INCIDENT CONDORCET
Paris, se vit exiler à Golmar, tandis que le Parlement de Toulouse instrumentait à plaisir contre une lettre pastorale publiée en dehors des limites de sa juridiction. On retrouvera bientôt, au cours du procès des Jésuites , Alexandre de Guenet sur les pas de l'archevêque de Paris , en présence des mêmes juges et de nouveau condamné par eux*.
L'incident Condorcet n'est pas sans offrir quelque chose de plus piquant.
Installé sur le siège d'Auxerre le 2 février 1756, ce prélat^, d'une charité reconnue et d'une pureté de mœurs irréprochable, mais d'un caractère assez âpre à la lutte, s'était aussitôt employé à réparer avec énergie les désastres causés par l'épiscopat de Caylus. Son premier acte avait été d'interdire tous les prêtres notoirement jansénistes, sans exception , et de rendre leurs pouvoirs à tous les religieux, Capucins, Gordeliers et Jésuites, que son prédécesseur avait iniquement frappés. Mal secondé par le chapitre, il tint rigueur à ses chanoines au point de cesser avec eux tout rapport officiel jusqu'à son retour de Montélimar, où il était allé passer une saison d'été. Rentré pour les fêtes de la Toussaint, il annonça qu'il assisterait à l'office le jour de l'octave et qu'il y prendrait la parole.
On accourt en foule à l'église. Condorcet monte en chaire et lit un mandement, dans lequel il déclare adhérer à l'Instruction pastorale de Christophe de Beau-
1 Nous toucherons quelque chose.de cet incident nouveau au G* chapitre du livre V.
* Né au château de Condorcet (près Nyons, dans le diocèse de Die), ce prélat, successivement évoque de Gap, d'Auxerre et de Lisieux, était l'oncle du trop fameux marquis de Condorcet, l'un des plus funestes précurseurs de la Révolution.
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L'ÉVÊQUE d' AMIENS. 335
l'exil. Louis XV , qui ne cessait d'avoir le goût du bien sans en avoir le coui'age, n'eût pas demandé mieux que de se réduire à réprimer les jansénistes dans leurs écarts ; mais il témoignait une fois de plus qu'il n'aimait ni le bruit ni l'éclat chez les évêques chargés de les combattre.
L'abbé de Bernis, toujours en quête de solutions pacifiques, s'efforcera bientôt, mais vainement, d'entraîner Gondorcet à se retirer de lui-même et de bonne grâce. T // ^ « M. de Troyes a donné sa démission, mande-t-il à /^ Stainville ; je travaille à obtenir la même chose de l'évêque d'Auxerre pour avoir la paix dans notre intérieure» Celui-ci résista pendant cinq ans entiers et ne consentit finalement à quitter Auxerre, en 1761, que pour passer à un autre poste militant, au siège de Lisieux.
Mais l'intervention de l'évêque d'Amiens , dans cette campagne du haut clergé , présente un caractère d'un intérêt bien plus touchant.
Ce saint vieillard, courbé sous le poids de ses soixantetreize ans , ne crut pas non plus qu'il lui suffisait d'envoyer aux divers curés de son diocèse un exemplaire de l'Instruction pastorale de Beaumont ; il se chargea d'en donner lui-même connaissance aux nombreux fidèles qui se pressaient, le 14 novembre, dans la vaste enceinte de la cathédrale. Après quelques paroles significatives sur ce texte : Reddite quœ siint CœsaHs CœsmH, et quœ suni Dei Deo, il lut son propre mandement, assez court d'ailleurs, dans lequel, résumant d'abord un travail personnel qu'il avait naguère préparé, il ajoutait avec sa modestie accoutumée :
1 Mémoires et lettres, t. II, p. 181.