RANCUNE DE COUR
aurait pu du moins traîner cette négociation en longueur ; mais c'était lui qui en était l'âme et qui en pressait l'exécution, en employant tout le crédit qu'il avait auprès du Pape et du ministre de P^rance. Il faisait pis encore, il avait dédaigné de consulter les Jésuites dans une occasion qui leur était personnelle, puisqu'il s'agissait de leur ôter de la main les sacrements et la bulle même. Quand ils virent qu'ils ne pouvaient mettre obstacle à ses succès, ils attendirent en repos le temps de la vengeance l.
La seule vengeance à redouter ici était celle de madame de Pompadour qui venait de voir échouer, devant les résistances consciencieuses du P. de Sacy, l'hypocrite comédie qu'elle jouait depuis deux ans avec une dévotion de commande et des roueries de candeur. Dans le cœur ulcéré de cette femme s'amassait dès lors un fonds de rancune qu'elle s'empressera de faire partager au futur ministre d'État — hier encore son ennemi juré — rancune dont la Compagnie de Jésus supportera bientôt tous les frais.
Six ans plus tard, sous le règne de Ghoiseul, Içs Jésuites étaient bannis de France, et une estampe fameuse pouvait représenter le ministre et la favorite arquebusant de concert les religieux fuyants, tandis que le roi arrose d'eau bénite leurs cadavres et que le Parlement en robe bêche çà et là des fosses pour les morts -.
En attendant, c'étaient leurs amig les plus dévoués qui donnaient l'exemple d'une déférence respectueuse pour la parole du Souverain Pontife. Mgr de la Motte fut le premier à s'incliner devant ces décisions de Benoît XIV. Il écrivait, en parlant de son bref :
1 Mémoires du baron de Besenval (édit. Barrière, p. 117). ^ Mémoires secrets de Bachaumontj t. I, p. 91.
304 BlŒb' DE BENOÎT XIV.
« Nous y trouvons l'essentiel, qui est de confondre le parti qui accuse le Pape de mépriser la bulle et de vouloir qu'on l'ensevelisse dans un éternel silence. Cependant, il décide : 1° qu'on ne peut la rejeter sans offenser Dieu mortellement, voilà qui désespère le parti ; 2° qu'il y a des cas dans lesquels on doit refuser publiquement les sacrements, ce qui confond le Parlement, qui ne veut aucun refus. Il est vrai qu'il restreint les choses au point que les refus seront extrêmement rares, et l'on peut donner à cela une face de sagesse ; car il est vrai que d'abandonner tout à la sagesse des ministres, il y aurait bien du désordre, je Tai vu par moimême. Je suis très résolu de suivre la réponse du Pape et persuadé que la multitude des évêques s'y conformera, peut-être même tous^ »
Christophe de Beaumont, on l'a vu, était de ceux qui avaient attendu plus et mieux. Il ne s'en soumit pas moins sans réserve, souscrivant sans arrièrepensée à cette appréciation de l'évêque d'Amiens : « Le bref du Pape ne contente pas le zèle de plusieurs, mais il a tout ce qu'il faut, et je le regarde comme le fruit de la prudence paternelle. Si le Saint-Père avait pu aller plus loin dans l'état où se trouve l'Église de France, il l'aurait fait ^. »
Mais ce que Beaumont avait prévu, arriva. Ce furent précisément les adversaires de la Constitution qui se montrèrent le plus acharnés à dauber sur le bref et le Parlement, ce défenseur-né des libertés de l'Église gal-
1 Lettre du 29 novembre 1756 à Dom Malachio (Archives de Saint-Acheul).
' Lettre du 27 janvier 1757 à Dom Léon (Ibid.). — On peut voir, sur le même sujet , une fort belle lettre du même évèque dans les Mémoires de Luynes^ t. XV, p. 278.