‹ Christophe de Beaumont, archevéque de ParisChapitre 308 sur 401 · CHARITÉ DU PRÉLAT · texte numérisé non relu

CHARITÉ DU PRÉLAT

parente. Il ne la quitta que pour retourner à son hôtellerie et reprendre, vers cinq heures du soir, la route deTexiP.

« Il faudrait avoir vécu de la vie factice d'un courtisan d'autrefois pour bien apprécier la rigueur du genre de supplice particulier à une classe sociale aujourd'hui disparue, qu'on appelait Yexil dans ses terres. C'était vraiment le brusque passage de l'existence au néant ^. » Si Beaumont avait été un prélat de cour , il aurait connu, comme d'autres , ces angoisses du favori tombé en disgrâce, et peut-être eût-il succombé lui aussi sous le poids du désœuvrement et de la solitude; mais nous savons que sa charité ne fut pas moins industrieuse que son zèle pour lui créer, jusque dans la région de l'oubli, les distractions les plus dignes d'alimenter un cœur d'évêque.

Des témoignages contemporains nous ont révélé, en effet, que son arrivée au pays natal fut pour la contrée entière un vrai coup de fortune ^. Sa porte n'y sera plus sans doute investie, comme à Paris, par la multitude des pauvres qui se pressaient dans l'antichambre les jours d'audience, sachant bien qu'ils ne rentreraient pas chez eux les mains vides ; mais, sans négliger ces indigents de la capitale et de la banlieue, qui continuaient à vivre du pain qu'on , leur distribuait de sa part, l'archevêque ne verra dans son bannissement qu'une occasion de toucher de plus près à des misères qu'il eût voulu guérir, qu'il chercha du moins à soulager le plus possible autour de lui.

ï Cf. Nouvelles ecclésiastiqties de 1758, p. 25.

' Le Secret du Roi, par M. le duc de Broglie, t. II, p. 3.

* Lettre à un ami de province (loc. cit.).

il2 DELICATESSE DE SES PROCEDES.

« Il y a du plaisir, remarque La Bruyère, à renoontrer les yeux de celui à qui Ton vient de donner*. »

Christophe de Beaumont put goûter à l'aise ce plaisir durant son séjour en Périgord, car il eut souvent à recueillir l'expression naïve du remerciement des cultivateurs obérés, gens simples et bons, qu'il mettait en état de s'acquitter à l'endroit des impôts. C'est lui aussi qui se chargeait de vider à l'amiable les grosses querelles d'intérêt survenues entre eux, et sa médiation trouvait crédit d'autant plus vite, qpi'on s'était promptement aperçu que sa manière d'arbitrer consistait presque toujours à payer pour le débiteur. En revanche, Beaumont ne consentit jamais , pour une vaine satisfaction d'amour-propre, à soulever le voile dont s'enveloppent certaines infortunes et à troubler la pudeur des larmes qui veulent rester secrètes.

On raconte, à ce sujet , qu'un avocat , qui ne le connaissait que par sa réputation de bienfaisance , étant venu demander quelques secours pour un père de famille réduit au désespoir, le prélat lui remit aussitôt entre les mains une riche aumône. « Ce malheureux est à deux pas, dit alors le solliciteur, et si Votre Grandeur le permet, il entrera pour vous remercier luimême. — Non, non, reprit vivement l'archevêque, je SUIS trop heureux d'avoir soulagé un père de famille qui a besoin de cacher sa misère. Il ne faut pas lui laisser acheter le plaisir que je lui fais par l'humiliation d'un remerciement. »

Beaumont en usait de la sorte spécialement à l'égard des héritiers besoigneux d'un grand nom. Tel était

ï Caractères : Du cœur^ n» 45.

ABUS qu'on en fait. 413

même le souci quil se donnait pour leur venir en aide , qu'un homme d'esprit de ce temps ne craignit pas de le surnommer le commissionnaire de toute la pauvre noblesse ^

Je sais que de telles générosités s'égarèrent plus d'une fois sur des indignes. Les ennemis de Beaumont n'ont pas manqué d'en tirer prétexte pour l'accuser de faire l'aumône sans grande discrétion ; mais peut-être oublièrent-ils de s'avouer à eux-mêmes que ceux-là seuls ne sont jamais dupes qui se dispensent volontiers de se montrer charitables.

On entendit un jour parler dans le monde d'une demoiselle de Valois , qu^on allait mettre à l'abbaye de Longchamps, et de son frère , qui était un simple matelot^. M. d'Hozier, le juge d'armes, examina les papiers de leur famille, et il fut prouvé qu'elle tirait son origine d'un Charles de Valois , baron de Saint-Romy , lequel était fils naturel de Charles IX. Il y avait eu successivement, dans leur ascendance, une suite de prodigues et d'insensés qui s'étaient laissé réduire à l'aumône; mais comme la baronie de Saint-Remy leur était substituée à perpétuité de filiation masculine, il y aurait eu de la ressource avec un autre homme que leur père , qui était un joueur et un escroc.

L'archevêque de Paris avait répondu de 36,000 livres qu'il fallait de prime abof d à M. de Saint-Remy , pour opérer la libération de sa terre ; et ce ne fut qu'après avoir appris qu'il s'était servi de cette caution pour

^ Leltre à un ami de province (loc. cit.).

* Cf. Les évêques et arclievéques de Paris, par M. le vicomte d'Avenel (t. II, p. 33).

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