DISGRACE DU CENSEUR
morale, ou qu'un « si respectable in-folio » renfermât un vejiin bien dangereux * 1?
n n'en fallait ps^s tant pour rendre Tercier fort désagréable à la reine, qui détestait de cœur l'impiété, et nous voyons, par une lettre confidentielle de Louis XV au comte de Broglie, que le malheureux censeur y perdit sa place et ses fonctions.
Depuis Taprobation que Tercier a donnée à l'ouvrage dé l'Esprit, Von a cherché un prétexte pour le renvoier des affaires étrangères. Le cardinal de Bernis dans ce temps-là en fut sur le point, mais se contenta de lui laver la teste ; la Reine n'a pas voulu garder Helvétius dans sa maison, et M. de Ghoiseuil a pris ce prétexte-là pour renvoier Tercier... J'ay été fasché pour luy de l'affaire où il s'est engagé, et d'autant plus que sûrement il n'avoit leu ce livre de VEsprit que très superficiellement ^.
Le plus singulier de toute l'aventure est qu'Helvétius, avec une hypocrisie de candeur effrontée, avait profité de sa chaîne de msdtre d'hôtel de la reine pour venir présenter lui-même à la famille royale son ouvrage avant la lettre, et qu'il en avait été fort gracieusement accueilli.
« J'en fus charmé, écrit le P. Bettinelli^ , je connaissais Helvétius ; c'était un homme doux , raisonnable , généralement aimé, et qu'on n'avait pas cru capable d'avoir composé un tel ouvrage. Mais quelques semaines après, mes yeux s'ouvrirent ; j'étais dans l'antichambre
1 Le Secret du Roi, t. I, p. 327.
' Correspondance secrète de Louis XV, t. I, p. 237.
* Xaverio Bettinelli, religieux servile de Vérone, était venu, en 1757, visiter la France avec Tainé des fils du prince de Hoheniohe. Il se montra grand partisan de notre littérature et des écrivains français du xviiie siècle. On lui reprochera d'en avoir trop partagé les idées.
FRAYEURS D HELVETIUS. 449
de M. le dauphin. Le prince sortit de son appartement tenant dans ses mains un exemplaire de ïEsprit; il dit tout haut qu'il allait chez la reine pour lui montrer les belles choses que son maître d'hôtel faisait imprimer. Alors éclata la tempête contre le livre et l'auteur. Quelle j folie y disait Voltaire, de vouloir faire le philosophe à la cour, et Vhomme de cour avec les philosophes ^ ! »
Cependant Helvétius avait pris des peurs bleues, à la nouvelle que la Sorbonne et le Parlement venaient de s'émouvoir comme l'archevêque de Paris. « Craignant tout, dit Collé, pleurant comme un enfant, parlant de se poignarder^, il essaya d'une première rétractation sous forme de lettre adressée à un jésuite du collège Louis-le-Grand, qu'il savait de bonne intelligence avec Beaumont. C'était le P. Pierre Plesse que nous trouverons bientôt recteur du collège du Mont à Caen ^. La rétractation ayant paru insuffisante, les sollicitations des amis d'Helvétius et les larmes de sa mère le déterminèrent à publier l'acte suivant, auquel il nous semble que rien n'aurait manqué, si la sincérité n'y eût fait défaut :
Ayant appris que ma lettre au Père *** n'avait pas fait assez connaître mes vrais sentiments, je crois pouvoir lever tous les scrupules qui pourraient encore rester sur ce sujet.
J'ai donné avec confiance le livre de VEsp^nt, parce que je l'ai ; donné avec simplicité ; je n'en ai point vu l'effet, parce que je n'ai point vu les conséquences effrayantes qui en résultent. J'en ai été
i Lettrée de madame de Crraffigny, suivies du Voyage de BettineUi at«x Délices, p. 294.
^ Journal et Mémoires^ t. II, p. 150.
> Le P. Plesse était né à Saint-Brieuc, le 23 novembre 1704. Entré dans la Compagnie le 8 septembre 1723, il mourut à Paris le 1^' décembre 1766.