LETTRE DES ÉVÊQUES
malgré son étendue, parce qu'elle est un des plus beaux titres d'honneur pour la mémoire de Christophe de Beaumont : '
« Sire , nous ne pouvons exprimer à Votre Majesté quelles ont été et quelles sont encore les alarmes des vrais fidèles , la douleur des évêques , le triomphe des ennemis de l'Église, l'étonnement de tout le royaume à la vue de l'arrêté de votre Parlement du 5 mai dernier.
« Ce tribunal n'a pas craint d'y avancer que M. l'archevêque de Paris ose « se déclarer ouvertement pour le schisme. » Des magistrats qui ne peuvent apprendre authentiquement que par nous ce qui constitue le schisme, et quelles sont les démarches qui malheureusement y conduisent, ont osé intenter contre leur père en Jésus-Christ, contre l'archevêque de la capitale, contre votre propre archevêque, Sire, une accusation si odieuse ! Et ce qui montre à quel point la prévention les aveugle, c'est qu'ils traitent ce prélat de schismatique , dans le temps même que, par leurs arrêts , ils défendent de donner ce nom injurieux au moindre de vos sujets !
« Si ce pasteur, disciple de Celui qui a donné sa vie pour ses brebis , plus attendri qu'irrité de l'écart d'une partie de son troupeau , n'oppose à cet outrage que sa patience, son silence, sa* charité, nous, Sire, qui prévoyons ce que la religion peut souffrir d'une insulte faite au caractère et à la personne d'un de ses plus respectables ministres, pouvons-nous nous dispenser de représenter à Votre Majesté les fruits funestes d'une si atroce imputation, répandue par toute la France et consignée dans un monument authentique ?
« Que penseront les peuples et que respecteront-ils
KECLAMATIONS AU ROI 221
désormais, si ceux qui sont préposés pour les contenir dans la subordination leur donnent eux-mêmes l'exemple de l'indocilité; s'ils s'érigent en censeurs et en maîtres de ceux dont ils doivent être les disciples dans l'ordre de la religion, s'ils vont jusqu'à attaquer la chaire sacrée à laquelle Jésus-Christ les a immédiatement soumis, jusqu'à entreprendre de condamner leur pasteur, qu'ils doivent honorer et respecter, jusqu'à se précipiter eux-mêmes dans le péril du schisme en l'accusant d'en être le fauteur ! Quel triomphe d'ailleurs pour les libertins et pour les prétendus esprits forts qui, toujours prêts à secouer le joug de la religion, profitent avec empressement des moindres occasions pour décrier, pour avilir l'autorité de ses ministres 'i
« Effrayés, comme nous devons l'être, du danger auquel est exposée une des plus nobles portions du royaume de Jésus-Christ, nous recourons , Sire, avec confiance à Votre Majesté; nous sommes persuadés que, dans sa sagesse et dans sa puissance, elle trouvera un prompt remède à un événement aussi affligeant. Elle le peut d'un seul mot, en supprimant et annulant cet injurieux arrêté et en effaçant , par son autorité souveraine, jusqu'au souvenir, s'il est possible, d'un acte si pernicieux.
« C'est ce qu'ont l'honneur de vous mander, Sire, avec les plus vives instances, tous les archevêques et évêques qui sont à portée de vous présenter à ce sujet leurs très humbles supplications ; c'est ce que vous demande toute l'Église de France, injustement attaquée dans la personne d'un prélat que son zèle pour la saine doctrine, sa charité immense, sa régularité à remplir tous ses devoirs, lui rendent infiniment précieux.
222 DOCUMENTS SUPPLEMENTAIRES.
« Nous sommes avec le plus profond respect et avec la soumission la plus parfaite, Sire, de Votre Majesté, les très humbles et très obéissants serviteurs et fidèles sujets*. »
A cette lettre était joint un autre document, très grave, signé par Christophe de Beaumont et les mêmes évêques, dans lequel ces prélats s'élevaient encore avec une grande vigueur contre les attentats portés à l'autorité de l'Église ^.
Ces deux pièces furent présentées à Louis XV, le 20 juin, par l'archevêque d'Aix (Brancas), assisté de l'archevêque de Sens (Languet), et des évêques de Bayeux (Luynes) et de Langres (Montmorin). Mais elles ne firent pas sortir le gouvernement de la marche incertaine qu'il avait adoptée. Loin de là. Tandis que les actes du Parlement dont se plaignait le clergé étaient répandus à profusion, le roi défendit aux évêques de faire imprimer ces lettres et de laisser les autres en tirer copie.
Malgré cette prohibition inexplicable, la majorité de l'épiscopat trouva moyen de faire écho à la plainte de ses représentants, et, par la suite, plus de soixante prélats adressèrent successivement aux abbés de Goriblis et de Castries, agents du clergé, leur acte d'adhésion le plus explicite ^. Mais la magistrature parlementaire, qui semblait vouloir réduire les premiers pasteurs au mutisme ou à l'inertie, leur imputait à mal la propre défense
1 Ce document, signé par quatre archevêques et seize évêques, est daté de Paris, 11 juin 1752.
*0n.le trouvera in extenso dans Luynes [Mémoires, t. XII, p. 275-289).
' Ces diverses réponses ont été rassemblées dans le Recueil de pièces importantes publié, en 1756, à la suite d'une Instruction pastorale de l'archevêque de Paris.
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de leurs droits : elle frappa d'amende et de confiscation tout ce qu'elle put saisir, persuadée peut-être que supprimer c'était répondre.
Ce fut le célèbre évêque d'Amiens qui eut le mérite de partager, avec Beaumont et Languet, les premiers éclats des abus de pouvoir. Un arrêt du Conseil supprima net la lettre par laquelle il venait d'adhérer aux protestations de ses collègues. On n'eut pas plus d'égards pour l'adresse des évèques au roi, sous l'ingénieux prétexte que cette pièce avait été imprimée sans titre.
Peu de jours après, le 6 juillet, Mgr de la Motte épanchait ainsi ses tristesses dans une correspondance intime : « Le Parlement est furieux contre trois prélats : l'archevêque de Paris, celui de Sens et moi. C'est un soulèvement des parlements contre les évêques; le Roy ne les réprime pas, mais peut-être qu'enfin touché du péril, il protégera les évêques et en leur personne la religion. »
Dans la même lettre, faisant allusion à Mgr de Beaumont dont le temporel a été deux fois sur le point d'être saisi, il dit encore : « On me tourmente en la personne de mes pauvres ecclésiastiques, et on me laisse presque en repos personnellement, tandis qu'on remontre au Roy que je suis le plus coupable ; mais peut-être que cela viendra, et si mon temporel est saisi, faudra-t-il avoir recours à l'abbaye de la Trappe. Je compte sur les bontés du cher père abbé : une portion de légumes à l'huile ferait mon affaire avec deux œufs... » Mais il n'entend pas plus se dérober aux difficultés du moment que ne l'a fait l'archevêque de Paris, et il dit comme lui : « Ce n'est pas le temps d'abdiquer... Voici des troubles qui ne permettent pas à un évêque de quitter la