UN ÉPISODE DE VOYAGE
l terme du voyage, la série des cours interrompus, sans
révéler un fait aussi simple que touchant qui marqua une des étapes de cette longue routée
On était au cœur de l'hiver. L'âpre bise qui soufflait depuis quelques jours faisait conjecturer que la nuit serait plus inclémente encore. Le noble comte avait arrêté sa chaise de poste dans une remise qui prenait jour sur le grand chemin, lorsqu'il crut entendre à ses côtés des gémissements plaintifs. Un courrier de province, chargé du service ordinaire des correspondances, poussait à ce moment la porte de la salle basse et s'en allait tomber, plutôt que s'asseoir, près de l'àtre où pétille un fagot de ramilles sèches. L'abbé de Beaumont s'approche avec inquiétude du malheureux, tout frissonnant de fièvre, dont le visage se baigne d'une transpiration de fâcheux augure. Il l'interroge d'un air de bienveillante pitié et s'offre à lui rendre ses bons offices. Sensible à ces marques d'intérêt où le calcul n'entrait pour rien, l'homme aux dépêches explique, en gémissant toujours, la triste situation qui lui est faite. Un feu intérieur le dévore, sa tête est brûlante, et les cahots violents d'une mauvaise voiture achèvent de briser ses membres à chaque tour de roue.
Poursuivre sa route ? c'est se résigner d'avance à mourir en chemin. Prolonger sa halte au relais ? c'est, pour un père de famille, courir le terrible risque de perdre, avec sa place l'unique gagne-pain de sa femme et de ses enfants. L'abbé demeurait pensif. Bientôt sa cha-
* Ce fait osl mentionué par l'abbé Fcriet, chanoine de Saint-Louis du Louvre, dans réloge funèbre dj Mgr de Beaumont, prononcé à Saint-Rocli, le 18 décembre 1782, en présence de l'Assemblée du clergé do France, que présidait le cardinal de la Rochefoucauld.