SON SUPPLICE
C'est ce que confirment les mémoires manuscrits du duc de Croy, où nous lisons que l'assassin avait projeté son crime depuis que l'un de ses maîtres du Parlement avait été envoyé à Pierre-Encise *. il s'était alors fortement emporté contre l'archevêque, à qui, disait-on, d'après lui, « il voulait servir de bourreau^ »,
Le 28 mars, jour de son supplice, Damions s'exprime encore dans le même sens et proteste qu'il a entendu dans les salles du palais, entre autres propos contre Beaumont, que « le roi risquait beaucoup de ne pas empêcher la mauvaise conduite de l'archevêque ». Pressé par la question extraordinaire, il affirma encore avoir ouï dire, au même lieu, que « c'était œuvre méritoire de tuer le roi ». Un de ses derniers cris, arraché par la douleur, mais écho de toutes les paroles violentes dont on avait .allumé son cerveau, fut celui-ci : « Coquin d'archevêque^! »
Disons cependant que, « pour la décharge de sa conscience », Damions, arrivé en place de Grève, demanda publiquement pardon « de tout cœur » d'avoir insulté le vénérable prélat ^.
Christophe de Beaumont savait pardonner , mais il n'en savait pas moins agir. Dans son mandement du l**" mars, remontant des effets à la cause, il avait mis
1 Revite rétrospective, 1" série, t. I, p. 363.
* Pièces originales, ji. 401, 403, 404.
* Ibid , p. 408. — Pendant ce temps-là, une compagnie de 300 gardes françaises veillait aux portes du collège des Jésuites (aujourd'hui lycée Louisle-Grand), de la maison professe (aujourd'hui .lycée Charlemagne) et du noviciat (sur l'emplacement actuel de la rue Madame, à la hauteur des rues de Mézières et Honoré-Chevalier).
MANDEMENT DE l' ARCHEVEQUE. 377
hardiment le doigt sur la plaie, au risque de s'attirer des inimitiés plus implacables encore. On en jugera par le passage que nous allons citer. L'école des encyclopédistes lui en garda une de ces rancunes mortelles qu'il ne fut pas malaisé de faire partager à madame de Pompadour.
« Nous avons appris de nos pères qu'il fut un temps de confusion, de discorde, de fureurs domestiques, où la majesté du trône ne put garantir le souverain du glaive des parricides. Temps déplorable auquel nous n'imaginions pas que notre siècle pût jamais ressembler... Nous nous sommes trompé, et à la honte de notre siècle, il s'est trouvé un parricide qui a donné au monde le spectacle du plus grand des forfaits. Il est sorti de notre patrie un homme de sang^ qui a plongé le fer dans le sein de son roi. A Dieu ne plaise que tout ce qui porte le nom français partage l'infamie d'une action si damnablel...
€ Rentrons en nous-mêmes, et voyons, en la présence du Seigneur, si les égarements de notre esprit et de notre cœur n'ont point attiré sur nous un effet si terrible de la colère divine; si, pour confondre la philosophie antichrétienne du siècle. Dieu n'a pas permis un événement qui dégrade totalement la raison. Examinons sans préjugé ce que méritent tant d'erreurs répandues dans les esprits, tant de licence dans les discours, tant de blasphèmes contre Dieu et contre son Christ, tant de raisonnements contre la vérité connue, tant de scandales dans tous les états et dans tous les genres. Observons en particulier si, depuis l'affaiblissement de la Foi parmi nous, il ne s'est pas glissé dans les esprits et dans les livres une multitude de principes
378 PHRASE EXPLOITÉli CONTHJÎ LUI.
qui portent à la désobéissance, à la rébellion même ooafre !e Souverain et contre ses lois ^.. »
Nous rappelions, il n'y a qu'un instant, le nom de la marquise de Pompadour. Une phrase du mandement avait été surtout exploitée pour aviver ses ressentiments contre l'archevêque. Nous allons dire à quel propos.
Peu de jours après le crime de Damiens, le cabinet noir avait décacheté une lettre où Beaumont était accusé de complicité dans l'assassinat. Le' roi, à qui la lettre fut remise, l'envoya directement au prélat pour témoigner du mépris qu'il faisait d'une pareille inculpation. Or, on a prétendu que les ennemis de la marquise la dénoncèrent alors à Beaumont comme coupable d'avoir elle-même « manigancé et tripoté > toute cette affaire de la lettre, et que celui-ci n'aurait rien imaginé de mieux que de changer son mandement d'action de grâces en un réquisitoire amer contre madame de Pompadour, son parti et ses appuis *.
Que la favorite se soit montrée irritée d'une parole vengeresse qui flagellait les doctrines des sophistes ses courtisans; que la destruction des Jésuites, inspirateurs de l'archevêque, ait été arrêtée dès ce jour-là dans l'esprit de cette femme ulcérée, c'est le témoignage unanime de ceux qui la pratiquèrent à cette époque. Mais on force l'expression de la phrase du mandement, on en dénature même le sens, quand on fait dire à Beaumont que l'attentat avait été commis « par trahison et àessein prémédité dans lepalais », comme pour mieux
MADAME DE POMPADOITR KN PERIL. 379
désigner du doigt madame de Pompadour et Tantichambre du médecin Quesnay *.
Voici la contexture grammaticale de cette phrase fameuse : « Quelle sera notre indignation au souvenir d'un attentat commis par trahison, de dessein prémédité, et dans ce palais auguste où tout annonce la majesté du Souverahi ! » La particule conjonctive et^ qu'on supprime à tort dans les citations, me semble affirmer seulement que l'attentat (par trahison et de dessein prémédité) a, été commis dans le palais de Versailles; maisjene vois pas qu'elle indique qu'il ait été conçu dans ce palais même.
Au reste, comment nous étonner des colères qui fermentaient dans le cœur de la favorite, quand nous nous rappelons qu'elle se vit au moment d'être chassée de là cour, à l'occasion du crime du 5 janvier ?
Louis XV, qui s'était cru d'abord en danger sérieux, avait remis les affaires au dauphin, et il ne restait à la marquise que de quitter au plus vite son poste de faveur. On connaît, à ce propos, le mot de la maréchale de Mirepoix. lui conseillant de ne point se presser et d'attendre les ordres mêmes de Louis XV : « Madame, qui quitte la partie la perd ! » Ce qu'on savait moins, c'est tout le mouvement que Bernis se donna pour arrêter un départ devenu inévitable.
« Je descendis chez elle, écrit-il dans ses Mémoires, elle se jeta dans mes bras avec des cris et des sanglots qui auraient attendri ses ennemis mêmes, si les cour-
^ C'est, en effet, dans le petit appartement du médecin de la Pompadour que prenaient voix toutes les théories menaçantes pour la royauté, le clergé et la noblesse. C'est là que « le premier club agitait, pour la première fois, la déchéance de l'Église et de la monarchie ». (Concourt, p. 339.)