‹ Christophe de BeaumontChapitre 321 sur 368 · DISGRACE DE SILHOUETTE · texte numérisé non relu

DISGRACE DE SILHOUETTE

de France eussent récemment offert à Louis XV d'acheter à prix d'argent la révocation de Vèdit de Nantes^ pour subvenir, moyennant cinquante millions de débours, aux frais d'une guerre onéreuse ^ Ce bruit rencontra chez nous peu de faveur. « Je doute, écrivait Voltaire, que les bons huguenots aient cinquante millions , et je souhaite que M. Silhouette les trouve, fût-ce chez les Turcs -. » — Voilà des souhaits qui ne coûtent guère.

Pourquoi faut-il que le dernier expédient du contrôleur général, sans même grossir autant qu'on l'avait espéré les maigres épargnes du trésor, n'ait fait au contraire qu'aggraver le mal, en encourageant à prolonger une guerre fatale ? Silhouette discrédité tomba enfin sous les malédictions d'un peuple qui n'avait pas eu assez d'éloges à lui prodiguer au début. Non content de laisser les caisses vides, ne venait-il pas de commettre l'acte impolitique qui étalait cette indigence au grand jour et dévoilait ainsi à l'étranger la détresse de la France ?

On sait comment l'esprit parisien tenta de se venger avec l'arme, aujourd'hui bien émoussée, du ridicule. De là ce genre de portraits dans lesquels le linéament seul est tracé, se dessinant en noir sur un fond clair, et qui furent appelés de son nom portraits à la Silhouette, parce qu'ils représentent l'ombre au lieu de la réalité ^, De là encore cette épigramme qui atteint, par un côté, l'archevêque lui-même ;

1 Cf. Journal encyclopédique, 15 mal 1759, p. 165. ^ Lettre du 15 avril 1759, à M. de Fontaine.

^ On inventa aussi des habits sans poche et sans gowsel, appelés gilets et culottes à lu Silhouette.

LE CHIEN DALCIBIADE.

Le ciel à nos besoins pourvoit en tous les temps ; Cessez de murmurer, populace inquiète.

Ce que Beaumont refuse à tant de gens, Vous Tobtenez de Silhouette,,.

Il vient de vous donner les derniers sacrements ^ .

Mais les chansons ne guérissent rien. Il importait d'occuper au plus tôt les esprits par une de ces diversions froidement calculées qui passionnent toujours.

Ce fut alors, en effet, que, pour tromper la douleur nationale aux prises avec l'humiliation des défaites subies dans une guerre sans gloire et l'oppression croissante des mesures fiscales, les habiles, qui se voyaient au bout de leur rouleau, jetèrent en pâture la question irritante des Jésuites. C'était déjà, selon l'aveu que fera plus tard l'un des initiés à cette tactique, « fournir aux Français un autre objet d'entretien, comme autrefois Alcibiade avait imaginé de couper la queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires plus sérieuses ^. »

D'Alembert, mort en 1783, n'a pas assisté au lugubre dénoûment de cette pièce dans laquelle il avait joué l'un des premiers rôles ; dix ans après, il aurait vu que, une fois débarrassé des Jésuites, on se débarrassa peu à peu d'autre chose, et ce furent des tètes d'hommes qu'il fallut couper alors pour Vamusement des mêmes oisifs.

L'histoire que je vais rappeler n'est ignorée de personne. En insistant sur la part qui revient à Christophe

1 Bibliothèque nationale (Mss. Fonds français, 10,479). ' Destruction ^des JésuUea, par d'Alembert, p. 168.

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