertes dans l’un et dans l’autre hémisphère, finirent par être partagées entre deux petits Étals européens.

1 Le territoire contesté était celui des îles Moluques, que chacune des deux parties réclamait en vertu du traité de Tordesilias. Après avoir donné lieu à plus d’un congrès dans lequel on épuisa toute la science cosmographique du temps, le différend fut réglé à l’amiable; le gouvernement espagnol renonça à ses prétentions, moyennant 350,000 ducats à payer par le Portugal.

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