QUATRIÈME PARTIE
Il y a plus de deux siècles, M. T. G. F., que la Société des Jésuites entra dans le monde, pour s'employer au salut des âmes^ Elle embrassa tous les genres de bonnes œuvres : travaux dans les missions étrangères et nationales, assiduité au tribunal de la pénitence, prédication de la divine parole dans les villes et dans les campagnes, exhortations fréquentes et méthodiques dans les retraites spirituelles, exercices de piété et de charité dans les congrégations , instructions dogmatiques dans les écoles : tels sont les objets principaux que se proposa saint Ignace , qu'il recommanda à ses disciples et qui ont occupé constamment cette Société répandue dans tous les pays du monde. D'après cette exposition, vous concevez déjà, M. T. G. F., que les fonctions des Jésuites ayant été dans l'ordre du saint ministère, elles n'ont pu leur être confiées que par les premiers pasteurs, et que c'est aux premiers pasteurs seuls qu'il appartenait de juger avec autorité si ces i^ligieux s'en acquittaient dignement.
Nous ne prétendons ni faire l'éloge de cette Société, ni répéter les témoignages d'estime et de confiance que lui ont domiés en particulier les évoques de ce royaume ; nous nous bornons à une observation dont nous croyons pouvoir garantir la vérité. Malgré les jugements de rigueur qu'on multiplie contre les Jésuites, malgré les invectives publiques dont on les accable, s'il s'agissait de consulter les coeui's, de recueillir les suffrages, vous verriez, M. T. G. F., qu'il y a dans la nation des regrets très vifs et très sincères sur la proscription de cette Société ; qu'on y conserve le souvenir de son zèle et de ses succès; qu'on y nomme, avec un intérêt mêlé de douleur, les hommes estimables qu'elle a portés dans son sein et dont on a pris les conseils, suivi les lumières, respecté les vertus.
Gependant, ce n'est point la perte de ces ouvriers évangéliques qui nous affecte ici davantage ; ce qui nous touche le plus , ce qui attire et mérite principalement notre attention, c'est l'atteinte donnée à l'autorité de l'Église par la défense faite aux Jésuites d'annoncer la parole de Dieu dans les chaires chrétiennes. Nous ne pouvons
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trop nous récrier sur une entreprise si évidemment contraire à l'Écriture et à toute la tradition, comme nous vous l'avons montré ailleurs * ; sur une entreprise si injurieuse à notre ministère et dont on doit craindre les suites les plus funestes. Ecoutez, M. T. G. F., et apprenez quelle est la nature et la sainteté du dépôt qui nous est confié.
Pourvoir à ce que la parole divine soit dignement annoncée, c'est une fonction principale parmi les devoirs attachés à l'épiscopat. Successeurs des Apôtres dans le ministère évangélique, les évêques ont hérité de leur mission. Quand Jésus-Christ convoqua les Apôtres et leur recommanda de prêcher le royaume de Dieu , il parlait aux évoques comme aux Apôtres mêmes. Les ordres , comme les pouvoirs émanés de cette autorité divine, sont éternels ; ils ont la même force pour la conservation et pour la propagation de l'Église que pour sa formation et son établissement. Les siècles qui s'écoulent ne peuvent rien contre cette merveilleuse harmonie. Quelque effort que fasse l'enfer pour la troubler, le cri de l'épiscopat est une digue invincible qui arrête le torrent et qui sauve du naufrage la juridiction des premiers pasteurs comme la foi du christianisme. Malheur seulement aux chrétiens qui ne se fixent pas sur cette digue immobile et qui se laissent entraîner dans le gouffre où se précipitent les enfants de perdition !
C'est à nous, dit saint Pierre, que Jésus-Christ commande de prêcher aux peuples, et d'annoncer le pouvoir dont Dieu l'a revêtu en le constituant juge des vivants et des morts. Ce n'est qu'en vertu d'une mission également divine que saint Paul ose prendre le titre et la quahté de prédicateur et d'apôtre. Comme cette mission était extraordinaire, il en attestait la vérité par un serment qu'on ne pouvait soupçonner de mensonge : Veritatem dico et non mentior. Allez, Euntes. Voilà aussi notre mi^Jsion, M. T. C. F.; l'univers entier (toujours néanmoins dans la dépendance et la suhoy^dination exigée par Vinstitution divine et par les règles de V Église), en est le théâtre; in mundum universum, en voilà l'éteudue. Prêchez donc partout l'Évangile, prœdicate Evangelium : en voilà la fin. C'est à tous les hommes sans exception qu'il faut le prêcher, omni créaturœ : en voilà l'objet. Jusques à la fin des siècles vous leur appren-
i Instruct. du 19 septembre 1756.
drez à pratiquer la loi dont je vous ai commandé Tobservation ; docentes eos servare omnia quœcumque mandavi vohis : en voilà le fruit. Ne craignez rien, mon assistance ne vous manquera jamais ; je suis toujours avec vous, et ecce ego vohiscum sum : en voilà la sûreté ; et j'y serai jusqu'à la consommation des siècles , tisqtie ad consummationem sœculi : en voilà la durée.
Rien n'est donc plus clairement établi dans le testament de notre Sauveur et dans les écrits des Apôtres que le caractère qu'il nous a conféré, que l'obligation qu'il nous a imposée de prêcher sa doctrine et de gouverner son Église, posait Episcopos regere Ecclesiam Dei. Dans la forme que Jésus-Christ a donnée à cette sainte Église , nous ne sommes pas simplement constitués gardiens des vérités du salut. Cette divine semence ne doit pas rester stérile dans nos mains oisives ; il nous est ordonné de la répandre, de la cultiver et de la faire fructifier dans le cœur de tous 'les fidèles. Cette obligation est inséparablement attachée à notre caractère.
Les conciles et les Pères nous en rappellent sans cesse le souvenir. Celui de Trente nous avertit que la prédication de l'Évangile est le principal devoir des évèques ; que, s'ils ne peuvent pas euxmêmes s'acquitter de ce ministère , ils doivent commettre à leur place des personnes dont la capacité leur soit connue. Autrefois , quand le ciel versait d'abondantes bénédictions sur le travail des coopérateurs que les évêques s'associaient, on regardait ces succès éclatants comme un témoignage du choix que le ciel faisait des sujets destinés à perpétuer l'ordre hiérarchique. Telle fut, entre autres, en Orient, la vocation de saint Jean Chrysostôme à l'épiscopat ; en Occident, celle de saint Augustin ; et dans des temps et des lieux plus voisins des nôtres, celle de saint François de Sales. C'est à la fidélité des premiers Pères de l'Église, à remplir un devoir si important, que nous devons ces savantes homélies, ces excellents sermons et ces admirables instructions que nous ont laissées les Cyrille, les Athanase, les Chrysostôme, les Augustin , les Grégoire, les Léon, etc. Dant l'Église, le recueil de ces œuvres est une source d'où, avec l'onction de la piété la plus tendre , coule l'or de la plus pure tradition.
Malgré l'impossibilité où les premiers pasteui^ ont toujours été de suffire par eux-mêmes aux besoins de tout le troupeau, il ne fut cependant jamais permis à qui que ce soit de s'ingérer dans le mi-
nistère évangélique. Il a toujours fallu, pour remplir cette fonction, le sceau de Tapprobation épiscopale. Wiclef et Jean Hus furent condamnés au concile de Constance, pour avoir soutenu qu'on* peut prêcher sans la mission des évêques, que ce n'est point à eux qu'appartient le droit de commettre pour ces fonctions, et que, sans leur agrément et leurs pouvoirs, l'exercice du ministère peut être très valide et très licite. Il n'y a point d'hérétiques qui n'aient intérêt à adopter en cette matière les maximes de ces deux novateurs. Le moyen le plus facile, le plus sûr, et même entièrement nécessaire pour instruire, fortifier et rallier les fidèles, c'est de leur bien inculquer l'obligation indispensable de se tenir inviolablement attachés à leur évêque, lorsque son enseignement particulier s'accorde avec l'enseignement général du corps épiscopal uni à son chef.
Aussi, M. T. C. F., cette discipline, toujours religieusement observée dans l'Église catholique, et spécialement dans l'Église gallicane, est-elle absolument essentielle, non seulement pour la subordination hiérarchique, mais bien plus encore pour la pureté et l'intégrité de l'enseignement. Dans tous les temps, nos rois en ont senti l'importance et la nécessité, ils s'en sont déclarés les protecteurs et les vengeurs. De là, tant d'ordonnances, d'édits, de déclarations et d'arrêts qu'on lit dans nos annales, notamment sous les règnes d'Henri III, d'Henri IV, Louis XIII, Louis XIV.
Cette divine économie établie, comme nous l'avons vu, par Jésus- Christ dans son Église et maintenue jusqu'à présent par le religieux concert des deux puissances, on la renverse aujourd'hui par les arrêts publiés contre les ministres qui, sous nos ordres, se livraient avec zèle aux fonctions évangéliques. Vous estimiez leurs talents, M. M. C. F. : l'empressement que vous aviez de les entendre, le fruit que vous retiriez de leurs sermons, justifient la mission qu'ils tiennent de nbus. Parmi eux. Dieu suscitait toujours quelques-uns de ces hommes rares qui, soutenant la dignité du ministère par l'éclat du mérite, font respecter la religion, même à ces philosophes profanes qui sont presque aussi éloignés d'en croire les dogmes que d'en pratiquer les devoirs.
Il suffit donc de considérer les ministres évangéliques dont on nous prive, pour concevoir l'abus de l'autorité qui nous les enlève. Nous sommes obligé, M. T. C. F., de vous instruire sur le respect
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et la soumission qui sont dus à la magistrature dans les fonctions de sa compétence; mais cette obligation, que nous avons toujours remplie et que nous remplirons toujours par nos leçons et nos exemples avec le plus grand zèle, ne doit pas nous empêcher de réclamer et de- venger les droits sacrés de notre ministère dont nous ne pourrions, sans crime, dissimuler l'usurpation ou même souffrir le partage ; car enfin, n'est-ce pas une entreprise étrange que de réduire au silence les ministres que TËglise approuve, et de fermer les chaires chrétiennes à ceux qu'elle envoie pour les remplir ? Si les évêques ont seuls le droit d'accorder ou de refuser le pouvoir d'annoncer la parole de Dieu, n'est-ce pas une conséquence qu'il^ aient seuls le droit d'en suspendre et d'en interdire l'exercice? Vous avez vu, M. T. C. F., que nos rois ordonnent aux tribunaux séculiei's de laisser aux archevêques et évêques la libre et entière disposition des prédicateurs. Cette disposition, pour être entière, ne renferme-t-elle pas nécessairement, et le pouvoir de leur donner la mission, et celui de la retirer? Si la magistrature est obligée par les lois de laisser aux évêques I'entière disposition des prédicateui's, il est évident" qu'elle ne peut pas plus défendre que permettre l'exercice de la prédication, et qu'en s'arrogeant l'un ou l'autre de ces pouvoirs, elle blesse également et les droits du sanctuaii^ et l'autorité du trône.
Il est vrai, M. T. C. F., qu'en conséquence des jugements des magistrats, il peut arriver qu'un prêtre se trouve hors d'état de continuer la mission qu'il avait reçue de son évêque, mais observez qu'alors ce n'est qu'indirectement que la sentence du tribunal laïque opère la cessation des pouvoirs du prêtre. L'autorité qui les révoque est la même qui les a donnés. Si ce prêtre a mérité par»ses crimes les peines afflictives auxquelles les tribunaux séculiers l'ont condamné, et qu'il cesse dès lors d'avoir part au ministère, ce n'est pas que les juges laïques lui en ôtent le droit; mais ayant perdu par un jugement de cette nature son honneur et sa réputation, les canons le déclarent irrégulier et l'Église lui défend d'exercer les pouvoii^ qu'elle lui avait confiés. Encore une fois, ce n'est pas le magistrat qui le dépouille de ce droit, c'est l'Église qui, par les lois, a attaché l'irrégularité à l'infamie.
Appliquez, M. T. G. F., aux Jésuites ce que nous venons de dire. Ces i^ligieux étaient approuvés pour la prédication dans tout le
royaume. Aucun évêque n'a révoqué leur mission, nul de ceux qui l'ont reçue n'a perdu sa réputation. Les tribunaux qui ont proscrit leur Institut ne condamnent aucun de ceux qui l'ont professé à des peines déshonorantes. On les voit dans nos temples célébrer le saint Sacrifice de la messe et exercer ainsi publiquement la plus auguste et la plus sainte fonction du ministère. Gomment donc les magistrats les jugent-ils indignes de prêcher, tandis que les évêques les approuvent comme de dignes ministres des autels? L'usurpation de nos droits sacrés est ici trop visible, et le tort que font les tribunaux à des ouvriers irréprochables est une véritabe violence.
Dira-t-on que les magistrats n'ont pas prononcé l'interdiction contre les Jésuites? Quoi donc, M. T. G. F., suffira-t-il qu'ils se soient abstenus d'une expression.pour justifier des arrêts qui opèrent tout ce que cette expression signifie ? S'ils eussent formellement énoncé l'interdit, l'usurpation serait évidente': le sera-t-elle moins par le défaut ou l'omission. de ce terme? Est-ce pour fixer seulement le langage, et non pas pour régler la jurisprudence, qu'ont été dressées, d'après les canons de l'Église, les lois du royaume, qui ordonnent aux cours séculières de laisser aux évêques la îibre et entière disposition des prédicateurs ? N'est-ce pas contrevenir à toutes les règles du droit canonique et civil sur cette matière que d'exclure des fonctions publiques du saint ministère une multitude de prêtres, dont aucun n'est ni accusé, ni atteint, ni convaincu du moindre délit personnel ?
Si, au nom de Jésus-Ghrist, dont nous sommes les ministres, au nom de son Église, dont nous sommes les pasteurs, nous ne réclamions pas, nous ne protestions pas contre ces arrêts, que s'ensuivjÉiit-il de notre inaction et de notre silence? L'affaiblissement, le dépérissement , l'avilissement , l'anéantissement de tout le sacré ministère. Nous aurons beau envoyer des ouvriers évangéliques, et imprimer sur le titre de leur mission le sceau de notre autorité , ^ son gré la magistrature saura leur lier les mains et la langue. Nousmême, bientôt nous ne serons plus libre ; ou, si nous osons encore agir et parler en évêque, nous serons exposé aux mêmes poursuites et aux mêmes peines que nos coopérateurs dans le saint ministère : et alors par quel canal notre voix pourra- t-elle parvenir à vos oreilles? Quels organes pourrons-nous emprunter pour nous faire entendre? Quels obstacles n'avons-nous pas déjà même à surmon-
ter pour faire passer nos instructions entre vos mains ? Quelles attaques n'éprouvent-elles pas de la part des tribunaux ? Quelles flétrissures, quels outrages n'ont-elles pas souvent à essuyer? La parole de Dieu restera donc captive ou étouffée par la crainte des décrets ! Affamés de ce Pain spirituel, les fidèles le demanderont à grands cris, mais en vain, et la prophétie de Jérémie s'accomplira : il n'y aura personne jpour le leur rompre; ou, ce qui serait encore plus déplorable, on leur offrira, non ces azymes, qui, selon l'Apôtre, sont le pain de la foi sincère et de la vérité pure ; mais le pain dont il nous défend de manger, ce pain d'erreur et de mensonge qui est pétri avec un levain de malice et de méchanceté.
Alors, M. T. G. F., le champ de l'Église, loin d'être un champ de paix, ne serait plus qu'une terre de confusion, où l'épiscopat et la magistrature seraient dans un conflit perpétuel ; ou plutôt , l'Église de France (car c'est sur elle que fond Forage) ne serait j^us qu'un théâtre où la puissance laïque triompherait éternellement de l'épiscopat. Les pouvoire que nous donnons ne vaudraient qu'à la volonté des magistrats. Ils en régleraient l'exercice, et l'on ne pourrait s'en servir que sous leur bon plaisir et aux conditions qu'il leur plairait d'imposer. Ce ne serait donc plus l'esprit de l'Église, mais celui de la magistrature qui présiderait à l'enseignement du dogme et à l'administration des sacrements. Dans le sein des tribunaux, on aurait un asile conti^ nos anathèmes, sans en avoir dans l'Église contre la rigueur des arrêts; les chaires de nos temples seraient bientôt asservies à la domination des cours séculières, et les prédicateurs contraints de respecter les décisions des magisti'ats beaucoup plus que celles des Pères et des conciles.
Cette révolution d'idées et de principes ne saurait se consommer sans produire dans le sanctuaire d'horribles scandales. Alors, combien de prêtres et de lévites, plus jaloux de leur fortune que de leur salut, écouteraient plus la cupidité que la conscience, ou craindraient moins une prévarication qu'une disgrâce ! Alors, que deviendrait le ministère ecclésiastique avec les pouvoii^ et l'approbation des évêques ? Les meilleurs prêtres resteraient sans fonctions, sans travail, et la race de ces dignes coopérateurs serait bientôt éteinte. Alors, il n'y aurait plus que des prêtres trop lâches et trop timides pour s'exposer, trop avides ou trop mercenaires pour se dépouiller, trop faibles, trop politiques ou trop ambitieux pour se sacrifier.
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L'autel ne serait plus environné et les chaires occupées que par des ministres qui s'en approcheraient plus pour participer aux dons des fidèles qu'aux travaux du ministère, et qui brigueraient le service plutôt pour le déshonorer que pour le remplir. Au moins, M. T. CF., ce qui doit vous rassurer, et ce que nous pouvons nous promettre de la bonté divine, c'est que, de la part des prenûers pasteurs , une pareille défection ne sera jamais à craindre ; jamais ils ne cesseront de regarder l'enseignement de la foi et l'administration des sacrements que comme la portion la plus essentielle du dépôt que Jésus- Christ leur a confié. Que les ennemis de l'Église ne s'en flattent pas, jamais on ne verra l'épiscopat se relâcher de ses droits ; à mesure qu'on empiète sur sa jurisdiction, accommoder son langage et môme son silence aux prétentions de .ses adversaires ; acheter le repos à force de cessions et la paix à force de défaites, dissimuler les affronts et les injures faites au caractère, pour conserver les douceurs et les agréments attachés au titre. Si l'on en venait à ces extrémités, c'en serait fait de l'Église de France ; et la voyant déchue de son ancienne splendeur, on demanderait, avec Jérémie : Comment s'est-il obscurci, cet or si pur? il a donc perdu l'éclat de sa couleur? Les pierres de ce magnifique sanctuaire sont dispersées, et leurs débris embarrassent l'entrée des places publiques. Sur l'autel, dépouillé de ses vases d'or, on n'aperçoit plus que des vases de terre, ouvrage fragile d'un vil potier. C'est-à-dire, selon le langage de Jésus-Christ, qne nous, qui devons être le sel de la terre, ne serions plus qu'un sel afladi, un sel qui ne serait propre qu'à être jeté et foulé aux pieds comme la plus vile poussière.
Nous ne donnerons pas, M. T. C. F., au monde profane la satisfaction de tenir ce langage. Nous savons qu'il ne nous est pas permis d'abandonner des intérêts sacrés, dont nous ne sommes que gardiens, et non pas propriétaires; qu'au lieu de souffrir la moindre distraction de ce dépôt, nous devons exposer nos biens, notre liberté, notre vie ; que nous sommes comptables de ces droits à Dieu, à l'Église et à notre conscience.
Il ne nous est donc pas libre d'aliéner, ni en tout, ni en partie, le trésor déposé par Jésus-Christ dans le sein de son Épouse. On n'en saurait partager la robe sans la déchirer. Tout accommodement qu'on fait aux dépens de l'Église est une prévarication sacrilège. Voilà les règles que Jésus-Christ nous a données, et que nous ne
pouvons briser ou fléchir pour les concilier avec les arrêts des tribunaux. L^enseignement de la foi et l'administration des sacrements, tel est le dépôt qui nous est confié , et pour la conservation duquel nous devons vivre, combattre et mourir. C'est néanmoins ce dépôt sacré qu'on entreprend de nous enlever ou de partager avec nous ; entreprise marquée au coin de la plus frappante injustice. Le silence imposé aux Jésuites de France sans aucun délit personnel blesse évidemment toutes les formes de Tordre judiciaire. On n'a pas même daigné en prévenir les évêques : ce qui annonce un mépris de la jurisdiction ecclésiastique d'autant plus marqué, que les lois du royaume ordonnent expressément de leur renvoyer la connaissance de ces matières, leur autorité étant la seule compétente pour en décider.
Pourrions -nous donc acquiescer à ces innovations qui, depuis plusieurs années, n'ont cessé d'être le principal objet des plaintes, des remontrances, des réclamations du clergé de France? Pourrions-nous dissimuler ces entreprises inouïes sur la doctrine et les sacrements, sans abandonner la voie que nous ont tracée les assemblées générales de l'Église gallicane ; sans trahir la cause de Jésus- Christ, sans renoncer à la charité de Jésus-Christ? Si nous ne sommes pas sûr , comme saint Paul , qu'aucune tribulation , aucune traverse, aucun péril, aucun glaive, aucune persécution ne pourra jamais nous en séparer , joignez, nous vous en conjurons, joignez vos prières aux nôtres, pour nous l'obtenir, cette charité ferme et persévérante, que l'amour de la vie et la crainte de la mort ne peuvent ébranler, que les puissances et les considérations humaines ne sauraient affaiblir , que le poids des maux présents et l'attente des maux à venir ne sauraient abattre, et que la force, l'empire et l'étendue des contradictions tenteraient inutilement de renverser.
Mais, dira-t-on, la défense ne regarde que les Jésuites; pour recouvrer l'exercice de leurs fonctions, ils n'ont qu'à souscrire aux articles qu'on leur propose ; en les signant, ils ne prendront que les engagements dont tout Français doit se faire honneur; c'est un moyen qu'on leur donne pour rentrer dans les droits de citoyens dont ils sont déchus.
Proposition insidieuse, M. T. C. F., raisonnement plein d'artifice : cette défense ne regarde que les Jésuites, Mais, i® selon les occasions, ne pourra-t-elle pas s'étendit à d'autres corps^ecclésiastiques
OU religieux? l'exemple n'est-il pas extrêmement contagieux en ce genre?
2» En proposant le nouveau formulaire aux Jésuites, si l'on n'a voulu s'assurer que de leur fidélité au roi et aux maximes du royaume, on n'aurait pas dû y joindre d'autres articles qui révoltent la conscience et l'honneur. Les Jésuites ont abondamment satisfait à ce qu'ils doivent au roi et au clergé de France, par les actes qu'ils ont remis dans les archives du clergé, dans les greffes dés officialités, et dans d'autres dépôts publics. Pourquoi exiger d'eux de nouvelles déclarations, qui ne pourraient être données que par des . hommes sans probité, sans foi, sans pudeur?
3» Depuis quel t3mps les magistrats sont-ils compétents pour dresser des formulaires de doctrine et pour en exiger la signature? En 1733, le ParlemeiA de Paris fit ouvertement, sur cet objet, l'aveu de son incompétence dans un arrêt du 23 février. Nous n'avons garde d'en approuver les dispositions; elles sont trop contraires aux droits de l'Église. Nous n'en rappelons ici le souvenir que pour montrer les inconséquences et les contradictions où tombent les tribunaux séculiers, quand ils prononcent sur des objets qui ne sont pas de leur ressort.
4» Gomment exige-t-on des Jésuites ces souscriptions, par des arrêts où il est déclaré qu'on ne peut compter ni sur leur parole, ni sui' leur signature, ni sur leurs serments ? "Y pourra-t-on plus compter quand on les forcera d'y ajouter une abjuration honteuse et sacrilège? La fidélité qu'ils jureront au roi, en renouvelant le sentiment de leur naissance, ne sera-t-elle assurée que quand ils en donneront pour gage une fidélité aux engagements qu'ils ont voués à Dieu devant ses autels?
Non, M. T. G. F., cette ressource prétendue qu'on offre aux Jésuites ne peut relever leurs espérances. Gette voie qu'on leur ouvre pour rentrer dans leurs fonctions ne pourrait les conduire qu'au crime et au déshonneur. Il ne leur reste qu'à marcher d'un pas ferme dans la route des tribulations, qu'à porter avec joie le poids énorme de leurs disgrâces. Si la patrie refuse leurs services, si elle ne leur permet ni de partager ses bienfaits, ni de se compter môme au nombre des citoyens, qu'ils lui rendent toujours au pied des autels, et dans l'oblation du saint Sacrifice, le tribut d'un amour tendre et généreux , qu'ils sollicitent pour elle tous les biens que
des enfants bien nés désirent à leur mère, quelques sentiments d'ailleurs qu'elle ait pour eux.
Du reste, M. T. C. F., s'ils n'ont plus la satisfaction de vous annoncer les vérités du salut, si vous n'avez plus la consolation de les entendre de leur bouche, ce n'est pas que les jugements qui les ont exclus des fonctions publiques aient pu éteindre entre leurs mains les pouvoirs que nous leur avons confiés. Nous les inviterions même à continuer un service dont l'interruption cause un vide fort sensible et des regrets très légitimes, si nous pouvions les soustraire aux retoui*s fâcheux qu'ils auraient à craindre et détourner sur nous seul les coups dont ils seraient menacés.
Moïse souhaita d'éti^e anathème pour un peuple ingrat et indocile, saint Paul, pour des frères aveugles et rebelles ; combien plus devons-nous souhaiter de l'être pour des coopérateui^ zélés et fidèles? Quel bonheur pour nous, M. T. C. F., si, épuisant tout seul le calice des tribulations présentes, nous eussions pu dérober la plus chère et la plus précieuse portion de notre clergé à ces dispersions violentes, à ces proscriptions rigoureuses qpi les obligent d'aller chercher un asile dans des terres étrangères ! Au milieu des brèches faites au camp d'Israël, bénissons néanmoins le Seigneur de ce que la race des vrais enfants d'Aai'on n'est point encore éteinte et de ce qu'elle produit toujours des prêtres fidèles à leur ministère, et déterminés à livrer plutôt leur personne à la rigueur des poursuites judiciaires que l'arche sainte aux horreurs de la profanation.
Qu'ajouterions-nous ici, M. T. C. F., pour faire connaître nos dispositions à l'égard d'une Société religieuse qui éprouve aujourd'hui tant de contradictions? Nous sommes convaincu que son Institut eid pieux, comme l'a déclaré le concile de Trente; qu'il est vénérable, comme le pensait l'illustre Bossuet. Nous tenons pour très valides, très légitimes et très méritoires, les vœux qui ont été faits dans son sein, et nous exhortons tous les sujets de cette Compagnie à les observer avec fidélité. Nous savons que la doctrine du corps entier n'a jamais été corrompue, et nous sommes très éloigné de regarder le recueil des Assertions comme le précis ou le résultat de l'enseignement propre des Jésuites. Enfin, nous le répétons, M. T. G. F., dans l'état de souffrance et d'humiliations où ils sont réduits, nous regardons leur sort comme très heureux, parce qu'aux
yeux de la religion il est infiniment précieux de n'avoir rien à se l'eprocher au milieu des tribulations qu'on essuie.
Donné à Gonflans, le 28 octobre 1763.
f Chr., archevêque de Paris.
Bref de Clément XIII au cardinal de Luynes, à l'occasion de Texil de Christophe de Beaumont à la Trappe
(tome II, p. 90).
Dilecto filio nostro tit. S. Thomœ in Parione S, R. E, Presh. Gard, de Luynes, Archiep. Senonensi, Clemens P. P. XIII.
Pervenerat ad nos cum instructione pastorali venerabilis fratris ChHstophori Archiepiscopi Parisiensis gravissimus quidam rumor, in superiori Lutetiae curia, atrocia in illum et sacra concilia concipi. Quid hoc rei sit jam non amplius intelligebamus, ut dum, laxatis impietatis frœnis , libertîni et Ecclesise hostes , connivente laicali potestate , venenatis probrosisque scriptis regnum istud complere non desinunt, quibus Apostolica Sedes et episcopalis ordo, caeterique sacri ministri, et universae Ecclesise divina auctoritas et potestas, uno verbo,.catholica religio sacrarumque rerum sanctitas, vel audacter impugnatur, vel contumeliosis dictis aut amaris irrisionibus impudenter proscinditur et illuditur; interea ab eadem saeculari potestate adversus eos, qui religionem susceperint defehdendam, ac potissimum contra episcopos, quorum prsecipuae sunt partes Jesu Christi fidem vel suo ipsorum sanguine profundendo tueri, asperrima et acerbissima quaBque deliberentur. Qua enim in re (sic enim nobiscum animo reputamus) peccavit archiepiscopus Parisiensis, aut quod tantum admisit facinus , ut vulgo omnes metuant, ne a Parisiensi curia magnum illi sit eventurum malum? Vidit per suum gregem impune volitare impietatem , sibique commissas oves a multo tempore factas esse in rapinam et in devorationem omnium
bestiai^um agri, quod in aninise suae perniciem diutius dissimulare non potuit; easque i^educere volens et salatari pabulo nutrire, pastoralem edidit instructionem, summae quidem , ut sunt ejus mores, lenitatis plenam; quse tamen lenitas nihil detrahit de rationum robore quibus communitam Ecclesise fidem , ejasque sacrosanctam potestatem strenue propugnat. Nemiïiem esse putamus, filius modo sit sanct% matris Ëcclesiie , qui egregium Deique zelo flagrantem Ântistitem in ea re possit jure reprehendere , nisi forte laîci velint catholici esse nominis simulque contendere sibi , non episcopis , docendorum populorum sacrarumque curandarum rerum munus a Gbristo Domino demandatum, qui solos apostolos alloquebatur, cum dixit : Qui vos audit, me audit; et sicut misit me pater et ego mitto vos.
Sed nimirum id contenditur, ut episcopi taceant ; et Christi sponsse ciûmini datur, si crudelibus cruentisque percussa vulneribus vel exiguam ac pêne intermortuam èjulantis emiserit vocem. Yerum nos, qui per boc silentium, quo excepimùs et patienter tuiimus gravissimaâ plagas, spe quadam adhuc lactati suraus futurum ut inimicorum anirai ad versus nos et Ecclesiam incensi, paulatim aliquando defervescerent, cum jam pei*speximus baud ita bonum bactenus siientii nos secutos esse consilium, et extremi illius momenti cogitatione vehementer perterrefacti, cum ad summi judicis vivorum et niortuorum tribunal nos sisti oportebit, ne tune duiissimum illud nobis ipsis exprobrare debeamus : Vœ mihi quia tacui, apostolicam demum auctoritatem acceptam a Christo,' humanis omnibus lenitatis et prudentiœ consiliis jam exhaustis, exeremus. Propter Sion non tacebimus, nec quiescemus propter Hierusalem, Quisquamne jure nos possit reprehendere, quod efficaciora meditemur tanto malo adhibere, remédia, qui lenissimis quibusque bactenus usi morbum ipsum quodammodo aluimus, et usque adeo coproboratum dolemus, ut ex ipso episcopatus ordine homines extiterint, qui saeculari potestati Ecclesiam invadenti partim plauserunt, pailim etiam suam operam pnebuerunt , partim se, quod cernèrent oculis, non videre simularunt! Quamquam bi quidem sunt paucissimi; oeteris Episcopis omnibus tantam indignitatem iniquissimo animo perferentibus ; sed tamen inde fidelibus oblata est adeo gravis offensio, ut ex isto regno celeriori in dies gradu catholica religio recedere videatur. Jure igitur verba Jobi possumus usurpare : Nonne dissimutavi ?
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tissimis Ecclesiae decretis divinisque juribus defendendis fortitudinem atque constantiani vel ipsis veteres illi , qui eadem religionis causa \ ad omnes dimicationes sese objecerunt, si i*eviviscerent, mirarentur ; et hoc acerbissimum spectaculum in manu demum esse ipsius régis ab Ecclesiaî catholicîc oculis removere, si paululum vini polestatemque suam velit exerere.
Hsec régi loquere, dilecte fili noster, cujus ad aures hune sermoneni accidere gralum oportet ; tantum illius est ei*ga cathoh'cam religionem studium, tan tus in archiepiscopura amor ! Ad banc operam tain piam tamque prsDclaram , caeteros gallicanos S. R. E. cardinales coUegas tuos tibi esse volunius socios et adjutores, quibus in banc rem similes barum litteras scribimus. Magna profecto est omnium vestrum laus et gloria, si conjunctis ofliciis et studiis id efficiatis, ut memoratus arcbiepiscopus ex bac flamma qua non tam ipse quam universa gallicana conflagi^ai'i videtur Ëcclesia, Deo vobis opitulante, évadât incolumis. Tibique, dilecte fili noster, a Deo precantes, ut voci tuœ det vocom virtutis, paterni nostri animi affectu et cbaritate pi*aecipua apostolicam benedictionem peramanter impertimur.
Dalum Romœ, die 8 februarii 1764, Poutillcatùs Dostri anno seiLto.
BBA.UMONT, II. 33