‹ Christophe SauvalChapitre 1 sur 32 · RUE VIVIENNE · texte numérisé non relu

RUE VIVIENNE

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£e ataniiÎTiit.

Dans les premiers jours de septembre le comte revint seul de sa famille à Paris où son procès touchait à son terme : il habitait avec l^honnête Bertrand son petit appartement de rhôtel d'Orgeval , et il venait un matin de recevoir sa correspondance , lorsqu^après avoir jeté les yeux sur une lettre , il fit un geste de dépit et dit d'un ton chagrin : « Allons, ils

Font juré; ce petit héritage de mes enfans m\î porté malheur. »

M. de Xérolais sonna plus vigoureusement que de coutume et Bertrand reçut Tordre de le coiffer et de Thabiller sur-le-champ. Chaque jour , pendant que Bertand donnait ses soins à la toilette de son maître , celui-ci aimait h causer familièrement avec son vieux serviteur , et ce jour-là surtout il sentait un besoin d^épanchement comme il arrivait toujours lorsquHl avait quelque nouveau motif d^inquiétude ou d^agitation.

— Fais tes apprêts de voyage, dit-il, car , selon toute apparence , Bertrand , nous ne tarderons pas à nous mettre en route.

— M. le comte est triste ce matin; est-il arrivé quelque malheur ?

— Il est arrivé , Bertrand , qu^un député s^est laissé mourir pour me faire enrager : on veut absolument que ce soit moi qui le remplace.

—Vous, monsieur le comte ! y pensez-vous?

— Hélas! il le faut bien ; j''ai été fou de placer en France sous mon nom le peu de bien dont mes enfans ont hérité Tan dernier , du côté de leur mère : me voilà devenu éligible sans mVn douter. Je ne sais qui a pu leur dire cela au château; mais ils me cajolent maintenant, et ils

ne me donneront ni paix ni trêve qu^ils ne m'aient fait député.

— Eh , M. le comte , que ferez-vous dans cette chambre au milieu d'un tas de gens qui se disputent du matin au soir comme des chiens acharnés sur un os ? Et qu'avez-vous besoin de vous tourmenter encore de cette scélérate de politique qui vous a déjà fait tant de mal ?

— Je leur ai dit cela , Bertrand ; mais ils ne veulent rien entendre : je sais bien que j'y perdrai mon repos , que j'y ferai du mauvais sang plus que personne , que toutes mes vieilles blessures vont se rouvrir ; et pourtant quand je vois le roi entraîné vers l'abîme par ceux-là même qui devraient soutenir son trône, je ne puis lui refuser mon secours , lui disputer le reste d'une vie qui lui appartient ; et tu peux m'en croire , de tous les motifs qui m'auraient fait hésiter aujourd'hui , le plus grave n'est pas le soin de mon repos ou la crainte du péril.

— Et qu'est-ce donc ?

— Le serment , mon vieux , le serment ; car, vois-tu , il faudra en prêter un à cette charte que je hais comme le péché , et je ne suis pas de ceux qui mettent leur conscience à l'abri derrière les restrictions mentales ; je ne suis pas jésuite, moi !.. Et , si je n'avais pas vu dans la constitution un certain article 1 4 qui corrige

lui seul tous les autres, on mWracherait Famé, je te le jure , plutôt que ce maudit serment.

— Et qu^est-ce qu^il dit donc cet article-là , M. le comte ?

— Il dit , Bertrand , que si le roi le juge nécessaire pour le salut de la France , il peut faire tout ce qu^il lui plaira , il sera le maître alors.

— Quoi! M. le comte, le maître comme autrefois ?

— Oui , comme autrefois.

— Et il pourra gouverner sans la charte ? — Assurément.

— Et il n'y aura plus de charte du tout ?

— Non , Dieu merci !

— Ainsi , M. le comte , prêter serment à la charte , cela signifie tout bonnement la mettre de côté ?

— Cela signifie, reprit M. de Kérolais dW ton sévère , jurer de tout faire au besoin pour le salut de la France et de la monarchie.

— Tenez, monsieur, je ne comprends goutte à tout ça ; je ne suis qu'un pauvre homme moi , et pas du tout savant comme vous sur la politique : il me semble cependant que la France est assez tranquille , et si on laissait les choses aller tout doucement leur petit train il n'y aurait peut-être pas grand mal*

— Comment , Bertrand , ne vois-tu pas que le libéralisme gagne du terrain , qu'il monte comme une mer et nous envahit de toutes parts. Si nous le laissons faire, si nous attendons encore un peu , ce sera fait de nous et du trône ; nous devons étrangler cette bête enragée, autrement elle nous étranglera nousmêmes , et il faut être à moitié jacobin pour n'en pas convenir : ne vois-tu point cela, Bertrand ?

— Oui , M. le comte , je vois bien quelque chose comme ça; mais, sauf votre respect , si, en attaquant ce monstre- là , nous le manquons par hasard , il est diantrement à craindre qu'il ne nous manquera pas lui ; tandis que , si nous ne lui disons rien , et passons droit notre chemin, il ne nous mordra peut-être pas non plus.

— Erreur ! erreur ! le jacobinisme est insatiable de sang, et c'est notre irrésolution , notre mollesse qui fait ajourd'hui sa force : l'armée n'est-elle pas admirable et toute dévouée ? Que le roi veuille seulement! Ohl quand le verronsnous enfin monter à cheval et dire : je veux , en portant la main sur son épée !

— Oh! pour lors, M. le comte, il fera bien de jeter le fourreau.

— Ce sera un beau jour , Bertrand 1 dit le vieux gentilhomme avec enthousiasme.

— D^accord , monsieur ; ce jour-là , tout de môme , pourra bien durer vingt ans , et sa majesté qui n'est pas jeune est dans le risque de n'en voir jamais la fin.

— Et quand cela serait? ne vaut-il pas mieux, pour un fils de Henri IV , périr en défendant glorieusementsa couronne, que vivre pour s'en laisser arracher l'un après l'autre les fleurons par un tas de bavards et d'écrivassiers? Allons, Bertrand , voilà qui est dit , ce serait lâcheté à moi maintenant de refuser le combat , je serai député.

— Et quand partons-nous , M. le comte ?

— Dans huit jours.

— Et nous allons ?

— A Chateaulin.

— A Chateaulin î s'écria Bertrand en laissant le peigne enseveli dans la perruque de son maître et joignant les mains , à Chateaulin ?

— Qu'as-tu donc , Bertrand ?

— Quoi , M. le comte , après trente-cinq ans nous retournons au pays ! Car nous ne passerons pas loin de vos anciens domaines où jusqu'alors vous n'avez jamais voulu remettre les pieds; nous reconnaîtrons de la route le clocher de Kérolais , et , si nous nous détournions seulement un peu de notre chemin , sur la gauche, nous verrions le vieux château...

LE CAiVDlDAT.

Que dites-vous de ça, M. le comte, après si long-temps on est si heureux de visiter son village î Et ça me rendrait tout gaillard de revoir seulement ces beaux domaines !

— Ah Bertrand ! si tu les avais possédés , toi , tu ne parlerais pas de la sorte , et cela te fendrait le cœur de les revoir aux mains d^un autre.

— Le bon temps reviendra, M. le comte, tout s^arrange avec de Targent et bientôt vous n'en manquerez pas ; car , avant huit jours , votre procès sera gagné.

— Dieu le veuille ! dit le comte en poussant un soupir qui annonçait pour le moins autant de doute que d^espérance : mais , comme je te le disais tout à Theure, le libéralisme nous envahit , il gangrène jusqu^à nos juges : n^ontils pas acquitté le Constitutionnel?

— J^espère tout de même moi , et , par bonheur , il n^ a pas de politique dans votre procès , et M. Sauvai a plaidé hier comme un ange : J\û même entendu dire après son discours à un vieux malin d'avocat en robe noire que votre affaire était bonne.

— Vraiment, tu as entendu cela? dit le vieux gentilhomme en souriant et se redressant , tandis que Bertrand achevait de le poudrer.

—Oui, de mes deux oreilles. Ayez donc bon courage , M. le comte : vous gagnerez ; vous ferez un pont d'*or à ce coquin qui tranche du maître aujourd'hui chez vous , et nous rentrerons en vainqueurs dans la place.

— Tu crois, Bertrand? dit le vieux gentilhomme en faisant cette fois un quart de conversion sur son fauteuil, de manière à pouvoir envisager son ancien garde-chasse.

— Eh ! sans doute , monsieur , je compte bien , avant de mourir , vous saluer encore une fois comme maître et seigneur du beau domaine de Kérolais , et , quand nous en serons là, adieu ma toilette de valet-de-chambre : je reprends ma carnassière et mes grandes guêtres de cuir; car tenez , j'aime encore mieux Fodeur de la bonne et vraie poudre à gibier que le parfum de celle-ci.

Et , tout en parlant , il secoua la houppe qu'il tenait à la main , et fit voler autour de lui un nuage de poudre à perruque. « Il me semble , ajouta-t-il , que je ne sentirai plus ma goutte quand je me promènerai sur nos belles bruyères , le fusil sur l'épaule , et que je retrouverai alors mes jambes de quinze ans. )>

— Et moi aussi cela me rajeunirait, mon vieux. Il n'y a pas de musique qui me fit plus de plaisir que le bruit du vent et le chant des

corbeaux dans mes hautes futaies; et, malgré la soixantaine qui approche , je ferais encore bien mes dix bonnes lieues à pied pour revoir les grands arbres de Tavenue , si je pouvais seulement croire qu''ils sont à moi.

— Et ils seront à vous, M. le comte 5 c^est moi qui vous le dis. Vous serez avant peu seigneur de Kérolais tout comme jadis , et vous mangerez de ma chasse, et je vous verrai encore irer quelques bons coups. Vous souvenez-vous 1 ^ -ç^ petit bois de châtaigniers où nous allions le f ri ! àiatin nous mettre à FaiFût ? En avons-nous tué I M ce temps-là des lapins ? En avons-nous fait ^ bonnes parties ? N^est-il pas vrai , M. le

mte , et de plus d'une sorte encore?

— Je crois bien , reprit gaîment le vieux seigneur, et je n'oublierai jamais le petit clos où tu m'as fait tirer en cachette mon premier coup de fusil.

•—Ni moi non plus, car je fus joliment grondé au château , et ce n'est pas la seule fois que j'ai eu l'honneur de l'être à votre sujet. Vous rappelez-vous cette fameuse soirée où j'étais en sentinelle sur le pont de la petite rivière , pendant que vous causiez avec la fille du meunier Thomas ?

~ Oui, parbleu ! je m'en souviens, dit le comte d'un ton gaillard ; mais l'ennemi a été

plus fin que loi , Bertrand : le père Thomas nous a empêchés de causer , et il n'*entendait pas du tout la plaisanterie , le brave homme.

— Et nous en avons pâti tous les deux. Je faillis , ce jour-là , dire adieu pour tout de bon au château de Kérolais.

— Et moi , Bertrand , je reçus de mon père la plus vigoureuse semonce.

— Sans compter la morale que vous fit votre ami, M. Renaud. Il ne plaisantait pas non plus celui-là , et à dix-huit ans il en paraissait bien trente : c^était un Caton, M. Renaud.

Le visage du comte s^était rembruni tandis que son vieux serviteur achevait de parler , et il répondit d'une voix plus basse :

— Tu as raison , Bertrand , et Ton n'aurait pas cru alors qu'il tournerait si mal.

— Tenez , monsieur , après tout , c'était un brave jeune homme que M. Renaud.

— Dis plutôt un forcené , un homme que mon père a reçu chez lui par charité , et qui a pris d'assaut la maison où il a été nourri.

— Sauf votre respect, monsieur, continua Bertrand , les bleus, sans M. Renaud , auraient fait bien pis chez vous qu'ils n'ont fait : ils auraient tout tué , tout saccagé.

— Et il faut , n'est-ce pas ? répliqua aigrement le comte , il faut que je sache gré à cet

homme de ce qu^il n^a point brûlé ma maison après l'avoir prise , après m' avoir chassé ? Tu es fou , Bertrand.

— Ma vieille tête est folle , monsieur le comte , je le veux bien ; mais souffrez que je vous le dise , je ne croirai jamais que M. Renaud ait eu Tintention de vous faire du mal...

Vous étiez si grands amis autrefois Tant il y

a qu'un jour il a reçu pour vous une bonne blessure au front , et je gagerais bien que tant qu'il vivra , il en portera la marque.

— Assez, assez, reprit le vieux vendéen avec impatience ; ne me parle plus de cet homme ; je l'aimais aussi , moi ; mais je ne connaissais alors ni son orgueil ni ses exécrables principes. Le malheureux! il m'a chassé moi et les miens! et pourtant , je le sais , il y en a qui veulent que je sois toujours son obligé, qui pensent bonnement que nous pourrions encore être amis. Ah ! Bertrand , ces gens-là ne savent point toute la distance qu'il y a entre un jacobin et un homme comme moi!... Oui, certes, je serais bien heureux de recouvrer mon vieux domaine de Kérolais, je pleurerais de joie en revoyant ses murs enfumés ; mais mon plus grand bonheur, mon bonheur immense, et que je ne puis dire , serait de penser que le sol possédé pendant trois cents ans par dix générations de

mes ancêtres, et que leurs ossemens possèdent encore, a cessé d^être au pouvoir d^un jacobin. La toilette du comte était achevée , et un bruit de pas sur Tescalier mit fin à cet entretien. Bertrand annonça Christophe Sauvai à son maître, et reçut Tordre de chercher une voiture de place. Christophe était venu donner à M. de Kérolais d*'utiles avis; car Tissue du procès lui inspirait de vives inquiétudes.

— Hé bien , M. Sauvai , quelles nouvelles m'apportez-vous ce matin ? dit le comte après avoir offert un siège à son avocat.

— Des nouvelles peu favorables , monsieur, votre partie est forte et ne néglige aucun moyen de succès.

— Oui , je sais cela , et je n^ai pour moi que votre talent et mon bon droit.

— Cela ne suffit pas.

— Que T oulez-vous que j^ fasse } je n'y puis rien.

— Pardonnez-moi, monsieur le comte, vous pourriez faire quelques démarches utiles.

— Comment cela ?

— Il serait dans votre intérêt de visiter vos juges, de leur exposer vous-même vos droits.

— Moi î moi ! s'écria M. de Kérolais indigné , que je sollicite mes juges ! que je m'abaisse au vil métier d'intrigant ou de flatteur !

LE CANDIDAT. li>

Non , monsieur, et si la justice est vénale , je n'aurai pas à me reprocher de Favoir corrompue.

— Vous m'avez mal compris , sans doute : je n'ai garde de mettre en doute l'intégrité de vos juges; il ne s'agit pas de les séduire, mais seulement de les voir, et d'appeler vous-même leur attention sur vos intérêts , en un mot de vous les concilier par une simple visite de politesse.

— Il suffit , monsieur , dit le comte en étendant son bras sur celui de Sauvai, je n'aime point ces distinctions subtiles , mes droits sont clairs , positifs , et vous les avez parfaitement exposés dans votre plaidoyer, vous en avez dit assez pour convaincre tout homme raisonnable , et je ne saurais dire ni mieux ni davantage. Si le bon droit est seul écouté , mon procès est déjà gagné ; si , au contraire , il faut acheter la justice par des présens , ou la mendier avec des révérences , c'est une affaire finie , j'ai perdu.

— Encore une fois , monsieur le comte , il ne s'agit pas de cela , vous envisagez mal la question; prenez au moins le temps de réfléchir, car il y va de la fortune de vos enfans.

M. de Kérolais baissa la tête et garda un moment le silence ; lorsqu'il la releva ses yeux brillaient d'une noble fierté.

16 LIVKE IV.

« M. Sauvai , dit-il , le plus bel héritage qu^un père puisse laisser après lui est un nom sans tache , et , grâce à Dieu , cet héritage ne manquera pas àjmes enfans. )>

Bertrand interrompit la discussion en annonçant au comte que la voiture qu'ail avait demandée Tattendait à la porte. Christophe désespérant de vaincre Tobstination du vieux gentilhomme , se leva pour sortir ; le comte Farrêta en lui touchant doucement Tépaule.

— Croyez-moi, M. Sauvai, dit-il; si en 1815jWais voulu faire comme tant d'autres, au lieu du mauvais fiacre qui m'attend , j'aurais à mes ordres aussi bien qu'eux une belle et bonne voiture , je recevrais des coups de chapeau de tous ceux qui ne voient dans l'homme que l'habit qu'il porte , et je n'aurais pas besoin d'aller supplier mes juges. Mais je n'ai point refusé de balayer pendant quinze ans les antichambres des princes et des plus illustres seigneurs de la monarchie pour baiser aujourd'hui des robes rouges de nouvelle fabrique.

Trois jours après cet entretien le comte perdit son procès , et ne toucha pas un centime des 500,000 fr. qui lui avaient été alloués pour sa part de l'indemnité. Il subit cette disgrâce avec constance , non toutefois sans laisser échapper

contre ses juges quelques sanglantes épigramnies.

Sauvai conçut un véritable chagrin de cet événement qu'il avait prévu , et le comte , qui rendait justice à son zèle et à son talent, fut plus affable encore envers lui qu'il ne Peut été peut-être si le succès eût couronné ses efforts. Il partit bientôt , moins pour aller briguer rhonneur de la députation que pour en accepter le fardeau.

Un grand changement s'opéra vers le même temps dans la fortune de Christophe Sauvai : son oncle André mourut subitement , après l'avoir nommé son légataire universel , et Christophe partit aussitôt pour recueillir à Nantes sa riche succession , tandis que M. de Kérolais, toujours pauvre et toujours brûlant d'un enthousiasme chevaleresque pour une cause à laquelle il avait fait en vain tant de sacrifices, lui immolait encore le repos de sa vieillesse, et suivait avec son fidèle Bertrand la route de Chateaulin.

S( mm €l)tttrnn.

Sauval se vit avec joie possesseur d'une fortune considérable ; ce n'était pas que son ame fut dévorée de la soif des richesses : dominé par un excessif amour-propre , l'argent était pour lui non un but , mais un moyen , et le désir de s'enrichir avait toujours été subordonné en son cœur à celui de grandir en renommée : il était naturel qu'il rendit doublement grâce à un événement susceptible de diminuer la distance

LE VIEUX CHATExVU. l'J

qui , dans Pespiit du comte, le séparait d^Aiice, et l'on devine son bonheur , lorsquVn j)arcourant des feuilles d'annonces , il apprit que le château et toute la partie non morcelée de Fancien domaine de Kérolais étaient en vente. M. Durand , riche industriel , qui , pendant la révolution, avait acquis ce domaine comme propriété nationale , venait de quitter la France à la suite d'une banqueroute , et ses créanciers vendaient ses biens. Le comte , depuis la perte de son procès , n'avait plus aucun espoir de recouvrer son héritage ; il ne pouvait en conséquence accuser personne de lui faire tort en l'acquérant , et , dans l'opinion de Christophe , s'il existait un homme que M. de Kérolais consentit à accepter pour gendre sans lui demander de faire preuve de noblesse , cet homme serait sans doute celui qui unirait à des droits à sa reconnaissance et à son estime ceux de possesseur du manoir de ses pères. Frappé de cette pensée, Christophe n'eut de repos que lorsqu'il en fut irrévocablement le maître et il n'eût pas même le temps de le voir avant de l'acheter ; car l'adjudication devait se faire le jour suivant à midi , dans la ville de Rennes. Il s'y rendit sur le-champ, écrasa ses concurrens en portant l'enchère, dès son premier mot, fort au-delà de toutes les offres , et partit pour visiter son nou-

20 LIVRE lY.

veau bien, le lendemain du jour qui Fen rendit possesseur. Il arriva dans la soirée.

Le château de Kérolats , bâli sur un coteau peu élevé qui fait partie du bassin de la rivière d'Aulne , était formé d'un corps de logis et de deux ailes avancées , défendues à leurs angles par des tourelles jadis fortifiées et maintenant en ruines. Pris et repris plusieurs fois pendant les guerres de la révolution , il avait eu presque également à souffrir de la part des deux partis ennemis : lorsqu'il tomba pour la seconde fois au pouvoir des bleus, Renaud n'était plus là pour le garantir contre le vandalisme des vainqueurs , et une aile du bâtiment presque tout entière fut livrée aux flammes. Il n'y avait aucune partie du château qui ne portât quelques traces de destruction. M. Durand , qui en fit le premier l'acquisition , respectable et excellent homme autant qu'on peut l'être lorsqu'on ramène toutes les questions de ce monde à une règle d'arithmétique et qu'on tient pour superstition toute croyance qui n'a point la matière pour objet et pour Dieu , M. Durand ambitionna la gloire de faire fleurir l'industrie dans cette partie de la Bretagne , et , à cet égard , il n'était nullement à blâmer. Il transforma la moitié du château en manufacture de toiles , aban-

LE VIÏILX CHATEAU. 21

donna Taile incendiée , et fît disposer Tautre pour lui et sa famille. U va sans dire qu^il n^eut garde de réparer la chapelle , et qu'il ne conserva qu'à son corps défendant une petite bibliothèque qu'il ne s'attendait guère à trouver dans un vieux manoir féodal.

L'existence de cette bibliothèque et surtout sa préservation pourront paraître chose assez bizarre au lecteur. Le fait est pourtant trèsréel : la collection avait été formée par les soins du sire Olivier de Kérolais , bisaïeul du dernier propriétaire , homme distingué par ses connaissances historiques et avide de tout ce qui pouvait faciliter ses recherches sur les antiquités de son pays. Il ne transmit point ses goûts studieux avec ses livres à ses descendans; mais ceux-ci conservèrent la bibliothèque intacte par respect pour la mémoire du fondateur , et elle ne reçut guère d'eux pour tout supplément que quelques recueils généalogiques. Sa situation la préserva de l'incendie qui ravagea l'aile opposée du château; mais ce danger n'était pas le seul qu'elle eût à redouter, et elle eut moins à souffrir des ravages de la guerre civile que de l'indifférence de M. Durand pour la littérature et les sciences. Sa première pensée avait été de vendre les volumes au poids, h M. Rigaud le plus riche épicier de Château-

lin, mais beaucoup d^ouvrages étaient écrits sur parchemin et ne se seraient prêtés qu'*avec une répugnance manifeste à envelopper la cassonade ; le papier de la plupart des autres , vu sa vétusté, n^offrait pas une garantie suffisante aux consommateurs : il fallut renoncer à ce projet. L^industriel reçut avis alors de transporter sa marchandise à Paris où quelques gens possédés de la sotte passion des vieux bouquins , pourraient la priser au-dessus de Testimation de M. Rigaud ; mais il y avait loin du château à Paris , la collection n^était pas légère, et il était fort douteux que le débit couvrît les frais du transport. Quelqu'un alors suggéra officieusement au propriétaire d'en faire hommage à la bibliothèque du chef lieu : si ce conseil eût été donné quelques années plus tard, notre homme Feût volontiers suivi : la spéculation en eifet aurait pu être bonne; peut-être bien M. Durand eût-il obtenu un ruban en échange de son ballot; mais lé bon temps n'était pas venu pour les industriels , et la manne céleste des croix d'honneur ne pleuvait pas encore sur eux ; il était clair qu'en donnant ses volumes, M. Durand les donnerait pour rien , et il aurait autant aimé les jeter au fond de la rivière : force lui fut donc de les laisser en place faute d'avon' pu trouvera s'en défaire avec avantage :

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