UNE PAGE APOLOGÉTIQUE
« Ce qu'on n'ose pas tout à fait imputer à TÉglise, on rimpute aux Jésuites. Ils ont inventé l'inquisition, qui existait quatre ou cinq siècles avant eux, et dont, en Portugal au moins, sous la tyrannie de Pombal, ils ont été les victimes bien injustement et cruellement sacrifiées. Ils ont fabriqué la Ligue et la Saint-Barthélémy ; ils ont mis le poignard aux mains de Jacques Clément , de Ravaillac, de Damions. Ne finira-t-on pas un jour par dire que ce sont eux qui, au 9 thermidor, ont assassiné ce bon M. de Robespierre, si en faveur à l'heure qu'il est?
« Ne serait-il pas temps cependant d'abandonner cette vieille rengaine (pour parler la langue des journaux), qui, là où elle voit un chef d'accusation, le met toujours sur le dos des Jésuites, sans savoir ce que les Jésuites ont fait ou n'ont pas fait? M. Rocquain luimême cède à ce préjugé ^ ; vingt fois dans son livre il nomme les Jésuites, il voit en eux les auteurs du mal ou de ce qu'il appelle le mal, sans avoir un fait, un mot à citer qui prouvent l'intervention des Jésuites; et remarquez que ce sont toujours les Jésuites qu'on accuse, bien rarement tel ou tel Jésuite.
€ Ne nous plaignons pas trop cependant et ne plaignons pas trop les Jésuites. Cet état d'éternelle accusation c'est leur gloire. Je ne tombe jamais sur une de ces inculpations si fréquentes et toujours si vagues, sans me rappeler ce mot de TÉvangile où elles sont prédites;
ï M. Rocquain, dans son livre sur l'Esprit réoolutionnaire avant la Révolutiony a fait un tableau curieux de la société du xviii« siècle ; mais ses jugements sont parfois empreints d'une fâcheuse légèreté, et c^est avec raison qu'on lui a reproché de ne pas toujours soumettre à une vérification suffisante tous les faits qu'il ottte à ses lecteurs.
392 RETOUR d'eXIL.
elles leur ont été annoncées en effet par Celui même dont ils portent le nom : « Vous serez en haine à tous, leur a dit Jésus, vous serez en haine à tous à cause de mon nom^ »
Depuis que ces lignes ont été écrites , le docte historien des Césars a pu constater une fois de plus que , de nos jours comme au temps des -persécutions, c'est le même nom qu*on poursuit de la même haine dans la personne de ceux qui s'honorent de le porter. Et le mot de TertuUien serait encore vrai : « On n'attend qu'une chose pour les condamner, l'aveu de leur nom ; quant au crime qu'on leur impute, on ne pense seulement pas à en informer 2. »
H semblait injuste que, le Parlement une fois rétabli, l'archevêque de Paris ne fût pas également rappelé dans sa métropole. Bernis eut l'inspiration de travailler à ce résultat et le bonheur d'y réussir. Ce ne devait pas être pour un long temps, car, si les magistrats s'étaient réconciliés en apparence avec le roi, ils n'attendaient que le moment où le prélat aurait recouvré sa liberté pour reprendre contre lui la procédure suspendue par le fait même de son exil.
Le 1^'' octobre, sur le soir, Christophe de Beaumont rentrait en ce palais archiépiscopal, d'où il était banni depuis trois ans. Les^ abords s'en trouvaient embarrassés par suite des travaux entrepris pour la construction de la sacristie nouvelle 3, et le peuple , qui saluait
1 Correspondant du 25 avril 1878, p. 297.
'«Illud solum spectatur... confessio nominis, non examinatio criminis. » {Apologet.y c. II.)
^ Un architecle de notre temps a grandement médit de ce travail : « Quand on a vu^ comme nous, la sacristie que Soufflot avait adaptée aux chapelles
BKAUMONT A VERSAILLES. 393
avec empressement un si heureux retour, eut bien quelque peine à se ranger sur le passage. Quant aux gens de la maison, ils avaient assez à faire de tirer, en signe de joie, leurs fusées et leurs boites.
Le lendemain, le noble prélat, rendu à Versailles, parut au lever du roi, qui Taccueillit avec les marques de la plus grande bonté et lui réserva une audience particulière vers cinq heures. « Il serait difficile , a dit un témoin oculaire, de remarquer aucun changement sur le visage et dans le maintien de M. l'archevêque, toujours égal à lui-même dans la disgrâce et la faveur; il est à Paris comme il était à Conflans *. »
Au sortir de Taudience, Beaumont, après avoir rendu pareillement visite àjla reine et à la famille royale, eut avec Bernis une entrevue qui donna lieu à un léger incident, que Tabbé racontait ensuite de ce ton de belle humeur : « L'archevêque est revenu à Paris ; il était hier ici, et il a rencontré chez moi le nouveau premier président. Us se sont cordialement embrassés. Mon Dieu, il n'y a en tout que la manière ! Si on me laisse faire, tout cela finira avec im peu de patience ^. » — Bernis, ici encore, se flattait.
Tout paraissait néanmoins s'acheminer à la paix définitive. Les autres prélats exilés avaient reçu des lettres de rappel, et les prêtres décrétés par les précédents arrêts obtenaient également l'autorisation de regagner leurs paroisses respectives. Pendant ce temps-là, les
du chœur et qui les écrasait de sa pesanteur, on apprécie bien mieux encore tout ce que Taspect extérieur de Notre-Dame a gagné depuis la construction de la sacristie nouvelle. » (Description de Notre-Dame, par M. de Guilhermy et M. VioUet le Duc, p. 97.)
1 Luynes (t. XVI, p. 204).
* Lettre du 3 octobre 1757, à Stainville.
MANDEMENT DE L'ARCHEVÊQrE. 395
Christophe de Beaumont entonne aussitôt quelques prières d'actions de grâces, donne la bénédiction du très Saint-Sacrement et rentrée dans son palais, pendant que les cloches sonnent à toute volée et que gronde au loin le canon des Invalides.
Le nouveau prince recevait alors ce nom de comte d*Artois, dans lequel on a voulu chercher une sorte de consolation offerte à la province dont le scélérat Damiens était originaire, mais't[ui fut en réalité l'hommage sollicité par une auguste princesse à la mémoire de saint Louis et au souvenir de son frère, Robert d'Artois*.
Que de déceptions et d'espérances tour à tour subies ou entretenues, depuis le jour où Christophe de Beaumont écrivait sur le berceau de Tenfant qu'on appellera plus tard Charles X !
Son trône (celui de Louis XV) était affermi par. trois jeunes Princes, dont rheureuse naissance a été l'objet de nos chants d'allégresse. Le Seigneur ajoute à tant de bienfaits : il fait naître un nouveau rejeton de cette tige féconde; il donne encore un appui au trône, et par là, suivant la pensée du prophète, il cimente de plus en plus \a paix d'Israël ; il assure le repos des peuples et la tranquillité de l'Europe ; il multiplie les héritiers du sang de saint Louis ; il fixe invariablement dans cette race protégée du ciel les destinées de cet empire. Ne semble-t-il pas que le Très-Haut répète, pour le bonheur de notre patrie, ces promesses consignées dans Ezéchiel : « Ils habiteront la terre que j'ai donnée à mon serviteur Jacob , ils la posséderont et ils en transmettront l'héritage à leurs enfants et aux enfants de leui*s enfants. La'^race de mon semteur David les gouvernera dans tous les siècles, et je contracterai avec eux une alliance éternelle*. »
1 Cf. Luynes (U XVI, p. 205).
^Mandement du 20 octobre 1757.