LE VIEUX CHATEAU
mais à peine eut-il ouvert des ateliers dans son château qu'il se fit un malin plaisir d'allumer ses poêles avec ses livres. Il est probable que ceux-ci auraient tous pris le même chemin si rétablissement eût prospéré ; il n'en fut pas ainsi, et la ruine de la manufacture contribua grandement au salut delà bibliothèque.
Depuis trente ans , non-seulement le château avait changé de face, mais presque toute la contrée aux environs présentait un aspect différent. Deux autres grands capitalistes avaient suivi l'exemple de M. Durand et furent beaucoup plus heureux. Ils bâtirent, sur le bord même de l'Aulne, une vaste manufacture, qui, beaucoup mieux située que la première , fit à celle-ci un tort immense : ils eurent en outre le bon esprit de s'entendre avec les curés des paroisses voisines pour qui M. Durand affichait un grand mépris ; ils respectèrent les croyances de la population et s'occupèrent de l'amélioration morale de leurs ouvriers comme de leur bien-être physique. Le résultat de leurs efforts fut d'attirer tous les travailleurs dans leurs ateliers, et d'obliger M. Durand, haï comme l'antéchrist, à fermer les siens. En peu d'années divers genres d'industrie prospérèrent dans le pays, et le même cours d'eau mit en mouvement deux moulins à papier. Une partie considérable
du domaine de Kérolais fut alors achetée par des hommes laborieux : un grand nombre de petites maisons s'élevèrent occupées, les unes par les ouvriers de la manufacture , les autres par des paysans qui, travaillant pour leur compte , eurent bientôt défriché des bruyères et de vastes landes incultes : on traça de nouveaux chemins; le hameau devint un village, et un marché y fut ouvert. La population était plus que doublée quoique le temps eût moissonné presque tous les habitans qui avaient pu connaître les anciens possesseurs du pays ; à peine la mémoire de ceux-ci se conservait-elle autour de leur demeure; tous leurs anciens serviteurs étaient morts ou s'*étaient dispersés. Le nouveau propriétaire nVntretenait qu'un petit nombre de domestiques sur ses domaines, et aucun d'eux n'avait connu les Kérolais. Le concierge seulement appartenait à une famille qui les avait servis pendant plusieurs générations ; mais il était trop jeune pour en avoir gardé un souvenir : d'ailleurs, tout autre soin que celui d'amasser de l'argent le touchait peu; il était né pour être valet et ne songeait qu'à se rendre agréable à ses maîtres quels qu'ils fussent.
Aussitôt que cet homme, qui avait nom Baptiste , eut reconnu Christophe Sauvai pour son
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patron , il ôta révérencieusement son bonnet quMl tordit dans ses mains , tandis quMl tirait le pied droit en arrière , et il proposa ses petits services au nouveau seigneur du château avec autant de bonne grâce qu^un sordide intérêt put en inspirer à sa rusticité. Christophe était impatient de visiter sa propriété nouvelle, et fut d^abord introduit dans la seule partie habitable du bâtiment , où il trouva tout ce qui lui était nécessaire pour un séjour de quelque durée. « Plusieurs lits avaient été récemment mis en état , dit en souriant Baptiste , pour les jeunes messieurs Durand, qui venaient tous les ans à cette époque. Cela était fort heureux, ajoutait-il, pour M. Sauvai, qui dormirait au château aussi bien qu'à Paris. »
Il conduisit son nouveau maître successivement dans toutes les chambres , et offrit de lui servir non-seulement de concierge, mais encore de cuisinier , pendant tout le temps de son séjour dans cette résidence, ainsi qu'il avait fait pour ces jeunes messieurs , qui avaient été fort contens de son petit savoir-faire.
La nuit approchait , et il tardait à Christophe d'être délivré du plat et importun bavardage de cet homme. Il se hâta d'accepter ses services et de le congédier , en lui ordonnant de préparer un lit et de monter delà lumière et
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quelques rafraîchissemens dans une des chambres quil indiqua. Lorsqu^il se vit seul, il descendit avec Tintention d^ examiner à loisir la position du château.
Les larges fossés qui Tentouraient avaient été en partie comblés par les ruines des fortifications dont quelques restes étaient encore debout ; de distance en distance on voyait un pan de murailles ou un débris de vieille tour féodale. Lorsque Christophe entrevit ces ruines imposantes pour la première fois, quelques reflets de lumière éclairaient à peine Thorizon : Tobscurité croissante épaississait aux yeux les masses de lierre dont elles étaient couronnées , et ajoutait à la majesté de ces orgueilleux débris, qui semblaient défier encore la main du vainqueur. Christophe les compara dans sa pensée à fancien possesseur du domaine, à qui finfortune n'avait rien ôté de son orgueil et de sa fierté dédaigneuse : il récapitula dans sa mémoire , en marchant lentement au pied de ces décombres , toutes les paroles hautaines qu^il avait entendues sortir de la bouche de findomptable vieillard et les humiliations qu'il avait dévorées en silence. Il comprit mieux quHl ne favait fait encore qu'en dépit de sa fortune et de sa réputation il ne serait jamais regardé par cet homme comme son égal, et cette
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réflexion importune excita son indignation et sa colère. Il entra enfin, le cœur agité de mouvemens tumultueux , dans Tancienne chapelle seigneuriale, située à Fextrémité du jardin. *
La nuit était venue , et déjà les rayons de la lune pénétraient à travers les larges ouvertures du toit en partie démoli , et tombaient sur les dalles brisées de la chapelle. Christophe, malgré la mousse verdàtre qui en recouvrait une partie^ put distinguer sur ces dalles les noms de quelques-uns des ancêtres de la famille Kérolais, accompagnés de titres et d'armoiries fastueuses. Il vit, sur un marbre fendu dans toute sa longueur, un chevalier revêtu de son armure , et dont la contenance martiale semblait lui jeter le défi ou la menace. Incapable à cette vue de réprimer un mouvement involontaire :
» Toi et les tiens vous êtes vaincus, dit Christophe en frappant du talon cette figure farouche : Fintelligence a dompté la force brutale ; le temps a brisé le fer dans vos mains comme sur vos tombeaux. M"* insulterez- vous encore du fond du sépulcre , moi qui puis , s'il me plaît, jeter votre poussière aux vents et poser sur ma tête une couronne de comte semblable à la vôtre ? mais je méprise trop ces hochets de Forgueil , ces armoiries insolentes , et j'aime mieux les fouler aux pieds. »
Il sortit de la chapelle et rentra au château enivré de sa fortune ; puis , après avoir pris une légère collation , il se mit au lit , la tête remplie de ces pensées dont bientôt le doux souvenir d^ Alice tempéra Fénergie hautaine. Il se plut à se figurer Taimable fille parcourant avec lui ce beau domaine , faisant partout sentir autour d^elle Finfluence de ses grâces et de ses vertus , et il crut entendre déjà un concert flatteur s^élever sur leurs pas , et confondre leurs deux noms en un seul. Il sVndormit au milieu de ces illusions , et de doux rêves bercèrent son sommeil jusqu'au lendemain.
llln (Scu^on*
Christophe s^éveilla presque avec le jour , «t, ayant résolu de parcourir son domaine sans retard, il donna Tordre à Baptiste de raccompagner et de lui servir de guide : il acheva de visiter les environs dans une seconde excursion quHl fit après son déjeuner, et lorsqu'il se fut assez bien orienté pour reconnaître son chemin, il congédia son cicérone^ et poursuivit seul sa promenade.
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Il rentrait au château en suivant une route autrefois plantée de beaux arbres , et qui formait Tavenue seigneuriale, lorsquHl vit, à quelque distance devant lui , deux hommes dont la tournure et le costume lui étaient familiers : ils s^ arrêtaient souvent , et Tun d'eux , en parlant à son compagnon, dirigeait sa canne de côté et d'autre comme pour lui montrer des lieux connus.
Le premier , qui portait de la poudre et une petite queue selon la mode du vieux temps, ressemblait fort à M. de Kérolais ; le second, légèrement boiteux d'un pied , vêtu d'un habit vert, taillé à la française avec galon d'or au collet, et la tête coiffée d'un chapeau à cornes, était la vivante image de Bertrand. Christophe ne pouvant en croire ses yeux , doubla le pas , les deux étrangers se retournèrent presque aussitôt et le reconnurent.
(( M. Sauvai ! s'écria l'un d'eux , est-il possible ?
— Monsieur le comte , dit Christophe en s'approchant , je suis surpris , confondu ! . . .
— Oui , sans doute , reprit M. de Kérolais , il doit vous paraître bizarre de me voir ici ; car j'avais résolu de n'y jamais remettre les pieds , et certes vous ne m'y verriez ])as si le domaine appartenait encore à ce mauvais
drôle qui a fait banqueroute ; mais j'ai appris que le château n'était pas habité. Bertrand m'a supplié de le ramener pour un jour au pays... et nous y voilà... Nous devions être rendus ici dans la matinée pour reprendre la voiture de Châteaulin qui passe deux fois par jour à la Croix - Blanche, Un accident nous a retenus deux mortelles heures rur la route , et peut-être nous faudra-t-il , bon gré , mal gré , coucher à l'auberge... car on dit qu'il y en a une à présent au village... Mais, vous, M. Sauvai , comment se fait-il que vous soyez ici ?
— J'y suis depuis hier seulement , dit Christophe, évitant de répondre directement au comte.
— Et par quel hasard ?
— Je suis venu visiter le château.
-T— On m'a dit qu'il était en vente.
— Il est vendu.
— Et qui donc a acheté ce domaine ? demanda M. de Kérolais en reculant de deux pas , tandis quHl attachait sur Christophe des yeux perçans.
— Moi , répondit celui - ci en baissant les siens.
— Vous , monsieur ! !
Le ton de cette question subite et provoquée par une pénible surprise était propre à blesser
profondément la susceptibilité orgueilleuse de celui à qui elle s^adressait; mais Christophe vit sur les traits du comte Texpression d'une poignante douleur, d'un immense regret, et il répondit :
(( Faites-moi la grâce , monsieur le comte , de passer quelques jours sous ce toit et de le refi^arder comme vôtre. )>
M. de Kérolais , en proie à une forte émotion , demeura quelques instans silencieux : il combattit des mouvemens violens ; il aurait beaucoup donné pour n'être jamais venu , pour qu'il lui fut possible de s'éloigner sur-le-champ; mais il n'avait aucune excuse à alléguer, et un refus eût été une insulte. Il regarda donc , tour à tour, le château , puis Christophe , puis encore le château , et finit par dire :
« Je vous remercie , monsieur , et , pour cette nuit , j'accepte. »
Il se tut, fit encore quelques pas, et déjà il n'était plus qu'à une portée de fusil de la grille principale , il pouvait voir les hautes herbes et les ronces qui croissaient en liberté dans la cour d'honneur, les débris des poteaux seigneuriaux épars le long du fossé , son écusson brisé au fronton de l'édifice, et les outrages que le temps, le fer et la flamme avaient faits à ces vieilles murailles témoins des splendeurs éclipsées de sa famille. A cette vue , il s'arrêta encore une fois
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et, vaincu sans doute par la violence de ses émotions , il s'assit sur une borne le long du chemin et demeura immobile , les yeux fixés sur la demeure de ses pères.
Enfin il rompit le silence , et demanda si quelque ancien serviteur de sa famille habitait encore le château. Ayant reçu de Christophe une réponse négative, il le pria néanmoins de ne le point nommer et le suivit dans le pavillon où il partagea le repas préparé par le vigilant Baptiste pour son nouveau maître.
Le comte , pendant lediner , rappela toute sa fortitude et détourna Tentretien des souvenirs qui oppressaient son cœur ; car il en coûtait trop à sa fierté de trahir ses agitations secrètes en présence de Christophe, qui apprit alors que M. de Kérolais avait été la veille élu député à Cbâteaulin. Il le félicita de son heureux succès.
— Faites-moi plutôt, dit le comte, votre compliment de condoléance , car j'ai pris un pesant fardeau , et je compte bien qu'avant peu vos jomnaux et moi nous aurons maille à partir ensemble... Heureusement, ajouta-t-il en regardant Sauvai et s'efïorçant de sourire, vous serez là pour attester à ces hautes puissances que les vieux amis de la monarchie ne sont pas tous des loups aussi enragés qu'on le persuade au bon peuple.
Il se leva de table , et Christophe le conduisit dans une chambre voisine de la sienne en Tinvitant à prendre quelque repos.
— Tout est ouvert dans le château , lui ditil , et le plus grand honneur que vous m'y puissiez faire est de vous y croire encore chez vous.
Puis, par un sentiment de délicatesse dont le comte lui sut gré, il allégua quelques afïàires pour se dispenser de Taccompagner dans la visite des lieux dont Faspect devait lui être à lafois si cher et si pénible. Il sortit, et son hôte demeura seul , car Baptiste faisait alors au vieux Bertrand les honneurs de la cuisine.
A peine M. de Kérolais se vit-il livré à luimême, que , cédant à un mouvement impétueux et trop péniblement contenu , il sortit de sa chambre et entra d'un pas précipité dans la pièce voisine , d^où la vue s^étendait jadis au couchant sur un magnifique bois de haute futaie dont il avait conservé un vif et poétique souvenir ; mais le bois était depuis long-temps défriché ; le terrain avait été transformé en champs et en pâturages , et le lieu même où s'élevaient autrefois les plus beaux arbres était occupémaintenant par un humble champ de fèves. Le vieux gentilhomme haussa les épaules, poussa un profondsoupir, et détourna lesyeux. Il traversa Tune après Tautre toutes les chambres , et partout de
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nouveaux sujets de douleur lui arrachèrent un geste expressif ou une exclamation involontaire. Les traces encore visibles des métiers de tisserand dans les appartemens d'honneur Tindignèrent autant que la vue de Fignoble champ de haricots ; et lorsque , d'un balcon rouillé , il eut aperçu la chapelle en ruines : « Les barbares ! )) s'écria-t-il en élevant les mains au ciel. Enfin il entra dans Faile gauche , où Tincendie avait jadis fait le plus de ravages. Ce fut là , dans une des chambres de cette aile en partie détruite, que Bertrand rejoignit son maître : celui-ci avait la tête découverte, et contemplait avec un Tespect douloureux un enfoncement pratiqué dans un mur où Ton reconnaissait une ancienne alcôve. Un des pans de la muraille avait été noirci par îa fumée ; des figures grossières étaient charbonnées sur l'autre .
— Bertrand, dit gravement le comte, c'est ici qu'était le lit de ma mère ; c'est là que je reçus à genoux sa dernière bénédiction. Sainte et digne femme ! j'envie son bonheur , car elle n'a pas vécu pour voir ce que j'ai vu... Allonsnous-en : cela fait mal.
M. de Kérolais sortit aussitôt , et descendit dans la cour du château : là , jetant encore autour de lui des regards désolés , il dit :
— Si je n'avais donné ma parole , je partirais
il Tinstant même , et je ne resterais pas une minute de plus sur ce théâtre de dévastation et de sacrilégr.
Bertrand suivit son maître hors de Tenceinte du château , et , chemin faisant , il lui dit :
— Moi aussi , monsieur , j^ai vu de bien tristes choses.
— Et qu'*as-tu vu , mon pauvre Bertrand ?
— Notre belle fauconnerie et le grand chenil tout neuf que feu monsieur votre père avait fait bâtir tout exprès... ah î monsieur!
— Je comprends , mon vieux : ils ont tout détruit , n^est-ce pas ?
— Oh ! ça ne serait rien encore ; mais ils ont tout révolutionné — Savez- vous ce que j^ai trouvé à la place où mes faucons battaient de l'aile et aiguisaient leur bec d'impatience quand ils me voyaient venir ? — Des poules ! M. le comte, de misérables poules!.... Et le chenil superbe où , chaque matin , tant de fiers animaux bondissaient, hurlaient que c'était une joie, n'en ont-ils pas fait, sauf votre respect, une étable à pourceaux?... C'est comme j'ai
l'honneur de vous le dire J'étais dans une
fameuse colère, je vous jure, et pourtant, quand Baptiste m'a conté que ces scélérates de poules et cette étable faisaient toute la fortune d'une pauvre fille de basse-cour, qui soutenait
UN i.CLSSCh\. 37
bes pauvres père et mère malades et îiifiniies eu
vendant son lard et ses œufs au marché ça
m'a ému.... quoi !... je n'in plus eu le cœur çle me fâcher..,. Mais ces révolutions-là ça fait mal à voir tout de même.
M. de Kérolais fit pour toute réponse un léger mouvement d'épaule , et poursuivit son chemin en se dirigeant vers la rivière. Cette partie du domaine était entièrement méconnaissable pour le comte , dont les regards , loin d'y embrasser, comme jadis , une vaste plaine inculte et couverte de genêts sauvages , étaient maintenant arrêtés et circonscrits à chaque pas |)ar des fossés ou des murs de clôture. La contrée oftiait de ce côté une apparence de prospérité remarquable dont Bertrand s'émerveilla en comparant ce qui existait à présent avec ce qui avait été jadis. Mais le vieux comte ne voyait rien de tout cela , et , plein des souvenirs du passé , il dit en tournant autour d'un mur d'une longueur désespérante. *
- - Oh ! mes belles bruyères , Bertrand ! c'est hni , nous ne les reverrons plus.
— Hélas! monsieur, répondit Bertrand en donnant un soupir au théâtre de ses anciens exploits , il n'y avait pas à dix lieues à la ronde de meilleur terrain pour le chasseur : c'était
une vraie garenne de prince. Ça fend le cœur de penser qu^il n'y a plus de bons coups à faire par ici. Il faut avouer cependant qu^à la place de nos beaux genêts et de nos taillis ils ont mis tout plein de petites maisons bien gentilles , et que ce pauvre peuple a maintenant tout Fair d'être à son aise.
— Lorsque mes pères possédaient ce domaine, répliqua sèchement le comte, ont-ils jamais fermé leur porte à Tindigent ? Les malheureux périssaient-ils de besoin sur leurs terres ?
— Non , monsieur le comte, cVst une justice à leur rendre , et même je viens de voir encore tout à riieure dans un trou , sous le perron du château ,' le banc des pauvres où les indigens venaient recevoir Taumône et leur pitance : mais il me semble pourtant, sauf votre respect, qu'il vaut mieux que le peuple gagne sa vie en travaillant qu'en tendant la main.
Le comte ne voulait pas comprendre :
— Sornettes que tout cela , dit-il , le peuple n'est jamais content : plus il a , plus il veut avoir ; enrichissez-le , il devient insolent , éclairez-le , il devient athée. Belle besogne en vérité ! pour moi, Bertrand, le bruit de ces mécaniques m'écorche les oreilles.
En parlant ainsi le vieux gentilhomme quitta
brusquement le chemin qu'il suivait et en prit un autre qui rentrait dans la partie non vendue du domaine , et longeait la rivière en laissant à gauche le village. A un quart de lieue environ de celui-ci, le chemin que suivait le comte tournait autour d'un charmant coteau couvert de châtaigniers , et au pied duquel la rivière formait un coude , puis se partageait en deux branches qui , en se divisant , formaient une île assez vaste où paissaient jadis les troupeaux du domaine seigneurial et qui dépendait de la ferme du château. Cette île était dans les jeunes années du comte le théâtre favori de ses innocens ébats : c'était-là que Renaud et lui abordaient souvent le soir dans une petite nacelle qu'ils dirigeaient tour à tour : tantôt ils y folâtraient dans de hautes herbes avec des enfans du village ; tantôt , munis chacun d'une petite arbalète , ils venaient y exercer leur adresse : un arbre servait début à leurs traits inoffensifs, et l'air retentissait des cris joyeux du vainqueur auquel répondaient dans l'éloignement les mugissemens des troupeaux et les chansons des laitières : un goûter champêtre dont un lait pur et fraîchement trait sous leurs yeux faisait presque tous les frais, terminait ces heureuses journées. Cette île avait reçu d'eux le doux nom â!ile enchantée , et le comte la revit , après
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trente-cinq ans , exactement semblable en apparence à ce qu'elle était jadis.
Il y a peu d'hommes dont le cœur soit entièrement fermé par les chagrins ou les passions au souvenir des impressions du premier âge. Le comte réprouva en cet instant rapide où il contemplait le théâtre de ses jeux champêtres. La scène n'avait point changé : aucun sujet d'irritation ne s'y présentait à lui , et le bruit même des importunes mécaniques n'y pouvait être entendu ; mais , comme autrefois , des troupeaux bien repus mugissaient au loin, et de jeunes filles terminaient en chantant leurs rustiques travaux : c'était l'heure enfin où une douce ombre commençait à s'étendre sur l'île et sur les flots. Ce tableau magique , ce concert harmonieux au milieu de cette scène si paisible , reportèrent avec une force invincible et soudaine la pensée du comte vers un temps qui n'était plus : les préjugés furent vaincus , la politique oubliée et la nature reprit ses droits. Il se crut rejeté loin dans le passé ; il songea , non sans attendrissement, aux joies de la famille, à son père, a Renaud, à leurs jeux charmans : debout et les deux mains appuyées sur sa canne , ses regards avides parcoururent tous les contours de cette lie véritablement enchantée : de grosses
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larmes baignèrent ses yeux; et, s^il eût été seul, la violence de son émotion se fût sans doute trahie par des sanglots.
Tandis qu\absorbé dans sa contemplation, le comte demeurait immobile, Bertrand était heureux aussi ; car il visitait un terrain qui lui rappelait mainte prouesse de son ancien métier. Le coteau qu^il parcourait et le bois voisin étaient autrefois renommés pour Tabondance du gibier , et Bertrand reconnaissait avec joie qu^ils étaient encore dignes de leur ancienne réputation :
— Voyez, monsieur, dit-il au comte en se rapprochant de lui , voyez cette quantité de terriers, il y a toute une population de lapins par ici : c'est comme autrefois quand j'étais à TatTût derrière un gros arbre pendant que vous et M. Renaud faisiez les cent coups là-bas : ça fait plaisir de revoir des choses qui rappellent si bien le bon temps.
— Oui , Bertrand , tu as raison , répondit le comte d'une voix émue , cela rafraîchit Tame.
Bertrand se rapprocha de son maître , et le voyant bien disposé, il lui dit : Il me vient une idée , monsieur le comte , et avec votre permission , elle en vaut bien une autre.
— Et qu'est-ce donc, Bertrand ?
— Je me dis comme ça , monsieur, qu'il ne
tient peut être qu''à vous d'être encore bien heureux en ce pays-ci.
— Qu'entends-tu par là ?
— J'entends que si seulement monsieur voulait bien , tout cela serait encore pour ainsi dire à lui et à ses enfans ; le bois , l'île , le château , la terre , tout ce qui en reste du moins , vous auriez tout cela : vous pourriez à votre fantaisie faire rebâtir la chapelle et rétablir l'alcôve comme elle était du temps de madame la comtesse , la sainte et digne femme ! Les fossés , les murs , les cours , tout redeviendrait à présent comme alors ; nous effacerions partout les marques de ces vilains métiers ; nous remettrions en état le chenil et la fauconnerie, et la bonne Fanchon aurait de quoi nourrir ses père et mère sans profaner ces endroits-là avec son lard et ses poules.
— Voilà de beaux projets, dit le comte , sans pouvoir réprimer un sourire à la vue de l'enthousiasme de son ex-garde-chasse , et comment ferons-nous mon vieux ?
Bertrand eut un moment d'embarras en voyant qu'il n'était pas compris : il hésita , regarda autour de lui ; puis s'approchant encore davantage du comte, il lui dit à demi voix , en ôtant respectueusement son chapeau.
— Je m'imagine que M. Sauvai ne hait pas mamselle Alice, et si....
M. de Kérolais jeta sur son serviteur un regard sévère , et poursuivant son chemin , il dit d'un ton sec :
— M. Sauvai n'est pas gentilhomme.
Bertrand ne se tint pas encore pour battu ,
et ajouta.
— C'est un brave jeune homme cependant , et un mariage comme celui-là arrangerait joliment les choses.
— Bertrand, dit le comte, depuis que tu as un gendre électeur , tu n'es plus le même , je ne te reconnais plus : oses-tu bien proposer une mésalliance , une infraction aux lois de l'honneur ?
—Pardon, monsieur le comte, mille pardons : ma pauvre vieille tête s'embrouille et j'aimerais mieux crever comme un chien que de dire une chose pour vous chagriner. Si je me trompe , c'est mon ignorance qui en est cause, et je vous jure bien que s'il y a quelque loi qui empêche une jeune et belle demoiselle d'épouser un homme qui a du talent , du mérite , et qui lui ofibe l'héritage de ses pères... je ne sais pas ou cette loi là est écrite, car je ne l'ai jamais lue.
— Le code de l'honneur n'est pas écrit, dit le comte , si ma fille est sans fortune elle a un
nom du moins , un nom qu^elle saura respecter.
— D'accord , monsieur le comte , et je me jetterais tout le premier dans le feu pour le défendre; mais faut avouer aussi quHl vous coûte diantrement cher.
M. de Kérolais retourna au château , et Bertrand suivit son maître à quelques pas de distance , tout en murmurant entre ses dents.
(( Cest un vrai guignon du ciel qu'Hun nom comme ça : il est cause qu'avant la révolution nous avons tout perdu , et voilà que maintenant
il nous empêche de rétablir nos affaires
Mon idée n'était pourtant pas si mauvaise.
Il n'y eut plus un mot échangé dans cette promenade entre le maître et le serviteur, et ils rentrèrent assez peu satisfaits l'un de l'autre au château. Christophe avait mis en œuvre tout le savoir-faire de Baptiste pour une collation qui fiit digne de son hôte ; mais quoique Baptiste se fût surpassé ce jour-là , le comte ne fît presque point honneur au repas, il parla peu et demanda la permission de se retirer de bonne heure.
Christophe lui avait fait préparer un excellent lit dans la chambre qui communiquait à la bibliothèque et l'accompagna jusqu'à sa porte. Le comte eut une nuit fort agitée : les émoùons de la journée, les souvenirs qui se près-
UN i:CUSSON. 4ô
saient en foule dans son esprit, évoqués par les lieux mêmes oii il se trouvait , la comparaison douloureuse de sa fortune passée avec sa condition actuelle , toutes ces causes s^unirent pour lui inspirer des réflexions que la solitude , le silence et les ténèbres rendirent encore plus énergiques et poignantes. Il lui fut impossible de fermer les yeux , il se leva aussitôt que le jour parut : il était à peine six heures ; et , quoique la voiture publique ne dût passer qu^à huit a la Croix-Blanche, M. deKérolais résolut de partir sur-Je-champ , avant que Sauvai fût levé , tant il redoutait de ne pouvoir assez dompter ses émotions en lui faisant ses adieux de vive voix. Il préféra les lui adresser par écrit. Il passa donc dans la bibliothèque où il avait vu la veille ce qui était nécessaire pour écrire : il s^assit à une table, et tandis qu'il formulait son billet dans sa pensée, ses yeux s'égarèrent sur des rayons chargés de vieux livres. Précisément en face de lui se trouvait un volumineux ouvrage de biographie qu'il reconnut pour l'avoir souvent feuilleté dans sa jeunesse. L'attraction était forte , il céda au désir de le parcourir encore , et , saisissant un volume , il l'ouvrit à l'endroit où il était fait mention de sa familfe. Il y était dit , comme il le savait trop bien , que le domaine de Kérolais avait appartenu à sa maison
depuis le quinzième siècle. Lorsque le bon gentilhomme relut ces lignes qu^il n'^avait jamais oubliées, il soupira en songeant à ses enfans et s'attendrit sur leur sort : les dernières paroles de son serviteur lui revinrent à la mémoire ; il se rappela , sans trop de ressentiment , le vœu quHl avait exprimé à Fégard de Christophe, et oubliant les opinions politiques de celui-ci, il se dit , avec un nouveau soupir : « Ah , s''il était gentilhomme ! )> Il reprit le livre , et , continuant à le feuilleter d'une main distraite , il chercha vaguement le nom de Sauvai. A sa grande surprise il Yy trouva, et lut avec une joie égale à son étonnement la notice suivante : u Joachim Sauvai de Saint-Aubin , vaillant homme de guerre , né en "! 490 à Loudéac en Bretagne , se distingua dans les guerres d'Italie où il obtint le grade de mestre de camp. Mécontent de la cour, il prit part aux intrigues du connétable de Bourbon , et fut arrêté à Baïonne en 1524 comme coupable de haute trahison avec cinq de ses complices : ceux-ci furent pendus , et lui - même eut la tête tranchée : ses biens furent confisqués et sa famille exilée à perpétuité. On croit qu'un siècle environ après l'exécution de cet arrêt, un de ses descendans revint en France où il acheta une charge de magistrature; il est à peu près cer-
tain que les magistrats de ce nom , qui se sont succédé au parlement de Rennes , appartiennent à la même famille. »
Le comte , après avoir rapidement lu ces lignes, bondit de sa chaise, et se précipitant vers la chambre de Christophe en traînant avec lui rénorme in-quarto.
<( M. Sauvai , lui cria-t-il , mon cher M. Sauvai, ouvrez, ouvrez vite. )>
Sauvai achevait de s''habiller, il prit Talarme , crut le comte en quelque péril et s^empressa d'ouvrir.
« M. Sauvai , dit aussitôt celui-ci , apprenez une grande découverte.... Vous êtes gentilhomme!... Lisez... lisez ceci, ajouta-t-il , en lui montrant son nom imprimé dans le livre en gros caractères, )>
Christophe parcourut deux fois Tarticle en question , puis regarda le comte d'un air ébahi.
— Eh bien , ne comprenez-vous pas , lui dit M. de Kérolais , n'est-ce point là votre nom ? N'êtes - vous point proche parent du côté paternel de MM. Sauvai conseillers au parlement ? Or donc, il est plus que probable que vous descendez en ligne directe de Joachim Sauvai de Saint-Aubin, décapité en 1 524 , pour crime de rébellion; donc vous êtes gentilhomme... Il ne s'agit plus maintenant que de bien établir la
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filiation ; et , Dieu aidant, nous en viendrons à bout.
— Je Fespère, monsieur , dit Sauvai qui venait de relire Farticle une troisième fois , et jV ferai tous mes efforts.
— Et je vous promets de vous seconder, moi, et , pour commencer , nous trouverons peut-être ici dans la bibliothèque quelques éclaircissemens.
Il rentra , suivi de Christophe , dans le cabinet , et consulta deux dictionnaires de généalogies; mais, par une espèce de fatalité, les volumes où pouvait se trouver le nom de Sauvai manquaient dans la collection : fun avait allumé les poêles de M. Durand; Tautre avait égayé messieurs ses fils en flamboyant dans la cheminée. Plusieurs ouvrages furent inutilement interrogés , et le comte était encore plongé dans ses recherches, lorsque Baptiste annonça que le déjeuner était servi : Bertrand avertit en même temps qu''il fallait songer au départ.
— Je regrette bien , dit le comte à Christophe, d^être obligé de vous quitter ce matin ; car à force de chercher nous aurions certainement trouvé quelque chose sans sortir d^ici ; et je vous engage à feuilleter soigneusement tous ces volumes, sans en laisser échapper un seul. J^ai souvent entendu dire que la collection de mon
UN ÉCUSSOX. 4'J
bisaïeul élait une mine d^or pour les généalogistes du royaume.
Il prit gaîment place à table , et causa plus familièrement avec Christophe qu'il ne Tavait jamais fait.
— Il n'est pas surprenant , dit-il , que la filiation se soit perdue : Tarrêt porte que les descendans des coupables seront exilés à perpétuité. Quand ceux-ci sont rentrés en France, il était de leur intérêt de déguiser la parenté. Il y avait à cela motif de nécessité, quoiqu'il n'y eût point obligation d'honneur.
Sauvai, ravi du tour que prenait la conversation et des dispositions de M. de Kérolais , ne put néanmoins se défendre de regarder le comte avec étonnement en écoutant ses derniers mots.
— Eh ! sans doute , reprit celui-ci , une condarnnation pour crime de rébellion n'entache en aucune façon l'honneur : c'est un préjugé , une erreur déplorable que d'imaginer le contraire. Nous avons eu un Biron , un Marillac , et bien d'autres, décapités pour cause pareille, sans que l'honneur de leur famille en ait reçu la moindre atteinte, souvent même une condamnation de ce genre est une illustration de plus pour un beau nom.
Le digne gentilhomme oubliait que le crime qu'il excusait dans les siècles précédens était
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flétri par lui comme le plus grand de tous au dix-neuvième ; mais il parlait et agissait toujours spontanément , et il n'*avait aucune prétention à une logique rigoureuse.
Il quitta le château avec un air de satisfaction qui parut de fort bon augure à Bertrand. Christophe raccompagna jusqu^à la Croix blanche^ et le comte ne cessa de lui donner, chemin faisant , d^ excellentes instructions.
— Mettez sens dessus dessous , dit-il , vos papiers de famille ; fouillez les archives de Rennes : elles sont riches en pièces curieuses.... Vous avez cet avantage dans vos recherches, que celles-ci ont pour but des faits relatifs à un événement notoire , à une condamnation capitale pour crime d^état.... c^est fort heureux.
LorsquHl vit venir la diligence , il serra cordialement la main de Christophe, en lui offrant tous ses services à Paris , et , sur le point de monter en voiture, il se retourna encore une fois vers Sauvai et dit :
— Quant à la noblesse de Joachim , il ne peut y avoir aucun doute ; elle est incontestable et suffisamment prouvée par Texécution de Farrét. Il eut la tête tranchée , tandis que ses complices , gens du commun , furent pendus par le cou. Celte preuve doit contenter les plus difficiles : le choix du supplice vaut ici toute
une généalogie ; car remarquez bien, la peine (Je Ja décollation n^était appliquée que par privilège de noblesse.
Il était évident que le digne vieillard hésitait beaucoup moins à honorer la mémoire de Joachim Sauvai , le sachant mort en gentilhomme sur Téchafaud , que sUl eût tout simplement , comme un homme vulgaire , rendu Famé dans son lit.
Christophe , en quittant le comte , était ivre de joie et d^espérance , car il songeait à Alice dont cette découverte inattendue le rapprochait , et Tamour donnait une double énergie aux transports de son orgueil. Christophe ne doutait pas qu^il ne réussît à bien prouver les relations de parenté entre lui et les anciens magistrats de son nom , et que par eux il ne pût remonter jusqu^à d^ilhistres ancêtres.
Etrange inconséquence du cœur humain !
tandis qu^il croyait ces hommes respectables issus d^une famille honnête , mais obscure , il oe s'était nullement mis en peine de rechercher les liens qui l'unissaient à eux , et il ne négligeait rien pour s'en enquérir depuis qu'il les présumait descendus d'un rebelle traître à son pays et à son roi, mais dont Técusson couvrait et effarait le crime. Christophe ne fit pas cette réflexion humiliante , car déjà son aveuglement
était extrême ; mais, lorsqu^en revenant sur ses pas , il revit en face de lui les murs noircis et démantelés du vieux château féodal, il se rappela en rougissant les sentimens que cette vue lui avait inspirés la veille et les paroles hautaines qu'il avait prononcées en foulant aux pieds une tombe orgueilleuse. Il crut voir debout , sous les armoiries brisées du portail , Timage impassible de Pierre Renaud dont la main dédaigneuse lui montrait les débris épars autour de lui, et qui lui demandait, d^une voix sévère, s^il préférait à sa dignité d'homme libre et de citoyen le vain honneur d'appartenir à une race vaincue. Il crut aussi voir surgir de ces ruines une figure mélancolique , et reconnaître en ses traits doux et touchans ceux de Jérôme Sauvai, de son père, qui lui reprochait doucement de rougir de son obscurité :
— Arrière ! s'écria Christophe , arrière! visions importunes !
Et , tout entier à ses ambitieuses espérances , il se dirigea , d'un pas rapide , vers la bibliothèque.... Il y demeura trois jours renfermé : vain espoir ! toutes ses recherches furent inu-^ tiîes.
iîlaric.
M. DE KÉROLAis, en revenant à Paris, où M. et madame d^Orfeiiii s**étaient rendus pour ie féliciter, fut très-étonné d^apprendre qu^ aucune lettre de sa sœur ou d^ Alice n^était venue pour lui en son absence , et que , depuis huit jours , son gendre et sa fille aînée étaient euxmêmes sans nouvelles. Il s^inquiétait sérieusement , lorsque le lendemain , en achevant de déjeuner, il vit entrer le vieux Bertrand qui
remit une lettre timbrée de Caeii à son maître, et une autre ? madame d^Orfeuil : celle-ci, ayant reconnu Técriture d^ Alice, sortit et se retira dans sa chambre. La lettre remise au comte était de la baronne d'Orgeval : elle renfermait un billet d'Alice , que le comte se hâta de lire d'abord. « Pauvre Alice ! chère enfant ! dit-il en parcourant ce billet , Dieu soit loué , elle est sauvée ! »
Il prit ensuite la lettre de sa sœur et lut ces lignes :
« J'ai été fort heureuse , mon cher frère , en apprenant votre succès à Châteaulin. Cette nouvelle a un peu adouci le chagrin que m'a donné la perte de votre procès. H y a dans la Chambre actuelle si peu d'hommes de la bonne roche et vraiment dévoués , qu'il n'est pas possible que le roi ne rende enfin justice à votre loyauté , à votre zèle. Je ne fais aucun doute qu'il ne vous emploie bientôt dans un poste honorable utilement pour ses intérêts et pour les vôtres , et je m'en réjouis d'avance. Je ne vous ai point écrit depuis quelques jours pour ne vous point causer d'alarmes. Alice , pendant votre voyage en Bretagne, a été sérieusement indisposée, et retenue au lit par une fausse pleurésie. Elle est presque rétablie maintenant , et il serait bien à désirer que
nous n'eussions à son sujet aucun autre motif sérieux d'inquiétude. Dieu veuille que je m'abuse , mais je la crois beaucoup plus malade d'esprit que de corps. Croyez-moi , mon frère , votre fille a un sot amour en tête , et je rougis de le dire , je crains qu'elle n'ait placé ses affections sur un objet indigne d'elle : je la crois folle de votre M. Sauvai, et j'espère bien, mon frère , qu'avant qu'il soit trop tard vous fermerez votre porte à un insolent qui a étrangement abusé de nos bontés pour un homme de son espèce. Adieu , mon cher frère ! Vous recevrez bientôt des nouvelles d'Alice , et je pense que d'ici à quelques jours elle sera en état de m'accompagner chez moi à Grandmesnil, où je me propose de demeurer jusqu'à la mi-octobre. )>
Le comte , dont la physionomie , pendant sa lecture , avait exprimé d'abord l'anxiété pour la santé de sa fille , puis la joie de son rétablissement , finit par donner plusieurs signes de mécontentement et d'impatience , et , jetant le papier sur la table :
— Lisez cela , d'Orfeuil , dit-il à son gendre. Et lorsque celui-ci eut achevé :
— Qu'en pensez-vous ? demanda M. de Kérolais.
— A vous dire vrai , répondit d'Orfeuil , qui,
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depuis la perle du procès de son beau-père , n'avait plus autant de ménagemens à garder envers Christophe , je pense que ma tante peut avoir raison .
— Impossible , reprit le vieux comte avec feu : je ne puis croire, je ne croirai jamais que mon Alice se soit éprise d'un homme avant de savoir s'il était digne d'elle. Ma sœur a de fortes préventions contre M. Sauvai, et elle aura été induite en erreur.
— Prenez garde , monsieur. Il serait prudent, selon moi, d'éconduire poliment M. Sauvai; car ces gens-là ne doutent de rien, et s'imaginent que le talent tient lieu de toute autre chose.
— M. Sauvai, répondit le comte , fait exception : il m'a toujours paru réservé, modeste, et j'en ai récemment appris sur son compte plus long que vous, mon gendre.... Je sais ce que vous ne savez point. Il n'est pas un si mauvais parti que vous croyez.
— En vérité ! dit d'Orfeuil confondu de la modération des paroles du comte, et qui s'attendait à le voir entrer en fureur au seul soupçon de l'inclination de sa fille pour Christophe. <( M. Sauvai , ajouta-t-il , a du mérite et de la fortune , peut-être même en a-t-il beaucoup plus que je ne lui en connais ; mais vous savez
M-VRIE.
comme moi qu^il n^est après tout qu'un homme du commun , et par-dessus le marché , un jacobin. »
Le comte se faisait un mahn plaisir de prolonger Tincertitude de son gendre , et de mettre ainsi ses discours quelque peu en contradiction avec les principes qu^il affectait en certaines occasions.
— Les opinions de M. Sauvai , reprit M. de Kérolais , ne sont assurément pas les miennes; mais il a mis de Peau dans son vin : il y a progrès en lui, et je trouve plaisant, mon gendre , qu'après avoir , en mainte circonstance, vanté ses doctrines politiques, vous en disiez tant de mal aujourd'hui. Tenez , mon cher, tel qu'il est, je le préfère à bien d'autres qui soufflent à la fois le froid et le chaud , ou à ces gens qui après s'être mis à plat-ventre devant Bonaparte, n'ont eu rien de plus pressé que de faire les chiens-couchans devant LonisXVIIL
— Mais c'est un homme de rien, répliqua d'Orfeuil piqué au vif et croyant répondre à tout par ce mot.
— Erreur, dit le comte , et pour ma part je le tiens parfait gentilhomme.
— Ah ! c'est autre chose. Et où diable avezvous trouvé cela?
— Dans la bibliothèque de mon ancien cha-
teau de Kérolais , dont le nouveau propriétaire est précisément M. Sauvai.
D^Orfeuil tombait de surprise en surprise, et le comte s'empressa de lui rendre un compte détaillé de sa récente découverte.
— Peste ! dit alors son gendre, c'est différent, et je vous comprends à merveille.
— Cependant, dit M. de Kérolais, qui se promenait pensif dans sa chambre, il convient d'user de précaution jusqu'à ce qu'il ait fourni ses preuves.
— Peut-être même, ajouta d'Orfeuil, serait-il bien d'attendre jusque-là pour instruire Alice.
— Vous avez raison, dit le comte , et s'il est vrai , ce que je n'ai garde de supposer, qu'elle ait du penchant pour lui , sa surprise et sa joie en seront plus grandes.
Pendant cette scène, madame d'Orfeuil lisait de son côté , avec un attendrissement mêlé d'effroi , une lettre d'Alice ainsi conçue :
(( Ne me reproche plus , mon silence , ma bonne sœur , et ne prends point l'alarme lorsque tu sauras que j'ai été malade. J'ai passé huit jours dans mon lit , et je suis presque tout à fait bien maintenant. C'est moi qui ai conjuré ma tante de ne point écrire avant de pouvoir
donner de bonnes nouvelles à mon père. Le mal aurait pu devenir grave s'il n'eût été combattu à temps : le plus grand silence et le repos m'ont été prescrits , et c'est d'aujourd'hui seulement que j'ai obtenu la permission de prendre la plume et de causer avec toi. Hélas! ma sœur, le mal dont , ces jours passés , chacun s'inquiétait autour de moi, n'était pas celui dont je souffrais le plus. Le calme et le silence, favorables à la guérison de ce mal extérieur , ont accru la violence des peines secrètes que tu as devinées, et ont imprimé plus fortement dans mon cœur une trop chère et trop dangereuse image. Te le dirai-je , Amélie ? mes illusions me font peur. Apprends ce que j'ai cru entrevoir ces jours passés, et juge, par cela seul, jusqu'à quel point l'imagination de ta pauvre Alice est malade.
» Aussitôt que les graves symptômes de mon indisposition se furent déclarés , ma tante ne négligea rien pour me procurer une garde excellente. Le hasard voulut qu'elle n'en trouvât aucune à Courseulles, où nous sommes ; mais on lui fit le plus grand éloge d'une pauvre femme qui , retirée dans un village voisin , se consacre tout entière, par charité chrétienne , au soulagement des affligés et des malades. Elle n'est connue que sous le nom de Marie ;
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elle vit seule , sans famille. On assure quVllc a beaucoup souffert , et elle semble craindre la société de ses semblables, quoique son cœur la porte à sympathiser si vivement avec leurs souffrances. Rarement, depuis qu^elle habite le villa sfe de Grav, on Ta rencontrée hors de son territoire , où elle a résolu, pour ainsi dire, de s** ensevelir vivante , et c^est avec peine qu'acné a consenti à s^en éloigner pour passer auprès de moi quelques nuits. Ohî si tu savais combien sa vue m^a saisie î Quelle apparition, ma sœur ! je ne Toublierai jamais : je crus voir entrer un fantôme , un esprit plutôt qu'une créature humaine. Elle paraissait jeune encore : jeremar-' quai avec peine Textrême pâleur de son visage, et son regard fascina en quelque sorte le mien : quUl était doux, ma sœur! quelle angélique pureté, quelle résignation mélancolique et pieuse y étaient empreintes ! Le bruit de son pas se faisait à peine entendre; elle approcha doucement de mon lit, et me demanda comment je me sentais d'une voix qui retentit au fond de mon ame. J'allais répondre, lorsque ma tante , qui la suivait , s'empressa de dire que le silence m'av^ait été prescrit. Je fis un léger signe de tête en souriant : « C'est bien , c'est bien , reprit Marie; ne parlez pas. » Elle passa deux jours et deux nuits a côté de moi , en me prodiguant
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des soins assidus. De temps en temps je lui adressais la parole afin de la remercier ; mais eJle m^interrompait toujours, en me rappelant Tordonnance du docteur. « Vous ne songez qu'aux autres, lui dis-je un matin, et vousmême auriez besom de repos : votre santé parait faible et délicate. — Ce n'est pas un mal, répondit-elle d'un ton plus significatif encore que ses paroles , pourvu que le peu de vie qui me reste puisse être utilement employé au soulagement des malheureux , j'aurai assez de force , et je n'en demande pas à Dieu davantage. » Lorsque je commençais à m'assoupir, cette digne femme se mettait à genoux près de mon lit , et passait beaucoup de temps en prières. Elle lisait aussi quelquefois ; mais souvent alors sa pensée était distraite : ses yeux fixes ne suivaient plus les lignes du livre qu'elle continuait à tenir long-temps ouvert devant elle, et dont sa main négligeait de tourner les pages. Elle paraissait se parler à elle-même , absorbée dans ses souvenirs et comme conduite par sa lecture à des sujets d'un intérêt intime et puissant. Je ne me lassais point de l'observer : il n'y avait dans sa dévotion ou dans ses manières rien d'incompréhensible, et pourtant cette femme excitait ma curiosité à un degré extraordinaire; mais , chaque fois que j'étais sur le point de ha-
sarder une question , mon cœur battait avec force , et mes paroles expiraient sur mes lèvres.
)) Quatre jours se passèrent ainsi , au bout desquels j^étais déjà presque rétablie. Dans la soirée du cinquième , à Fheure où j''avais coutume de m^endormir , je fus tourmentée d''une insomnie que je dissimulai , pour nMnspirer aucune inquiétude autour de moi et permettre à la bonne Marie de prendre quelque repos. Je la vis à travers Tétroite ouverture de mes rideaux se mettre à genoux devant son lit ; elle fît sa prière avec ferveur , et , sans quitter cette humble attitude , elle tira un petit médaillon de son sein, le considéra quelque temps avec attention , puis le couvrit de baisers , fondit en larmes et le regarda encore. La lumière de ma lampe éclairait ce médaillon, de façon qu'il me fut possible de le voir en regardant par-dessus Tépaule de cette malheureuse femme. Je ne pus résister h une vive curiosité : j'entr'ouvris donc mes rideaux, et, me soulevant sans bruit, je jetai un regard sur ce portrait. C'était celui d'un jeune homme , et je fus toute saisie en croyant reconnaître une ressemblance frappante entre ses traits et ceux de Christophe. Je me penchai davantage pour les mieux distinguer ; mais un léger bruit trahit mon mou-
vement , et , avant quUl m^eût été possible de donner un second regard à ce portrait, Tinfortunée le cacha dans son sein et se retourna vers moi les yeux encore remplis de larmes. Je rougis , toute confuse de mon indiscrétion , et , pour qu'elle ne fût point soupçonnée, je feignis dem'être réveillée à Tinstantmême. Je ne doute pas que mon imagination prévenue ne m'ait abusée , que j'aie été trompée par une fausse ressemblance , et , lors même que mes yeux en auraient saisi une bien réelle , je sais trop bien que celle-ci ne serait encore que TefFet du hasard. Je me suis cent fois dit tout cela, ma sœur, et pourtant cette espèce de vision m'a émue à un degré extraordinaire : c'est à elle que j'attribue un accès de fièvre qui s'est prolongé pendant la journée du lendemain ; et , si je n'avais craint d'ajouter aux chagrins d'une femme déjà si malheureuse et d'irriter une secrète blessure , rien ne nreût empêché de lui avouer la cause de mon agitation , de lui demander à tenir ce portrait dans mes mains , à le revoir encore une fois.
» Pendant les deux ou trois jours suivans il me fut permis de causer davantage, et je sentais croître à chaque instant ma vive sympathie pour cette intéressante femme ; il me semblait aussi qu'elle s'attachait à moi à mesure que
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mon inclination pour elle augmentait. Quoique son langage n''annonçàt pas une éducation extrêmement soignée , celle-ci me parut cependant avoir été fort supérieure à Tétat qu*'elle exerce. Une ou deux fois j'osai exprimer devant elle le vœu de la voir renoncer à un «enre de vie trop pénible , et auquel sans doute la nature ne Tavait point destinée : Le monde, lui dis-je, si elle voulait consentir à y entrer, pourrait lui offrir une existence plus heureuse. — « Je ne lui demande rien , me répondit elle avec douceur, je me regarde même en quelque sorte comme n'étant déjà plus de ce monde : c'est à vous , mademoiselle , qu'il appartient de lui demander des plaisirs, du bonheur. Soyez heureuse ! je le souhaite de toute mon ame » : puis elle ajouta d^une voix émue en se rapprochant de moi : « Vous mériterez votre bonheur ; car vous êtes bonne , et l'on ne peut vous voir sans vous aimer. »
))Elle me quitte ce soir même ; je lui ai exprimé le plus vif désir de la revoir, et je l'assurai que je n'abandonnerais point le pays sans lui rendre visite dans son village. Elle ne répondit pas à cette parole ; mais elle me dit doucement adieu avec un léger sourire de résignation; tandis que, levant les yeux au ciel, elle donnait à entendre que c'était-là,
dans cette patrie commune que nous nous retrouverions.
Ouze heures du matin.
« Je reçois ta dernière lettre , ma bonne sœur : il est donc parti aussitôt après ce malheureux procès. . . . Peut-être seras-tu quinze jours sans le voir et jusque-là je ne saurai rien , rien de ce qui le touche. Parle-moi de lui, Amélie, console mon cœur malade. . . . J'ai résolu de m''armer de courage, mais j'ai besoin qu'une bouche amie m'entretienne de lui. La perte de ce procès l'a désolé sans doute; il en a peut-être plus gémi que mon père, et pourtant, ce pauvre père, quel espoir il fondait sur le succès pour ses.enfans ! C'est pour nous seules , j'en suis sûre, que cette disgrâce lui a été sensible. Les journaux nous ont appris sa nomination. Hélas! le voilà donc rejeté encore une fois dans l'arène politique au milieu de ces démêlés qui lui font tant de mal et que je déteste : deux afflictions à la fois sont tombées sur sa tête. Malheur , malheur à moi si j'ajoutais à ses peines! Je souffrirai, ma sœur, et je lui cacherai ma souffrance. Cette lettre est triste , mon Amélie , pardonne ; je ne suis plus la joyeuse Alice , je ne me reconnais plus moimême. O combien j'ai besoin de te sentir près
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de moi, de pleurer sur ton sein ! Si tu savais quel supplice mMnflig e le langage de ma tante î Elle ne me parle de lui qu^avec dédain et colère : chaque mot que je prononce pour le justifierirrite sa haine, et je suis alors moi-même en butte à ses reproches. Chère sœur, chère Amélie , cVst une consolation , un besoin pour moi de décrire ; et quoique Ton craigne qu'une longue lettre ne me fatigue, je ne puis me résoudre à quitter la plume , car je me regarde comme seule ici depuis que cette angélique créature qui est venue me visiter n^ est plus avec moi. Quand la bonne Marie était là , au chevet de mon lit , je sentais , lors même que nous ne nous parlions pas, qu'il j avait tout près de moi un ange capable de me comprendre et de partager mes peines ; et si ce n'était point manquer de reconnaissance envers Dieu, je serais tentée de me plaindre d'avoir été trop promptement guérie. Adieu, ma sœur, nous partons dans trois jours pour Grandmesnil : encore quelques semaines et tu presseras contre ton sein ta chère et malheureuse Alice, w
Madame d'Orfeuil achevait sa lecture lorsque son mari entra dans sa chambre. Il lui fit part, au sujet de Christophe, de la récente découverte du comte et elle en éprouva beaucoup
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de joie : elle convint néanmoins qu'il importait dVn faire encore un mystère à sa sœur, dans la crainte qu'elle n'abandonnât son cœur à des espérances dangereuses et prématurées.
A peine madame d'Orfeuil se vit-elle encore une fois seule dans sa chambre , qu'elle remercia Dieu du fond du cœur , pour cette heureuse nouvelle , et fît des vœux fervens pour le repos et le bonheur de sa chère Alice.
(EapituliUian,
Christophe se désolait et s^épuisait en efforts infructueux. Après avoir inutilement bouleversé la bibliothèque du château de Kérolais, il consulta les archives de la Bretagne à Rennes : il y trouva la confirmation de la mort tragique de Joachim Sauvai , mais il n'obtint aucune lumière sur sa postérité.
Il ne perdit pas courage et revint à Paris où il avait ordonné , après la mort de son père ,