CHAPITRE PREMIER
Les Jésuites en exil. — Hommage que leur rend l'Assemblée de 1765. — Elle proteste auprès du roi contre la mesure qui tient l'archevêque de Paris à l'écart des réunions. — Publication des Actes du clergé. — Affaire des Ursulines de Saint-Cloud. — Adhésion de l'épiscopat. — Prétentions de Montazet, un des rares opposants, à rencontre de l'archevêque de Paris. -=- Affaire des sépultures. — Conflit de juridiction entre Beaumont et Montazet. — L'Assemblée du clergé se refuse à l'arbitrage.
La Compagnie de Jésus n'existait plus dans le royaume très chrétien. Ses membres se trouvaient çà et là dispersés, et la plupart d'entre eux, malgré Tédit qui semblait leur permettre encore de résider dans la patrie à l'état de simples particuliers *, avaient dû demander à l'exil la liberté de vivre selon l'esprit de leur vocation et les règles de leur Institut.
En revanche, on se préparait à donner aux Juifs l'autorisation d'entrer dans le commerce de France, et partant « dans l'ordre de citoyens et dans les charges municipales ». D'où ce quatrain méchant : .^
i L*édit du roi disait en termes formels : « Ordonnons qu'à l'avenir la Société des Jésuites n'ait plus lieu dans notre royaume, permettant néan> moins à ceux qui étaient dans ladite Société de vivre en particuliers dans nos États, sous l'autorité spirituelle des Ordinaires des lieux, en se conformant aux lois du royaume. »
116 LES JÉSUITES EN EXtL.
Jésus, pardonne l'infamie De ces pharisiens nouveaux :
S'ils ont chassé ta Compagnie, C'est pour adopter tes bourreaux i."
La sympathie publique suivit sur la terre étrangère ces proscrits du Parlement ; car, si on a pu reprocher aux Jésuites de ne s'être pas défendus, nul ne voudrait contester le remarquable mouvement d'opinion qui se prononça de toute part alors en leur faveur. C'était une sorte d'apologie éclatant après coup. Les cours de justice et leurs alliés se donnèrent le ridicule d'en prendre ombrage.
Nous ne reviendrons pas sur les avanies que l'archevêque de Paris eut à subir, mais c'est un devoir pour nous de transcrire quelque chose du nouveau témoignage que le clergé de France", dans son assemblée de 1765, rendit à ces religieux qu'on avait bannis sans les juger, comme on les avait condamnés sans les entendre ^. Certes, pas plus que Beaumont, les autres prélats ne pouvaient nourrir l'espoir de faire révoquer l'édit de suppression de la Compagnie de Jésus ; mais ils tinrent à honneur de protester une fois de plus contre des mesures tyranniques, et l'archevêque de Reims, Charles- Antoine de la Roche- Aymon, fut officiellement député pour représenter au roi :
^ Bachaumonl (t. III, p. 273).
' On peut lire à ce sujet, dans le volume supplémentaire de ClémerU XI II et Clément XIV, par le P. de Ravignan, un extrait du discours de Tévêque de Bayeux, prononcé devant les prélats de la province de Rouen. Il est très propre à faire apprécier l'esprit qui animait les Assemblées provinciales du clergé de France en 1765, et, par une conséquence légitime et nécessaire, V Assemblée générale qui en fut le résultat et le fruit (p. 331).
CONDOLEANCES DU CLERGÉ. H 7
... Que le clergé n'a pu voir, sans la plus vive douleur, une société de religieux, recommandable par la pureté de la foi, par l'intégrité des mœurs, l'austérité de la discipline, l'étendue du travail et des lumières, et par les services sans nombre qu'elle a rendus à l'Église et à l'État, traduite comme criminelle devant les tribunaux, et les accusations les plus atroces intentées contre elle, accréditées et répandues dans tout le royaume, malgré le témoignage constant de l'Église de France, qui ne s'est jamais démentie en sa faveur ; que là dispersion de ces religieux laisse un vide affreux, soit dans les fonctions du saint ministère auxquelles ils étaient employés, sous les yeux et par l'approbation des évoques, soit dans l'éducation de la jeunesse, à laquelle ils consacraient leurs veilles et leurs talents, soit dans l'œuvre sublime et laborieuse des missions, qui était le principal objet de leur Institut ; que le Clergé ne cessera de former des vœux pour leur rétablissement *...
Je n'ai pas besoin de dire si l'archevêque de Paris était uni de cœur avec ses collègues dans catte femie revendication des droits de la justice. Mais, comme s'il eût été de la destinée de Beaumont d'avoir à souffrir de tout ce qui affectait les Jésuites, ses malheureux clients, le noble prélat se voyait condamné, bien que présent dans la capitale, à s'abstenir de paraître aux réunions du clergé. On parlait tout bas d'une défense formelle du roi, ou du moins de l'une de ces invitations qui ressemblent fort à une défense. La vérité est que le Parlement se montrant toujours très irrité contre Beaumont, Louis XV avait désiré que le prélat ne prît aucune part à des discussions qui pouvaient entraîner de nouveaux orages. Celui-ci s'était soumis par amour de la paix, mais le public, dont les commentaires allaient leur train, finit par s'émouvoir assez de cette inexplicable
1 Procès-verbaux de l'Assemblée de 1765, p. 838.