‹ Christophe ColombChapitre 3 sur 3 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Progrès des découvertes. — Réaction de l’opinion publique. — Confiance de la reine dans Christophe Colomb. — Découverte de la terre ferme.

— Renvoi des esclaves indiens par Isabelle. — Plaintes contre Colomb.

— Sou successeur au gouvernement. — Réparation faite par les souverains. — Quatrième et dernier voyage de Colomb.

Le lecteur détournera volontiers ses regards de ce triste et sombre tableau , pour les porter sur les généreux efforts que les souverains espagnols faisaient, en ce temps, pour agrandir l’horizon de la science et étendre les limites de leurs États à l’ouest. « Au milieu des orages et des troubles qui bouleversaient l’Italie, l’Espagne élargissait chaque jour les frontières de son empire et portait la gloire de sou nom jusqu’aux antipodes. » C’est sur ce ton d'exaltation que l’euthousiaste Martyr signale les brillants progrès des découvertes entreprises par son illustre compatriote, Christophe Colomb. Ferdinand et Isabelle n’avaient jamais perdu de vue les nouveaux domaines qui leur avaient été inopinément révélés dans les profondeurs de l’océan. Les récits faits par

le grand navigateur et ses compagnons, à leur second voyage , lorsque leur imagination était frappée de la beauté et de la nouveauté du spectacle que le nouveau monde avait offert h leurs yeux , avaient entretenu l’enthousiasme que leurs succès inattendus avaient éveillé partout. Des vaisseaux étaient revenus avec des échantillons des différentes productions de ces régions inconnues, que l’on se plaisait à regarder comme formant partie du grand continent asiatique qui avait si longtemps excité la convoitise des Européens. Les royaux époux, partageant l’ardeur générale, s’étaient efforcés d’encourager l’esprit de découverte et de colonisation, en fournissant les subsides nécessaires et en se conformant avec empressement aux recommandations les plus minutieuses de Colomb. Mais, moins de deux ans après que celui-ci eut commencé son second voyage, l’aspect des choses avait tristement changé. On avait appris que les signes les plus alarmants de mécontentement s’étaient manifestés dans la colonie, et les cargaisons reçues de ces pays tant vantés n’avaient guère assez de valeur pour couvrir les frais de l’expédition.

Ce déplorable résultat était en grande partie la faute des colons eux-mêmes. La plupart étaient des aventuriers qui s’étaient embarqués sans autre but que celui de s’enrichir promptement dans ces Indes fortunées; manquant de discipline, de patience, d’industrie, ils n’avaient aucune des qualités requises pour le succès dans une pareille entreprise. A peine sortis de leur pays natal, ils parurent se croire soustraits à toute loi; ils voyaient l’amiral, qui était étranger, avec des sentiments de jalousie et de défiance. Les cavaliers et les hidalgos, qui ne s’étaient engagés qu’en trop grand nombre dans l’expédition , méprisaient le Génois qui

était pour eux un parvenu auquel ils ne pouvaient obéir sans humiliation. Dès les premiers jours de leur arrivée à Hispaniola, ils maltraitèrent de toutes façons les malheureux naturels du pays, qui, dans leur simplicité, avaient accueilli les hommes blancs comme des envoyés du ciel. Ces violences cependant provoquèrent bientôt une résistance générale, qui aboutit à une guerre d’extermination telle que, moins de quatre ans après le débarquement des Espagnols, le tiers de la population de l’île, plusieurs centaines 'de mille hommes probablement, avait été massacré! C’est sous ces funèbres auspices que s’étaient ouvertes les relations entre les blancs civilisés et les inoffensifs habitants du nouveau monde.

Ces excès, joints au manque d’agriculture, car nul n’eût voulu remuer la terre que pour y trouver de l’or, amenèrent à la fin une effroyable disette, d’autant plus que les Indiens avaient renoncé aux travaux des champs, consentant à mourir de faim si leurs oppresseurs partageaient leur sort '. Afin de prévenir la famine qui menaçait la colonie naissante, Colomb dut recourir à des mesures de rigueur, réduire les rations et forcer tous les colons, sans distinction de rang, à travailler. Les orgueilleux hidalgos se plaignirent hautement de l’offense qu’on leur faisait en les astreignant à ces vils travaux, tandis que le père Boil et les moines s’indignaient d’être mis à la petite ration.

Chaque jour, les souverains espagnols recevaient des plaintes au sujet de la mauvaise administration de Colomb, et de sa sévérité injuste autant qu’impolitique à l’égard des

* Les Indiens avaient des raisons de croire à l’efficacité de ce moyen, si, comme Las Casas l’affirme gravement, * un Espagnol mangeait en un seul jour la subsistance de trois familles ! » •

Castillans et des naturels du pays. Ils n’accueillaient pas toutefois aisément ces accusations vagues; ils appréciaient toutes les difficultés de la position de l’amiral, et, s’ils envoyèrent, au mois d’août 1495, un agent pour faire une enquête sur les désordres qui menaçaient l'existence de la colonie, ils prirent soin de choisir pour cette mission un individu qu’ils croyaient devoir être agréable au grand navigateur. Lorsque celui-ci retourna en Espagne, l’année suivante, en 1490, ils le reçurent avec toute espèce d’égards.

« Venez auprès de nous, » lui écrivaient-ils, dans une lettre de félicitations qu’ils lui adressèrent, peu de temps après son arrivée, « venez auprès de nous, quand vous pourrez le faire sans inconvénient; vous n’avez déjà enduré que trop de tourments. »

L’amiral rapportait avec lui, comme auparavant, des échantillons des productions de l’hémisphère occidental, bien propres à frapper les yeux du public et à tenir la curiosité en éveil. Dans son voyage à travers l'Andalousie, il passa quelques jours sous le toit hospitalier du bon curé Bernaldez, qui se plaît à décrire les chefs indiens qui accompagnaient Colomb et se faisaient remarquer par leurs colliers, leurs couronnes d’or, et par d'autres ornements barbares; il signale, entre autres, certains « pagnes et masques de coton et de bois , avec des figures du démon brodées et gravées dessus, quelquefois sous sa forme véritable, d’autres fois sous celle d'un chat ou d'un hibou. » « Il y a de bonnes raisons de croire, » ajoute-t-il comme conclusion, « qu’il apparaît sous cette forme aux habitants de l'île et que ce sont tous des idolâtres, adorant Satan pour leur dieu. »

Mais ni l’étrangeté de ce spectacle, ni les brillantes descriptions de l’amiral, qui s’imaginait avoir retrouvé à Hispa-

niola les mines d’or d’Ophir, dont le roi Salomon se servit pour orner le temple de Jérusalem, ne purent ranimer l’enthousiasme de la nation. La nouveauté de la chose était passée; on avait d’ailleurs entendu de tout autres récits faits par des voyageurs dont la figure hâve et blême avait fait dire à des plaisants qu’ils étaient revenus avec plus d’or sur leurs joues que dans leur poche. En un mot, le public paraissait être devenu sceptique en proportion de son ancienne confiance, et l’on avait rapporté si peu de chose que, dit Bernaldez, « on croyait généralement qu’il n’y avait guère ou pas d’or dans l’île. ®

Isabelle était loin de partager cette déraisonnable incrédulité. Elle avait adopté les propositions de Colomb, lorsque d’autres les voyaient avec froideur ou dédain ’, et croyait fermement, comme il le lui avait assuré à plusieurs reprises, qu’en poursuivant les découvertes on arriverait à d’autres régions plus importantes. D’ailleurs ce n’était ni l’or ni l’argent à trouver dans ces terres nouvelles, qui avaient le plus de valeur aux yeux de la reine, car, ainsi que ses lettres et ses instructions le prouvent surabondamment, elle caressait le généreux projet d’introduire la civilisation chrétienne au milieu des païens. Elle était profondément sensible au mérite de Colomb, dont le caractère sérieux et élevé ressemblait beaucoup au sien, quoique l’enthousiasme dont ils étaient tous les deux animés fût tempéré chez elle par une douceur et une prudence plus grandes.

Mais, bien qu’Isabelle fût disposée à seconder de tout son pouvoir les entreprises maritimes, celles-ci durent être

1 Colomb, dans sa lettre de 1500 à la nourrice du prince Jean, s’étend longuement sur la protection que la reine lui accorda de bonne heure.

Page 1