‹ Christophe de Beaumont, archevéque de ParisChapitre 278 sur 401 · UNE PAGE DE CE MÉMOIRE · texte numérisé non relu

UNE PAGE DE CE MÉMOIRE

miré de Beaumont lui-même. Diderot, doublure de Prades, s'adresse aux fervents du jansénisme :

« O cruels ennemis de Jésus-Christ, ne vous lasserez-vous point de troubler la paix de son Église if N'avez-vous aucune pitié de l'état où vous l'avez réduite? C'est vous qui avez encouragé les peuples à lever un œil curieux sur les objets devant lesquels ils se prosternaient avec humilité , à raisonner quand ils devaient croire, à discuter quand ils devaient adorer...

« Malgré l'atteinte que le protestant avait donnée aux choses saintes et à leurs ministres, il restait encore de la vénération pour les unes , du respect p'our les autres; mais vos déclamations contre les souverains pontifes, contre les évêques, contre tous les ordres de la hiérarchie ecclésiastique, ont presque achevé d^avilir cette puissance. Si l'impie foule aux pieds la tiare , les mitres et les crosses, c'est vous qui l'avez enhardi.

« Quelle pouvait être la fin de tant de libelles, de satires, de nouvelles scandaleuses, d'estampes outrageantes, de vaudevilles impies, de pièces où les mystères de la grâce et la matière des sacrements sont travestis en un langage burlesque, sinon de couvrir d'opprobre Dieu, le prêtre et l'autel, aux yeux mêmes de la plus vile populace? Malheureux, vous avez réussi au delà de votre espérance . Si le pape, les évêques, les prêtres, les religieux, les simples fidèles , toute l'Église, si ses mystères, ses sacrements, ses temples, ^ês cérémonies, toute la religion est descendue dans le mépris , c'est votre ouvrage ^ »

i Ce [)a3sugo du V Apologie a été reproduit daas la Revue politique el liltéraire du 28 juillet 1877, p. 83.

PllADES SE RETRACTE. 351)

Hàtons-nous de dire que, sa bile une fois soulagée, Fabbé de Prades, travaillé par le remords , ne songea plus qu'à se réconcilier franchement avec l'Église. Aussi quelle ne fut pas la joie de l'archevêque de Paris, quand, à la suite de plusieurs communications échangées de part et d'autre, il reçut de Postdam la lettre suivante, datée du 6 avril 1754 :

Monseigneur,

Je vous envoyé la rétractation que je vous avois annoncée dans la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire ; elle est conforme au modèle que le Pape n\'a fait remettre par le prince-évêque de Breslau , et absolument dans la même forme que celle que j'envoye à Sa Sainteté. Je vous prie, Monseigneur, d'être persuadé de la sincérité des sentiments qui y sont exprimés et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monseigneur, de Votre Grandeur le très-humble et très-obéissant serviteur.

L'abbé de Prades.

L'acte de rétractation, aussi explicite que possible, se terminait par cette déclaration à la fois simple et touchante :

... En réparation du scandale que j'ai donné, je souscris de ma main le présent monument et gage de mon obéissance et de mon vrai repentir; je le rends public, et je souhaite ardemment qu'il parvienne à la connaissance de tous les fidèles de Jésus-Christ ; demandant uniquement, et avec beaucoup d'instance, au très-saint Père Benoît XIV qu'il imite la clémence de Celui dont il est le Vicaire, et qu'il me reçoive avec bonté, eu égard à la sincérité de mon retour. — Donné à Postdam, l'an 1754, le 6^ jour d'avril. -— Jean-Martin de Prades, prêtre du diocèse de Montauban 4.

^ La réiraclalion est reproduilo iti extenso duus la Gazelle de France du 13 juillet 1754.

BEAUMONT» I. *'«î

356 LE LIVRE EST DEFERE A l'iNDEX.

odyssée des négociations entreprises pour soustraire le livre aux foudres de l'Index f

La première édition, quoi qu'on en ait dit *, ne réussit point à s'en défendre, malgré toute la diplomatie de Montesquieu et la protection de notre ambassadeur à Rome, malgré le bon vouloir du cardinal Passionei et même du pape Benoît XIV ^.

Sans vouloir aborder ici le côté littéraire ou politique de l'ouvrage , et tout en avouant que les théories de Montesquieu sur les questions de religion et de morale y prêtent aux plus graves reproches, nous nous bornerons à rechercher pour quel motif l'archevêque de Paris ne jugea pas à propos ({'intervenir autrement que pour s'entremettre.

A voir, en effet, l'acharnement déployé par la gazette j? .^, janséniste au cours de la discussion^ on s'explique assez -*-*- ^ W -v^ ^ qu'il ait paru messéant à Christophe de Beaumont de 'ji/J^^^) sembler obéir aux injonctions d'un parti, qui ne cessait

d'accuser la Sorbonne et le clergé d'une criminelle indifférence pour la cause de l'Église et de Dieu. Aussi bien les rédacteurs anonymes de cette feuille, que Voltaire appelait une « guêpe convulsionnaire » bourdonnant aux oreilles quatre fois par mois, ont-ils pu se montrer

1 Sainte- Bouve, d'ordinaire si sûrement informé, n'a pas connu la condamnation de ce livre. « Pendant son séjour à Rome, écrit-il, le duc do Nivernais fut an correspondance avec Montesquieu au sujet de V Esprit des lois qui avait été déféré à la congrégation do l'Index. Il intervint utilement, et de la seule manière dont il le pouvait, en lâchant de faire prolonger indéfiniment les procédures... Il réussit à rendre à son illustre confrère ce bon office auquel se prêta la partie sage de la cour romaine. » [Causeries du lundi, t. XIII, p. 395.)

' Il suffit, pour s'en convaincre, d'interroger VIndex librorum prohibitorum au mot : Esprit des lois, etc.. Ce décret, il est vrai, tombe directement sur la première édition el sa traduction en italien, avant toute correction de l'auteur ; mais ces corrections promises ont-elles été sérieuses ?

POLÉMIQUE A CKTTE OCCASION. 357

souvent plus passionnés, mais ne furent jamais plus maladroits qu'en cette rencontre. Ne s'étaient-ils pas avisés, au début même de la polémique, de représenter le livre de Montesquieu comme, un fruit détestable de la Constitution de Clément XI ?

Pauvre bulle Unigenitus, qu'on rendait alors responsable de tous les maux, comme on voudrait faire aujourd'hui du Syllabiis! « Il y a environ un an, disaient-ils, qu'il s'est répandu ici une de ces productions irréligieuses, dont le monde depuis quelque temps est inondé, et qui ne se sont si prodigieusement multipliées que depuis l'arrivée de la bulle Unigenitus^ et encore plus depuis qu'on n'est occupé que du soin de faire prévaloir ce décret antichrétien ^ »

C'était laisser partie belle à une réplique, et Montesquieu, n'eut garde de manquer si bonne occasion de riposter, sans plus se soucier de répondre à la principale accusation formulée contre lui : celle d'avoir fait de la religion naturelle (c'est-à-dire de l'indifférentisme religieux, ou même d'une sorte d'athéisme pratique) la loi politique des États.

Quoi qu'il en soit d'une doctrine que nous n'avons pas à juger en ce moment, nous pensons que l'archevêque de Paris, à l'exemple du Souverain Pontife, aura cru qu'il était sage « de se contenter des protestations d'orthodoxie de Montesquieu et des explications de sa Défense^ ». Le cardinal Quirini, préfet de la Congréga-

i Nouvelles de 1749, p. IGl.

* Oa consultera utilement, pour cette appréciation de l'esprit de Montesquieu, le grave travail de M. Tabbé Maynard {Bibliog. cath., t. XVIII), et une série d^articles publiés par M. Griveau, dans V Université catholique, de 1839 à 1842.

358 RÉSERVE DE l' ARCHEVÊQUE.

tion de llndex, ne s'était-il pas lui-même déclaré satisfait de cette réplique 1 ■

Toutefois ce fut grandement à tort que lés sectaires voulurent arguer d'une pareille condescendance pour reprocher au prélat d'abandonner le champ libre aux ennemis de l'Église, et de ne s'en prendre qu'à son perpétuel « fantôme » de jansénisme. N'avons-nous pas vu, de nos jours, semblable accusation se produire pour cet autre « fantôme » du catholicisme libéral ?

Ce qui est certain, c'est que jamais Christophe de Beaumont n'eût consenti à voir, même dans le vingtquatrième livre de V Esprit des lois, « la plus belle apologie du christianisme au xviii^ siècle, et le plus haut témoignage de ce que peut la vérité dans une grande âme qui a mis sincèrement sa pensée au service des hommes ». Jamais il n*eût regretté que l'ouvrage fût « trop peu lu » ; jamais surtout il n'eût rendu hommage, sans exprimer les plus fortes réserves, à celui qu'on louait, il y a vingt ans, d'avoir eu « l'honneur de dégager de l'irréligion vulgaire les principes d'une saine liberté », et de s'être montré dans son livre « le père du libéralisme conservateur », où l'on espère « asseoir un jour l'honneur et le repos du monde ^ ».

Ce n'est pas, au contraire, un des moindres crimes du jansénisme d'avoir absorbé dans des guerres intestines les forces vives de la France, alors qu'il aurait fallu les diriger toutes contre l'ennemi commun. De là une des causes de la puissance triomphante de l'incrédulité dans ce malheureux siècle, et de la faiblesse apparente des

1 Citations extraites du discours de réception h, l'Académie française, prononcé par le P. Lacordaire, le 24 janvier 1851.

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