SA LETTRE AU LIEUTENANT-GÉNÉRAL
mont, la recommandant aux fidèles comme « la plus solide et la plus touchante » qui se puisse donner. Il finit en portant peine d'excommunication, ipso facto y contre les magistrats qui rendraient une sentence pour enjoindre d'administrer les sacrements , et contre toute personne qui accepterait ou même conseillerait d'avoir recours à cette, voie pour les obtenir.
Grande rumeur dans la ville. On s'arrache les notes prises au vol pendant la lecture. Les commentaires vont leur train. Condorcet. retiré à la maison de campagne des évêques d'Auxerre , apprend que le bailliage s'est ému plus que de raison. Le lendemain même, il écrivait au lieutenant-général la lettre suivante :
A Regennes, ce 8 novembre 1756. — Je viens, Monsieur , d'apprendre avec surprise que votre Compagnie, convoquée extraordinairement, a ordonné qu'il sera informé du contenu au Mandement que mon devoir et mon zèle pour la Religion m'obligèrent de publier le jour d'hier, dans mon Église Cathédrale. Comme je ne fais pas un secret de ce que j'ai voulu rendre public, je ne me fais pas non plus une peine de vous adresser une Copie fidèle, et signée de moi, dé ce Mandement. La communication que je vous prie d'en donner à votre Compagnie remplira les deux seuls objets {sic) que je me propose de faire sur vos esprits et sur vos cœurs. Les salutaires impressions que je demande à Dieu qu'il fasse sur le reste de mes diocésains , est {sic) de vous épargner la douleur et les soins d'une procédure contre votre Êvêque chargé de vous conduire à Jésus-Christ , et qui tenant de lui le pouvoir d'enseigner , de lier et de délier , ne doit rendre compte de l'exercice qu'il en a fait qu'à ses supérieurs dans l'ordre hiérarchique. — J'ai l'honneur, etc.*.
La réponse fut une lettre royale de cachet invitant le prélat à se rendre dans l'abbaye de Vauluisant. C'était
^ Condorcet fil imprimer cette lettre à la suite de son mandement ; 8 pages in-40.
L'ÉVÊQUE d' AMIENS. 335
l'exil. Louis XV , qui ne cessait d'avoir le goût du bien sans en avoir le courage, n'eût pas demandé mieux que de se réduire à réprimer les jansénistes dans leurs écarts ; mais il témoignait une fois de plus qu'il n'aimait ni le bruit ni l'éclat chez les évêques chargés de les combattre.
L'abbé de Bernis, toujours en quête de solutions pacifiques, s'efforcera bientôt, mais vainement, d'entraîner Gondorcet à se retirer de lui-même et de bonne grâce. T // ^ « M. de Troyes a donné sa démission, mande-t-il à /^
Stainville ; je travaille à obtenir la même chose de Tévêque d'Auxerre pour avoir la paix dans notre intérieur*.» Celui-ci résista pendant cinq ans entiers et ne consentit finalement à quitter Auxerre, en 1761, que pour passer à un autre poste militant, au siège de Lisieux.
Mais l'intervention de l'évêque d'Amiens , dans cette campagne du haut clergé , présente un caractère d'un intérêt bien plus touchant.
Ce saint vieillard, courbé sous le poids de ses soixantetreize ans , ne crut pas non plus qu'il lui suffisait d'envoyer aux divers curés de son diocèse un exemplaire de l'Instruction pastorale de Beaumont ; il se chargea d'en donner lui-même connaissance aux nombreux fidèles qui se pressaient, le 14 novembre, dans la vaste enceinte de la cathédrale. Après quelques paroles significatives sur ce texte : Reddite quœ siint CœsaHs CœsmH, et quœ suni Dei Deo, il lut son propre mandement, assez court d'ailleurs, dans lequel, résumant d'abord un travail personnel qu'il avait naguère préparé, il ajoutait avec sa modestie accoutumée :
1 Mémoires et lettres, t. II, p. 181.