‹ Christophe de Beaumont, archevéque de ParisChapitre 279 sur 401 · MORT BE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MORT BE MONTESQUIEU

champions de la foi. « Pendant qu'on défendait la citadelle et le sanctuaire contre Tennemi du dedans, l'ennemi du dehors pénétrait dans la place, et se rendait maître de toutes les avenues du temple lui-même K »

Beaumont n'en dut être que plus consolé, quand il apprit du P. Castel les sentiments manifestés par Montesquieu dans sa dernière maladie, sentiments dont un autre jésuite, le P. Routh, donne un compte-rendu assez détaillé dans sa lettre au nonce Gualterio^. Le publiciste mourant y fait l'aveu tardif que, sans avoir été jamais incrédule, il s'est trop laissé entraîner, dans ses attaques contre la religion, par « le goût du neuf ou du singulier, » par « le désir de passer pour un génie supérieur aux préjugés », et par « l'envie de plaire et de mériter les applaudissements des personnes qui donnent le ton à l'estime publique, et qui n'accordent jamais plus facilement la leur que quand on semble les autoriser à secouer le joug de toute dépendance et de toute contrainte^ ».

Mais voici que s'offrait une occasion de réveiller le bruit qui s'était fait naguère au sujet d'un autre livre — un livre de jésuite. Nous voulons parler de YHistoi7^e du peuple de Dieu, par le P. Berruyer *. Jansénistes et parlementaires devaient s'unir une fois de plus pour incriminer sur ce point la conduite du vénérable archevêque.

1 Bibliographie catholique^ t. XVIII, p. 100.

^ Louis Gualterio, neveu du cardinal Philippe-Auguste Gualterio, autrefois nonce en France, fut nommé à la même nonciature dans le courant de novembre 1753.

3 Afémoires pour servir à V histoire eccjésiastiquej t. III, p. 486.

* La première partie de cette histoire, la moins condamnable de toutes, avait vu le jour en 1728. Réimprimée cinq ans plus tard avec des corrections, elle n^en était pas moins mise à l'index par décret du 17 mai 1734. Nous parlons ici de la seconde partie, publiée dans le courant de 1753.

360 LE LIVKK DU P. BEKRUYRll.

Doué d'une imagination brillante à laquelle il ne sut pas tenir toujours la bride haute, le religieux écrivain n^avait pourtant d'autre dessein que de rendre la lecture des Livres inspirés plus attrayante aux gens du monde. Il dépassa le but. Nous n'irons pas jusqu'à dire, avec Voltaire, que Berruyer changeait l'ancien et le nouveau Testament « en un roman de ruelle, dans le goût de Clèlie » ; mais il nous sera permis de regretter, avec l'archevêque, qu'il ait, en plus d'un passage, dénaturé la noble simplicité des divines Écritures par certaines recherches de bel esprit.

Ajoutons que la seconde partie du livre donnait prise, en 1753, à des critiques plus fondamentales. ^^ ' *

Beaumont, toujours dévoué aux intérêts d'une Société dont il appréciait les services, s'était hâté de convoquer les supérieurs des diverses maisons de Paris, afin de pourvoir aux moyens de conjurer un orage inévitable. Il fit plus que les supplier d'arrêter, autant qu'il était en eux, le débit des volumes furtivement imprimés ^ ; il mit à leur disposition un don généreux de dix mille écus, pour indemniser, au besoin, les imprimeurs et les libraires.

Mais le duc de Luynes nous avertit que cette offre, « digne de la piété de M. l'Archevêque », ne put avoir son effet, à cause du grand nombre d'exemplaires déjà répandus dans le public^. On assure même que, dès les premiers jours d'octobre, la police en avait saisi qua-

i Co qui n'empêche pas la gazette janséniste d'affirmer que « le livre s'était imprimé et se débitait, pour ainsi dire, sous les yeux de ^a^chevôque>^. [Nouvelles ÙQ 1754, p. 21.)

» Mémoires, t. XIII, p. 123.

DÉCLAKA.TTON DES JÉSUITES. 361

tre mille aux portes de Paris ^ Dans tous les cas, les Jésuites ne sauraient demeurer responsables d'une 9 publication clandestine contre laquelle, au contraire, ils • ont protesté par toutes les voies possibles.

Le 22 octobre, ils firent distribuer à la porte des églises, et même à l'entrée des promenades publiques, la déclaration imprimée du Provincial de Paris, déclaration que contre-signèrent les trois autres supérieurs. Elle portait, en substance, 1° que l'impression du livre dont . ^ H^ il s'agit avait été faite à leur insu et contre leur volonté ; 2** qu'ayant tout lieu de craindre que ce livre ne contint des choses singulières et hasardées, ils avaient fait tout ce qui dépendait d'eux pour arrêter cette édition et en /

empêcher le débit ; 3° qu'étant parvenus à en avoir un ^

exemplaire, ils l'avaient fait examiner avec soin, et que, sur le compte qui leur en avait été rendu, ils croyaient devoir non seulement désavouer l'impression, mais improuver un ouvrage « qu'ils n'auraient jamais laissé paraître sans un grand nombre de corrections importantes et nécessaires».

Une déclaration si catégorique ne ferma pas la bouche à ceux qui entendaient, coûte que coûte, rendre tous les Jésuites solidaires des faits et gestes d'un seul^. Il devenait urgent d'aviser, car les passions s'irritaient de plus en plus, et d'honnêtes prélats, effarouchés de tant de clameurs, en venaient eux-mêmes à demander la suppression d'un ouvrage qu'ils ne connaissaient cependant encore que par des ouï-dire ^.

iArgenson(t. VIII, p. 14?}.

' Do là, ce mot inconvenant prêté au P. GrifTet : « Nous avons un peu égayé TÉvangile. » {Nouvelles den54,p.48.) ' C'est ainsi que La Roche-Aymon, récemment promu du siège de Toulouse

.•fc*

362 UNE COMMISSION d'ÉVÊQUES.

Le 3 décembre, Christophe de Beaumont réunit à Conflans une vingtaine d'évèques, qui se trouvaient alors dans la capitale. Une commission de six d'entre eux est aussitôt nommée, avec charge de faire sans retard un examen approfondi du livre : le métropolitain dé Paris, qui la préside, s'engage à publier sous peu de jours un mandement sur la question.

Il fallait, en vérité, que les esprits fussent bien échauffés à ce sujet, même parmi la société frivole, pour que le chevalier d'Aydie se crût obligé d'en écrire à la marquise philosophe : « Le jugement que prononcera la commission qui doit examiner le Testament du P. Berruyer fera sans doute sur le public une belle impression, et proportionnée à l'opinion qu'on a du mérite et de la capacité des membres qui la composent ^ »

Dix jours après, les mêmes prélats se rassemblèrent de nouveau à l'archevêché, où Beaumont leur donna lecture du mandement promis. Tous y adhérèrent, en applaudissant « au zèle que Mgr l'Archevêque de Paris marque en toute occasion pour les intérêts de l'Église et de la religion ». C'est le journal hostile qui souligne ce mot du procès- verbal, forcé qu'il est d'enregistrer un hommage auquel ne manque même pas l'adhésion de Fitz-James*. On décida, en outre, que les agents généraux du clergé expédieraient une circulaire à tous les

à celui de Narbonne, avait été sollicité de faire une démarche dans ce but auprès de Louis XV. — «Avez- vous lu Touvrage? » demanda le roi. Sur la réponse négative du prélat : « Comment pouvez-vous donc le condamner ? » (Cf. Argenson, t. VIII, p. 168.)

ï Correspondance de la marquise du Deffand, t. I, p. 189.

^ Aussi, ajoute-t-il un mois plus tard , après réflexion : « Il faut avouer que, vu ce qui se passe depuis deux ans à Paris, le terme en toute occasion osl bien Tort. > (Nouvelles àe 1754, p. 37.)

MAl^DEMENT DE BEAT'MONT. 363

évêques du royaume, pour leur communiquer le travail de Beaumont avec les procès-verbaux des deux séances.

Ce mandement, un des plus courts qu'il ait publiés, s 3 borne provisoirement à défendre la lecture du livre incriminé, sauf à prendre plus tard les mesures qui paraîtront « les plus convenables pour l'avantage de la religion ».

Ce n'était pas le compte des opposants quand même. Ils remarquèrent avec amertume que l'archevêque affectait de ne pas prononcer une seule fois le nom de Berruyer, « quoique les gros bonnets de la Société ne l'eussent pas dissimulé dans leur déclaration ^ » Ils remarquèrent de plus que pas un mot du dispositif ne laissait soupçonner, dans l'auteur blâmé, sa qualité de jésuite.

Deux ans après, ils reprochaient encore à Beaumont de n'avoir pas interdit un écrivain dont sa conscience désapprouvait les œuvres^. Ne prétendaient - ils pas exiger qu'il englobât dans une même censure la première partie de V Histoire du peuple de DieUy laquelle avait paru vingt ans avant son élévation sur le siège de ., ,

Paris f — «Elle n'est point de mon bail, » répondit ^^ finement le prélat, et les interlocuteurs se le tinrent pour dit.

Le P. Berruyer ne put qu'être sensible aux égards paternels dont il se voyait l'objet. Accompagné de son Provincial, il se rendit chez l'archevêque pour lui exprimer sa reconnaissance et remettre lacté suivant entre ses mains :

1 Nouvelles de 1654, p. 21.

s Ibid., 1755, p. l?r>.

364 KÉTRACTATION DE BEKHUYKll.

Je soussigné, prêtre religieux de la Compagnie de Jésus, déclare me soumettre sincèrement au mandement de Mgr TArchevêque de Paris, en date du 13 du présent mois, qui interdit la lecture d'un ouvrage intitulé : Histoire du peuple de Dieu, etc., et promets de m'en rapporter au jugement qu'en porteront mon dit seigneur archevêque de Paris et nos seigneurs les évoques, et de regarder comme répréhensible et condamnable ce qu'ils croiront y devoir reprendre. — A Paris, ce 21 décembre 1753. — Signé : Isaac- Joseph Berruyer, de la Compagnie de Jésus.

Bientôt le Jourmal de Trévoux, rédigé parles confrères de Berruyer, insérait un article de Paris conçu en ces termes :

Les supérieurs des Jésuites de cette ville, voulant donner à Monseigneur l'Archevêque un témoignage authentique et public de leur

obéissance, nous ont chargés de déclarer : 1» qu'ils sont très sincèrement soumis au mandement dudit seigneur archevêque, en date

du 13 décembre dernier, par lequel ce prélat interdit la lecture du livre intitulé : Histoire , etc.; 2® qu'ils persistent dans la déclaration qu'ils ont publiée le 22 d'octobre 1753, touchant ledit ouvrage ; 3» qu'ils ont vu avec satisfaction le P. Berruyer abandonner totalement son livre au jugement de nos seigneurs les évêques , comme il paraît par l'acte que ce Père a remis à Monseigneur l'Archevêque et dont voici la teneur : Je soussigné, etc.*.

Les incidents que nous venons de rappeler se passaient dans les derniers jours de 1753. Une sorte d'apaisement s'était alors produit, et Ton pouvait se reposer sur la vigilance de l'épiscopat pour l'heure opportune du jugement doctrinal à formuler. Mais les boute-feux du parti avaient juré de ressusciter la querelle , ne fût-ce que pour se donner le prétexte d'un blâme à l'autorité

ï Mémoires pour l'histoire îles sciences et heaux-aris^ fascicule de janvier 1754, p. 16G.

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