CHAPITRE III
Le livre de V Esprit. — Sa condamnation par Tarchevêque de Paris. — Disgrâce du censeur Tercier. — Rétractation équivoque d^Helvétius. — Récriminations intéressées de ses amis. — Suppression des lettres de privilège précédemment accordées [à V Encyclopédie. — Un épisode de la bataille de Crevelt : le jeune comte de Gisors. — Relations du maréchal de Belle-Isle, son père, avec Christophe de Beaumont.
Un des principaux regrets de Christophe de Beaumont dans son lointain exil, nous l'avons constaté, était de n'avoir plus que difficilement « la liberté et les moyens » de prémunir sa famille diocésaine contre l'invasion toujours croissante des perverses maximes d'une « philosophie antichrétienne ^ ». Mais il souffrait trop de ces entraves imposées à sa foi et à son zèle pour ne pas tenter au plus tôt de s'en affranchir. L'occasion s'offrit d'elle-même.
Un livre venait de paraître qui causait d'autant . plus de scandale, qu'il se présentait au public revêtu de Yimprimatur des censeurs officiels , avec approbation sans réserve et privilège du roi. Le livre était intitulé Y Esprit : l'auteur avait nom Helvétius.
Brillant élève du P. Porée, Helvétius avait puisé jadis
1 Voir son mandement du 18 janvier
444 LE LIVKB d'hELVÉTIUS.
à cette école Tamour des lettres ; mais il ne tarda pas à tourner son application vers l'étude des anciennes doctrines philosophiques, doctrines qu'il amalgamait volontiers avec les systèmes plus récents de Hobbes , de Spinosa, de Locke surtout, auteur favori dont il s'était épris, à l'insu de ses maîtres , dès les bancs du collège. Ce pêle-mêle de théories et de principes formera plus tard la seule originalité de son talent de métaphysicien et de moraliste.
Fils du médecin de la reine Marie Leckzinska, nanti à vingt-trois ans d'une charge de fermier général , et jouissant d'une fortune qui représentait un revenu annuel de cent mille écus, il avait pris sa retraite des fermes, en 1751, pour épouser mademoiselle de Ligniville, avec laquelle il habitait, durant une partie de l'année, le célèbre hôtel de la rue Saii;te-Anne.
Composé secrètement et à loisir dans sa terre de Voré, au Perche, le livre de \ Esprit fit « un bruit de diable » en tombant tout à coup à Paris ^, dans ce milieu d'une société frivole trop bien préparée à faire accueil aux doctrines seïisuelles dont il était l'expression. Helvétius, en effet, ne s'y proposait autre chose que de déterminer le mobile de nos jugements et de nos actes, et ce principe de morale pratique , il refusait de le voir ailleurs que dans l'intérêt personnel et le plaisir. Le plaisir, .d'après lui, est le principe dominant des instincts ; le plaisir seul domine les actions, le plaisir seul les détermine. C'était déjà , par une conséquence naturelle, insinuer en termes plus abstraits ce qu'un romancier cynique, Restif de la Bretonne, formulera bientôt
i Journal de Collé, t. II, p. 150.
FAVEUR DONT IL EST l'OBJET. 445
crûment : le plaisir, c'est « la vertu sous un nom plus gai».
Une morale si peu collet monté ne pouvait que faire rapidement fortune ; l'auteur, du moins, qui valait mieux que ses livres, put se flatter d'être devenu, pendant quelques jours , la coqueluche du monde élégant et facile. Il était alors de mode, dans ce milieu-là, de collectionner les gros volumes comme nous faisons aujourd'hui les brochures légères ; aussi vit-on les femmes , qui avaient sur leur pupitre les in-folio de Y Encyclopédie , se piquer, au rapport de Laharpe, d'étaler sur leur toilette Yin-quarto d'Helvétius.
« J'étais alors en philosophie, nous dit-il, et pourtant déjà un peu répandu dans le monde, où j'avais la liberté d'aller tous les jours. Je me rappelle mon étonnement de ce gros in-quarto broché en bleu, que je crois voir encore au milieu de la poudre des toilettes , sous la main de jeunes femmes qui en étaient d'autant plus enchantées , qu'il n'y avait peut-être pas un seul mot dans tout ce fatras métaphysique qu'elles fussent à portée d'entendre, excepté celui de sensibilité physique, qui faisait passer tout le reste. On ne parlait pas d'autre chose, car c'était la chose du jour ; et comme ce n'était pas trop celle de mon âge ni de mon goût, je ne me faisais pas à retrouver dans ce monde-là précisément les matières que nous traitions en classe, et encore moins à la manière dont ce monde-là les traitait ^ »
Il faudrait pouvoir transcrire en entier le vigoureux mandement que Beaumont lança du fond de son exil contre le li\Te d'Helvétins, pour donner une juste idée
• Cours de littérature (Philosophie du xyiii* siècle, 1. II, ch. ii).